‹ L'Inde Anglaise en 1843Chapitre 126 sur 268 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE XX

fit ses premières révélations an colonel Sleeman , cet habile officier refusait encore d'y ajouter foi quand le chef des assassins fit exhumer de l'emplacement même que couvrait la tente du magisti*at anglais treize cadavres à divers degrés de décomposition et s'offrit d'en faire sortir du sol tout autour de lui un nombre illimité. La conviction frappa comme un cou]) de foudre le magistrat consterné; il crut alors à cet effroyable drame , et suivant le fil donné par le d'^iionciateur, il enveloppa des légions nombreuses de Thugs qui s'étaient déjà réunies dans le Rajpoutana pour commencer leur campagne de l'année.

J'ai eu l'occasion de rencontrer moi-même sur le territoire d'Hyderabad un autre chef de celte secte, devenu aussi dénonciateur public pour échapper à Téchafaud. Sa confession a été publiée dans toute la colonie et se trouve dans les annales officielles : il avait assassiné ou étranglé dans sa vie le nombre presque incroyable de sept cent dix-neuf personnes et disait quelquefois avec un soupir de regret : « Ah ! si je n'avais pas été retenu dix ans en prison j'aurais bien complété le mille ! »

Comment un pareil système , une pareille francinaçonnerie a-t-elle pu prendre un développement si considérable sans que son existence ait été devinée oumémesoupçonnée des populations parmi lesquelles professeurs et affiliés passaient leur vie entière dans les rapports les plus intimes , voilà ce qu'il serait difficile de faire comprendre en Europe à quiconque n'a pas étudié la singulière constitution de la société en Orient.

398 L'INDE ANGLAI8B EN 184S.

L'Asie fractionnée dès les premiers âges en nn grand nombre de territoires soumis à des gouvememens despotiques y indolens et corrompus , ennemis on jaloux les uns des autres, n'a jamais vu ces fractions se liguer en un pacte commun pour assurer la sécurité des voies publiques; et la police d'une administration, quelque vigotireuse qu'elle fût, ne pouvait jamais s'étendre au-delà de ses frontières. Quand on considère qu'il n'a jamais existé dans l'Inde de moyens de transports réguliers à l'usage du public, les mœurs et les coutumes des habitans s'y opposant également; que les plus longs voyages doivent être faits à pied ou à cheval avec les re^ources particulières de chacun; que les voyageurs isolés, étrangers les uns aux autres, doivent chercher à se former en petites caravanes pour se protéger mutuellement; qu'il est notoire que pour éviter les frais d'échange et de banque des valeurs considérables traversent constamment le pa}^ en lingots et en bijoux dans les bagages des voyageuî's; qu'il n'y a d'autres routes que des sentiers imparfaitement tracés par les pas de l'homme à iravers des forets, des jungles et des déserts; que ks villages sont i^res , la population clairsemée, et que dans les longs espaces qui séparent ces villages on ne rencontre jamais une habitation où l'on pourrait craindre des témoins ou des vengeurs , on conviendra que toutes les tentations et toutes les conditions possibles se réunissent pour former des assassins v\ assurer leur impunité; aussi leurs bandes ont-ellos infesté l'Asie de tout temps sous mille dénominations diverses; mais aucune d'elles n'a élo si nombreuse,

PREMliRE^PARTIB. — CHAPITRE XX. 399

si unie, si discrète et partant si dangereiige et si destructive que celle des Thugs.

Il faut savoir aussi que les voyageurs en Orient ne communiquent que très rarement avec les villes ou les villages qu'ils rencontrent sur leur chemin ; ils y achètent leurs provisions et voilà tout. S'ils les traversent ils ne s'y arrêtent pas, mais vont dresser leurs tentes ou coucher h la belle étoile sous les arbres du voisinage : il est donc à-peu-près impossible de tracer la route d'un voyageur de village en village excepté quand la maladie ou le mauvais temps l'aura contraint de chercher accidentellement un re^ge dans les caravansérails; mais alors s'il vient à disparaître, où devra-t-on le chercher et à qui s'en prendre?

Il a été démontré par les recherches qui ont suivi. les révélations de i83o , que dans toute l'Inde la majeure partie des zemindarsou fermiers-généraux, des jaçheerdars ou propriétaires fermiers et même des patèls ou autorités municipales des villages étaient en rapports directs et de père en fils depuis plusieurs générations avec la société des Thugs , leur fournissant tous les renseignemens, toutes les facilités, et en cas de besoin , toutes les protections possibles^ recelant les objets volés et partageant le butin ; et puis chaque bourgade, chaque ville nourrit toujours en proportion de ses habitans un certain nombre de fa- Mrs, d'hermites, de religieux mendians qui lui sont spécialement attachés par la société Thugie à lii- «iuelle ils servent d'espions et d'éclaireurs. Leurs hal>italions généralement en dehors des murailles sont toiijoui's entourées d'une épaisse plantation d'arbres

et enfouies sous des berceaux de verdure. Le voyageur déçu par l'apparente austérité du saint homme qui lui offre un abri confortable et pittoresque et lui promet une eau sans souillure ou puisée à quelque fleuve sacré (la première des considérations pour un Hindou de bonne caste), accepte son hospitalité^ s endort et ne reparaît plus.

L'attention du gouvernement anglais une fois bnisquement éveillée, ses efforts furent proportionnés à l'étendue du mal. I^e gouverneur-général lord William Bentinck commença une croisade qui fut continuel' avec enthousiasme par toute la magistrature de la colonie. Il choisit parmi les premières intelligences de l'armée dix-huit officiers versés dans les langues et les habitudes du pays , pour former un bureau spécial d'inquisition chargé de traquer celte secte infernale de province en province. Leur succès a été signalé par de nombreuses découvertes ; mais il est encore loin d'être complet, le mal est à peine stationnaire, et le moindre relâchement de la part du gouvernement le verrait déborder avec une nouvelle fureur. S'il faut en croire les assertions des condamnés, confirmées d'ailleurs par les aveux des officiers qui composent le tribunal, cette secte fait encore aujourd'hui même au pied des échafauds de nouveaux prosélytes.

Voici le tableau des annales de la justice criminelle pour cette classe de malfaiteurs dans la période comprise entre i83i et 1837, extrait des dépêches du capitaine Reynolds, président du comité d'enquête.

Page 1