PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE XX
les avait rejetées et dédaignées comme les rêves d'une imagination en délire. Et pourtant depuis de nombreuses années, au moins depuis un demi-siècle , celte plaie sociale dévorait les populations avec un développement effrayant; du pied de THymalaya jusqu'au cap Comorin, du Cuich jusqu'à l'Assani.
Ce fut en Tannée i83o que les révélations d'un chef célèbre , appelé Feringhea auquel on accorda la vie sous la condition de dénoncer ses complices , dévoilèrent le système tout entier : la base de la société Thugie est une croyance religieuse, le culte de Bho- >vanie, sombre divinité qui ne se plaît que dans le carnage et déteste surtout la race humaine; ses plus agréables sacrifices sont des victimes humaines; et plus on en aura immolé dans ce monde, plus elle vous récompensera dans l'autre par toutes les joies de l'âme et des sens, par des femmes toujours belles et par des jouissances toujours nouvelles. Si l'assassin rencontre l'échafauddans sa carrière, il meurt avec l'enthousiasme d'un martyr, parce qu'il en attend la palme. Pour obéir à sa divine maîtresse, il égorge sans colère et sans remords le vieillard, la femme et l'enfant; il sera envers ses coreligionnaires, charitable, humain, généreux, dévoué, mettra tout en commun parce qu'il sont comme lui, ministres etenfans adoptifs de Bhowanie. La destruction de ses semblables , dès qu'ils n'appartiennent pas à sa communauté, la diminution lie l'espècebumaine, voilà l'objet même qu'il poursuit; ce n'est pas un moyen de fortune : le butin n'est que l'accessoire, un corollaire fort agréable sans doute, mais secondaire dans son estimation. La destruction,
voilà son biit| sa mission céleste, sa vocation; cest aussi une passion délicieuse à assouvir, c'est selon lui la plus enivrante de toutes les chasses , la chasse à l'homme! « Vous trouvez im grand plaisir, ai-je entendu dire à un de ces condamnés , à poui'suivre la béte féroce dans sa tanière, à attaquer le sanglier, le tigre, parce qu'il y a des dangers à braver, de Ténergie , du courage à déployer. Songez donc combien cet attrait doit redoubler quand la lutte est avec l'homme, quand c'est l'homme qu'il faut détruire. Au lieu de l'exercice d'une seule faculté, le courage, c'est tout à-la-fois, courage, finesse, prévoyance, éloquence, diplomatie : que de ressorts à faire mouvoir, que de moyens à développer! Jouer avec toutes les passions, faire vibrer même les cordes de l'amour et de l'amitié pour amener la proie dans vos filets , c'est une chasse sublime, c'est enivrant, c'est un délire vous dis-je ! » Comme nous l'avons dit, ce culte a ses apôtres, ses prédicateurs^ ses martyrs. On dirait que l'enfer a voulu jouer une sombre parodie de l'établissement du christianisme , en suivant pour étendre son culte une marche parallèle. Le Christ choisit quelques pauvres pécheurs pour prêcher la fraternité , la charité , la communauté entre ses fidèles, et porter la paix et l'amour au genre humain. Bhowanie envoie ses fakirs et ses professeurs mendians pour établir une communauté semblable, liée par la même cliarité , la même fraternité réciproque, mais pour servir de bourreaux au reste du mond&. C'est le même prosélytisme ardent : ce allez et sauvez, » dit le Dieu, « allez et détruisez, » dit l'esprit infernal. On retrouve dans
PREMIÈRE PA&TIB. ^ CaiAPITRE XX. ZqS
les martyrs de Tune et Tautre foi presque les mêmes expressions : « Vous avez beau nous détruire , disent les Thugs / nous nous multiplions autour de vous y nous remplissons vos campagnes , vos bourgades, vos villes y vos armées, vos mosquées et vos pagodes, iiiêine vos cours de justice; nous ne vous laissons (pie vos églises chrétiennes. « N'est-ce pas à*peu-près la réponse des héros chrétiens aux tyrans de Rome : a Nous renaissons de nos cendres, nous remplissons aujourd'hui vos campagnes, vos villes, vos armées, vous nous retrouvez au forum , au capitole ; nous ne vous laissons que vos temples. »
Quiconque s'est trouvé dans llnde dans les années 1 83i et 1 832 se rappellera la stupeur et l'effroi que la découverte de cette vaste machine infernale répandit dans toute la société. Un grand nombre de magistrats , d'administrateurs de provinces .se refusèrent à ) croire « et ne pouvaient comprendre qu'un système 'imi vaste eut si long-temps dévoré le corps social ^ous leurs yeux, silencieusement et sans se trahir. Le colonel Sleeman lui-même qui publia cette découverte iiprès l'avoir poursuivie avec un zèle et un talent i ifatigables hésita long-temps avant d'admettre la Nérité. Voici l'aveu remarquable qui sert d'introduction à son ouvrage.
«Durant les années i8^i, i8a3, t8a49 quand j'étais cliargéde la magistrature et de l'administration civile ilu district de Nersingpôur, dans la vallée du NeriHidda, il ne se commettait pas lui meurtre, pas le plus |>elil \ol par un bandit ordinaire^ dont je n'eusse immédiatement connaissance; il n'existait pas d'c^a/Zati;
3(j6 L'INDE ANGLAISE EN 1848.
si redoutable ou de si mince filou dont je ne connusse immédiatement le gîte, le caractère et les antécédens et dont je ne pusse suivre à volonté tous les mouvemens. Si quelqu'un était venu me dire à cette époque qu'une bande d'assassins de profession héréditaire demeurait dans le village deKundelie, à quatre cents mètres tout au plus de ma cour de justice ; que les admirables bosquets du village de Muiidesoor, à une journée de marche de ma résidence sur la roule entre Saugor et Bhopal, était un des plus effroyables bhîls ou entrepôts d'assassinat dans toute l'Inde; que des bandes nombreuses venant de l'Uindoustan et du Dekhan se donnaient annuellement rendez-vous sous ces ombrages, s'y réunissaient des semaines entières de chaque saison, pour exercer leur effroyable vocation sur toutes les lignes de routes qui viennent se croiser dans cette localité, à la connaissance et avec le concours des deux fermiers-généraux héréditaires dont les ancêtres avaient planté ces massifs, j'aurais pris cet individu pour un fou ou un imbécille qui s'était laissé effrayer par des contes à dormir debout ... ; et cependant rien n'était plus vrai : des voyageurs par centaines étaient enterrés chaque année parmi les bosquets de Mimdesoor! Toute une tribu d'assassins vivaient à ma porte, au village deKundelie, pendant que j'étais magistrat suprême de la province et étendaient leur dévastations jusqu'aux cités de Poonah et d'nyderabad(i}. »
Le jour où Feringhca devenu dénonciateur public
( i) Traduit dt roavrage du colonel Sléoman.