PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE XX
c'est pour se donner à eux-mêmes du courage et pour écarter une opposition qu'ils seraient incapables d'ahorder franchement. Ce sont de vrais comparses de théâtre, de misérables créatures également faibles de corps et d'âme.
Le Nuwab était cependant une belle figure dans lo groupe qui s'approchait; il gouvernait avec aisance un superbe cheval arabe. Il était vêtu d'une très lonqiie redingote d'étoffe d'or et de soie serrée sur la poitrine par de riches 'brandebourgs, portait un turban rose clair et une ceinture verte ; au bas de sa selle, de couleur éclatante, pendaient les larges étriers turcs en argent massif. Deux palefreniers dont l'un tenait la queue du cheval et l'autre marchait à côté cliassaient les mouches sous le ventre de l'animal avec de longs époussetoirs de crin. Le cheval blanc, pi-esqiie fleur de pêcher, couleur favorite chez les Indiens, avait l'extrémité de sa longue queue peinte en rouge clair et inie annelure plus claire encore un peu nu-dessus. Une chaîne d'argent lui servait de martingale et semblait seule le contenir. Le tout ensemble produisait un effet très noble, très distingué, à côté duquel mon maigre costume européen , jnon chapeau (le paille, ma veste blanche et mon pantalon jadis Wanc , devaient singulièrement disparaître.
En passant devant le cortège je m'inclinai et fis au Nuwab avec la main le salam asiatique qu'il me rendit fort gracieusement, et aussitôt après m'envoya un desrs cavaliers pour me prier de descendre dans son palais. Je m'y refusai autant que possible, craignant d'être retenu phis long-temps que je ne voufirais et ])arce
qu'il me répugnait de recevoir des politesses que je n'avais aucun moyen de rendre. Mais un message suivit un autre, et les instances devinrent si pressantes que je dus céder , et rebroussant chemin j'accompagnai le Nuwab jusque chez lui. La demeure du chef offrait le type ordinaire d'une maison indienne : des passages étroits et tortueux conduisant à une espèce de cloître autour d'une petite cour carrée remphe tle fleurs, sur laquelles'ouvrentlesappartemens de quatre corps-de-logis opposés; au-dedans, comme toujours, luxe et misère. Cependant mon hôte voulut absolument régaler toute ma suite , bêtes et gens. Mes chevaux furent bourrés d'orge, et mes domestiques, de riz et de beurre fondu (ghee). Quant à moi, le Nuwab me fit servir un immense pillaô, c'est-à-dire une poule bouillie et ensevelie dans une pyramide de riz cuit à l'eau , assaisonnée de toutes espèces d'ingrédiens el d'épices. A côté de ce plat de Gargantua figuraient des careys et des kobabs |)lus brûlans et plus pimentés les uns que les autres. Il me fit même l'honneur de manger dans mon assiette, où nos doigts qui nous servaient de cuillers et de fourchettes se rencontraient dans la sauce. Après une longue variété de plats de la même famille, qui semblaient faits pour l'estomac d'une salamandre, la table fut couverte des plus beaux fruits : oranges^ pamplemousses, ananas, bananes et même des pommes grosses comme des noix et de peu de saveur, mais appréciées pour leur rareté. Le repas fini et les ablutions terminées (cérémonie indispensable après la manière primitive dont nous venions de manger et qui est pourtant encore