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PREMIÈRE PARTIE. - GUAPiTRE XX

un usage ordinaire même chez les plus grands seigneurs), on nous apporta les houkahset la plus grande partie de la journée se passa en causeries et à fumer. Le Nuwab se livrait à ce dernier plaisir en épicurien ; c est-à-dire qu'on changeait à chaque instant le chillum ou la charge du houkah. 11 en aspirait cinq ou six bouffées tout au plus, tant que la fumée conservait sonaromefraiset sans mélange d'huile oud'amertume. Au moindre changement dans le bouquet, il remettait aussitôt le tube au domestique qui se tenait derrière lui un éventail à la main* Je m'aperçus bientôt qu'il entrait de l'opium dans legodauk, c'est-à-dire le tabac qu'on nous avait préparé. Je demandai au Nuwab s'il faisait venir ce narcotique de Malwa ou de Bénarès. U me répondit en me montrant les parterres de son jardin tout rempli de pavots de diverses couleurs, qu'il le faisait lui-même et m'expliqua la manière ordinaire de le récolter.

En causant avec le Nuwab, nous nous adressions la parole l'un à l'autre par la même formule de civilité générale, à la troisième personne, c'est exactement la manière italienne; j'y substituais de temps en temps sou titre, Nuwab alijah (illustre), politesse qu'il reconnaissait toujours en me donnant en échange le titre de majesté. J'appris de lui qu'il était premier cousin de Tlppoo, le dernier sultan du Maïssore , et par conséquent de sang royal; que son père s'étaiit rallié aux Anglais à la chute du trône de Seringapatam, on lui avait conservé son jagheer, et il se loua beaucoup de la bonne foi du gouvernement à son égard.

Effectivement toutes ces petites principautés in-

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dépendantes quant à l'administration civile, ces jai^lieers et ces zeuiindaris qui existent encore au milieu des étals de la Compagnie, sont une preuve de la stricte équité qui présidait jusqu'en ces derniers temps à la |)olitique de son gouvernement. Cette loyauté avait eu sa récompense ; elle avait été le principe de la grandeur anglaise. Les peuples de ces contrées admiraient une iidélitéauxengagemens dont leurs princes musulmans et hindous ne leur avaient donné aucun exemple. La confiance qu'elle leur inspirait leur faisait accepter sans arrière-pensée des traités peu avantageux, mais sur lesquels ils savaient pouvoir compter. En serait-il de même aujourd'hui? Depuis l'époque dont je parle, sous les deux derniers administrateurs, le gouvernement anglo-indien s'est écarté de ces voies honorables : qu'il y prenne garde, celte politique lui a déjà mal réussi eu Affglianistan ; elle pourrait tourner plus mal encore.

a6 janvier. — Je me sépare de mon hôte comblé de ses bontéSi et traversant ses domaines dans la moitié de leur largeur j'arrive à Colloor (neuf lieues), hameau d'une douzaine de feux, le premier sur le territoire de lu Compagnie^ dans le collecterai de Chittoor.

a 7 janvier. — Pour arriver à Damulchenor, la station suivante (quatre lieues), il faut pénétrer dans une gorge des plus formidables. J'étais arrivé à moi* tié chemin, quand des oiseaux de proie qui planaient au-dessus de ma tête en poussant des cris aigus, tour* noyant, puis s'abattant avec rapidité sur quelque chose de noir à côté de la route, me firent découvrir im cadavre. Il était tout couvert de sang et la tétc

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presque séparée du corps. Les chairs étaient à peine refroidies et l'assassinat avait dû précéder mon arrivée de quelques heures seulement ; les meurtrierb étaient sans doute encore dans le voisinage. Mon pa* lefrenier qui me suivait en conduisant mon cheval par la bride tomba sur ses genoux en sanglotant de frayeur. Il reconnut dans la victime le cipaye que j'avais questionné sur la route quelques jours auparavant. La même catastrophe se reproduit chaque année pour un grand nombre de soldats indigènes se rendant chez eux en congé. On sait qu'ils ne s éloignent jamais de leurs corps pour aller dans leurs familles sans emporter quelque argent, leurs économies ou au moins leursfrais de route; et s^ilsne sont pas surchargés de mpnnaie, il y a toujours le loiaj vase à boire en cuivre, meuble indispensable de tout natif en voyage, >alant à-peu-prés trois francs qui vaut la peine d'être Nolé. Les voleurs se donnent près d'eux sur la route pour d'anciens cipayes : une amitié s'établit; on marche en commun y et quand le lieu, l'heure et toutes les circonstances lui sont favorables, le compagnon saisit le vêtement du soldat dans un coin duquel est noué le pécule, son vase à boire, et s'enfuit le sabre à la main. Si le cipaye essaie de ressaisir son bien , c'est un homme mort, caries voleurs sont d'une adresse extrême.

Les environs de Yellore , d'Àrcot et de Chittoor où je me trouvais en ce moment, sont la portion du territoire de Madras la plus infestée de ces bandits et où les cipayes deviennent le plus souvent victimes. C'est que les premiers y trouvent toujours quelques

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voyageurs à piller, et que c'est le territoire qui founiit le plus au recrutement. C'est donc en quelque sorte au gîte , à l'entrée même du terrier, que les voleurs attendent leur proie. Les moyens de répression sont tout-à-fait insuffisans. Le gouvernement anglais semble peu s'en inquiéter tant que ces maraudeurs ont la prudence de ne point dévaliserses sujets européens : ilans ce cas seulement l'enquête est vigoureuse et une |)unition certaine atteint les coupables : aussi les Européens sont-ils fort rarement attaqués.

Outre les voleurs qui tuent pour le butin qu'ils espèrent réaliser sur les voyageui'S , il y a une classe d'assassins organisés en société, avec des chefs, une science, une franc - maçonnerie et même une religion qui a son fanatisme et son dévoùment, ses agens, ses émissaires, ses collaborateurs, ses troupes militantes et ses affiliés passifs , qui contribuent de leurs deniers à la bonne œuvre. C'est la communauté des Thugs ou Phansigars ( trompeurs ou étrangleurs, de thugna ^ tromper, elphansfia^ étrangler), communauté religieuse et industrielle qui exploite la race humaine en l'exterminant, et dont l'origine se perd dans la nuit des âges. Jusqu'en 18 10, leur existence était inconnue non-seulement des cou- (juérans européens, mais même des gouvernemens indigènes. Entre les années 18 16 et i83o, phisieurs de leurs bandes avaient été prises sur le fait et punies, mais jusqu'à cette dernière époque , toutes les révélations laites à leur sujet par des officiers d'une hante expérience avaient semblé trop monstrueuses pour obtenir l'attention et la croyance du public; on

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