‹ L'Inde Anglaise en 1843Chapitre 127 sur 268 · PREMIÈRE PARTIE, —CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, —CHAPITRE XX

Transportés à Penang. ^yoSc^

Pendus 4'^

Travaux forcés à vie 87

Travaux forcés à temps, ..*.... 90

Morts en prison 36

Échappés de prison 43

Admis comme dénonciateurs publics . , 483

Jugés, mais attendant leur sentence, . . 1 ^20

Attendant l'instruction de leur affaire . . 936

Total 3,266

Le capitaine Reynolds certifiait , à la suite de ce document , que le bureau d'inquisition possédait au moment même où il écrivait la liste d*au moins dixliuit cents professeurs et apôtres du Thugîsme, circulant en liberté dans la colonie, dont les noms étaient connus, mais qu'on n'avait pu encore saisir, sans compter un nombre d'affiliés inconnus qu il était impossible d'évaluer. Qu'on songe maintenant à l'effroyable consommation de vie humaine qui devait se faire dans l'Inde avant la découverte de ce prodigieux mécanisme! Combien de milliers de familles ont du périr annuellement sous les coups de plus de cinquante mille assassins régulièrement organisés, procédant avec ensemble et méthode , et dans des régioîis où les pèlerinages, la superstition et les mœurs rendent Hiomme essentiellement nomade ! Quand on pense que, durant les périodes agitées des guerres des Mahrattes et desPindaris , cette secte libre alors de tous ses mouvemens avait déjà atteint son développement actuel , on ne doit plus s'étonner des vastes solitudes

4oa Vmm ANGLAISE fJX 1843.

qui séparent aujourd'hui les population» et de leur faiblesse numérique en pro}K)rtion du sol.

Ce qui a fait donner aux Thugs le nom dePhapsigai^ ou étrangleurs est une méthode d'exécution qui leur est particulière et qu'ils adoptent généralement pour éviter de verser du sang. Cette méthode consiste , quand ils sç trouvent seuls avec le voyageur dont ils ont gagné l'amitié , à le laisser avancer de deux ou trois pas et de lui jçter alors autour du cou un mouchoir arrangé comme le laço de l'Amérique du sud. La pierre qui vole à l'autre extrémité revient dans la main du Thug, qui donne un léger tour de |)oignet9 et cela suffit pour briser la nuque de la victime dont la mort est instantanée.

De même que les francs-maçons, les thugs se reconnaissent en tous lieux par certains signes imperceptibles pour les non-initiés et dont ils ont fait une science. Il est inutile de chercher à les convertir, le goût du sang a passé dans leur nature , et s'ils élèvent iMie famille c e^t dans les mêmes habitudes. Il n'y a quHme chose à faire avec eux , c'est de les tuer comme des reptiles venimeux. La destruction de son semblable parait offrir à l'homme de si grands charmes, la passion qu'elle inspire est tellement puissante, qu'elle ne s'arrête que devant un échafaud toujours dressé ou une opinion publique qui la couvre d'infamie. Malheureusement dans l'Inde ce dernier rempart n'existe pas, puisque Tassassinat n'est point considéré comme infâme et que le supplice est sjynonyme du martyre : il ne reste donc que la sauvegarde du glaive.

PREMlillE FARTIE.*^(mAPrr&K XX. 4o3

a8 janvier, *- J'ayai^ encore s^pt iiçues à faire pQHr arriver à Cbittoor, ville principale dv oollectorat super rieur d'Arcot, où je devais retrouver une société çnro* péenne dont je commençais à sentir vivement le besoin. A Taide d'un cheval envoyé ^ ma rencontre je parcourus cet espace au galop , pi^is cet aperçu fugitif est amplement suffisant pour apprécier le terrain. La contrée quoique adu^irablement cultivée est mo.notone ; profitant des nombreux cours d'eaii et de la nature favorable du sol, on Ta distribué presque exclusivement en rizières, de sorte que le pays est riche mais très malsain; Vair est humide et chargé de oiiasmes. L'arrondissement d'Arcot (divisé en Arcot supérieur et Arcot iuférieur) couvre une étendue considérable et peut être considéré comme le grenier de Madras et de tout le Carnatique; du succès de ses rizières dépend le bien-être d'une nombreuse population. Ce bien-être est par conséquent soumis à Jeventualité des moussons qui dispensent chaque année l'abondance ou toutes les horreurs de la famine, car il n'en est pas du riz comme des autres cultures, nulle n'est si exigeante sur les conditions de sa réussite. Quand le cours de la saison est absolument contraire, la récolte est non mauvaise mais nulle; les malheureux habitans vivent alors exclusivement des graines grossières que l'on donne ordinairement aux chevaux et aux boeufs. Cette ressource est bientôt ^'puisée, et alors la population des campagnes se précipite sur celle des villes espérant en obtenir quelque secours et lui apportant en échange une mortalité ^épouvantable. L'Europe ne compte pas une fois dans

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un siècle une misère comparable à une famine indienne telle qu'elle se reproduit ici au moinst ousles dix ans ; celle de 18379 par exemple, àMadras, et de i838 au Bengale.

A Chittoor, la station européenne se compose en tout de trois employés : deux magistrats , le président et le greffier d'un tribunal de première instance et un docteur attaché à ces messieurs. Condamnés à cette vie solitaire , ils s'entourent au moins de tout le confortable possible. Rien ne saurait être plus somptueux et plus pittoresque que leurs élégantes habitations; on se croirait dans des parcs d'Angleterre. Chittoor peut contenir cinq mille âmes, la population hindoue y prédomine, tandis que celle du chef-lieu, Arcot, est principalement musulmane ; on n'y trouve aucune construction remarquable.

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CUAPITRE ni.

vellore ; souvenirs lilstoriques.^GonspirtUon parmi les cipayes.

Le 3o janvier je repartis pour la ville de Vellore, distante de sept lieues et demie. C'est un poste militaire important et du petit nombre de ceux que la politique de la Compagnie entretient en état de défense. C'est la clef des principaux défilés qui traversent la chaîne des Ghattes orientaux , et ce fut ici qu'on renferma d'abord la famille captive de Tippoo immédiatement après la conquête ; mais on trouva bientôt que la présence des jeunes princes si près du domaine de leurs ancêtres réveillait trop de souvenirs et entretenait une fermentation dangereuse. L'insurrection qui éclata en 1807 parmi les troupes même de la Com^ pagnie en garnison dans cette ville, quoique les prisonniers n'y fussent pour rien , les fit en dernier lieu conduire à Madras d'où on les dirigea sur Calcutta. L'édifice qui leur servait de prison dans le fort est encore aujourd'hui habité par une veuve de Tippoo très âgée et si sédentaire qu'elle ne franchit jamais le seuil de son palais.

La position de Vellore dans une vallée sauvage sur la rivière de Palarra, la construction mauresque et

'»o6 L'INDE ANGLAISE EN 1848.

la forme inusitée de ses remparts en font une ville éminemment pittoresque. Ses murailles noires et crénelées f bien qu'elles soient protégées par des glacis et des contrescarpes satisfaisant aux conditions de Fart moderne , rappellent plutôt les temps héroïques du moyen âge, les guerres de Grenade ou de Palestine, que la science mathématique d'aujourd'hui. Ce qui ajoute encore à l'effet oriental^ c'est le large fossé ou plutôt le bras de rivière dont elle est entourée et où l'on entretient d'énormes caïmans alligators. Couime il est défendu de leur faire la guerre, ces monstres se sont multipliés à l'Infini. On les voit quelquefois do^ mir pur centaines sur les petites iles au pied des remparts. I^s hauteurs voisines qui commandent là ville sont couronnées par des forts détâchés. On trouve sur ces montagnes des pagodes dont les souterrains contiennent des inscriptions tamuliennes fort intéressantes.

Vellore à été le théâtre d'une terrible insurrection qui Serait une preuve suffisante^ s'il en manquait d'ailleurs, que la fidélité des troupes indigènes envers la Compagnie n'est pas à toute épreuve. Cfe fut le 3 1 jan* vier 1807 que les deux régimens indigènes qui composaient avec un régiment dé l'armée royale la garnison de cette fortesse, se rassemblèrent au milieu de la nuit dans le plu^ profond silence , se saisirent de tous les postes, massacrèrent leurs officiers et tournèrent l'artillerie de la place outre la caserne où les malheureux soldats européens étaient enfermés sans cartouches. Le carnage fut complet à l'exception d'une patrouille de vingt^eltiq hommes commandée par un

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sergent, à laquelle se réunirent plus tard deux chirurgiens aides-majors échappés au milieu de la confusion. Ceux-ci se retranchèrent sur la plate-forme voûtée d'une des portes de la ville, et l'on vît vingt-sept Européens maintenir une position (adossée , il est vrai , au fossé et défendue de front par un mince parapet, mais ouverte des deux côtés sur le terre-plein des remparts) pendant près de trente heures contre une masse d'au moins dix-huit cents cipayes parfaitement armés, instruits, disciplinés et pourvus d'artillerie, tandis que les Européens n'avaient eux-mêmes aucunes provisions, ni d'autres munitions de guerre que celles qu'ils trouvaient dans les gibernes de leurs ennemis, et obligés pour les obtetiîr de faire à chaque instant des sorties et de dépouiller les cadavres.

En risîtatit le 3o janvier, 1^7" anniversaire de cette lutte héroïque, l'emplacementdu combat, où rien n'est diangé et où tout palpite de souvenirs, au point que les maisons voisines de la poterne montrent encore les traces des balles, j'avoue que mon esprit ne put s'empêcher d'admettre quelque doute sur les récits exagérés que j'avais entendu faire de l'intrépidité des cipayes. Je m'étais laitôé dire dans tous les états-majors indigènes, et même à la masse de mon régiment, que les cipayes organisés et disciplinés à l'européenne pouvaient défier les meilleures troupes du monde (à Texcepiion bien entendu des troupes atiglaises aplès lesquelles ils marchaient eti première ligne), et voici dix-huit cents cipayes en révolte ouverte contre le gouvernement, placés ent!^ Téchafaud et le succès, qui pendant trente heures ne purent, en se cotisant^ rassem-

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l>ler assez de courage pour aborder corps à corps vingt-sept hommes couverts de blessures. Il u'y a qu'une chose qui étonne après un pareil fait, c'esl r impudence qui ose encore les comparer même aux phis mauvaises troupes de l'Europe. C'est une de ces impostures que le patriotisme anglais pouvait seul inventer, et que la crédulité et la vanité anglaise pouvaient seules consacrer.

Que dira-t-on encore après cela de la reconnaissance et de rattachement de ces mêmes cipayes envers la main qui les nourrit; de leur numuk hulali (leur (iciélilé au sel) selon le proverbe persan. Hélas ! si c'eût été seulement le noble amour de la liberté ou de la |)atrie qui eût armé leurs bras; si on pouvait encore attribuer ces lâches vêpres siciliennes à un attachement héréditaire et loyal pour la famille de leurs anciens souverains ! Mais non , aucun sentiment généreux ni raisonné n'entrait pour la moindre chose dans la conjuration sourdement combinée de ces mercenaires de toutes castes et de tous pays. Durant leursuccès momentané, il est douteux qu'ils aient pensé un instant aux princes captifs qui ne sortirent même pas de leur prison. Le motif apparent de l'insurrection étajt un nouveau code militaire émané du général Cradock, exigeant que les cipayes parussent à la parade le menton rasé et la moustache de la lèvre supérieure coupée selon une certaine ordonnance ; qu'ils ne portassent pas leurs boucles d'oreilles ni les marques distiuctives de leur caste tandis qu'ils étaient sous l'uniforme ; et enfin (ce qui constituait la plus grande offense), prescrivant un turban d'un nouveau modèle qui ré-

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pugnait à leurs préjugés. Mais une cause au moins aussi réelle avait été la beauté de quelques clames anglaises mariées aux officiers de la garnison et qui avait éveillé les désirs de certains officiers indigènes. Les scènes qui suivirent leur victoire d'un jour furent effroyables : quatorze officiei*s européens furent trou* vés consumés dans une salle de bain où on les avait (rainés tout sanglans, quelques-uns vivant encore, et •A laquelle on avait mis le feu; leurs malheureuses femmes à l'exception d'une seule périrent en assou* vissant les passions brutales de cette infâme multitude, en présence des cadavres de leurs maris et de leurs enfans.

Mais je n'ai point le loisir de m'étendre sur ces horreurs , c'est sur la conclusion de la tragédie que je veux appeler l'attention. A une journée de marche de Vellore se trouve la ville d'Arcot, cantonnement habituel d'une brigade de cavalerie. A l'époque de la crise dont nous parlons, cette brigade était comman* dée par le fameux Gillespie, l'héroïque commandant du terrible sa" dragons. Il était précisément occupé ce jour-là à passer son régiment en revue quand la nouvelle de l'insurrection de Vellore lui parvint sur le champ de manoeuvre. Ne prenant que le temps de distribuer des cartouches à ses cavaliers et de faire atteler une seule pièce d'artillerie à cheval, il part au trot pour Vellore. Bientôt ne pouvant plus contenir son impatience il prend le galop, et laissant son régiment le suivre d'un pas plus modéré il franchit le reste de la distance comme un éclair. AiTivé seul devant la place, des coups de fusil lui indiquent la

4to L'iNuË Anglaise fisr i84s.

pOHe où quelques soldats se défendent encore. 11 se jette h là nage au milieu des crocodiles , se fait hisser par lirte bandoulière auprès de cette poignée d'hommes dont il relève le courage; il prend le conimandementy saisit un tnous^uet et fait le coup de fusii à côté d'eux. Enfin un cri de joie se fait entendre, on aperçoit les dragons : la pièce d'artillerie arrive au galop; dans un instant sa bouche est appliquée contre la porte massive, sous la voûte même occupée par la petite bande héroïque. La première explosion la fait voler en éclats, les cavaliers se préclpiteiii dans la place le sabre à la Inain, chargent le long des rues et sur les remparts en criant : tue , tue. Dés be moment les braves d^ayes ne trouvèrent plus le eourage de tiret* un ^eul coup de fhsil ; une place de guerre fiik emportée d'assaut par six cents hbmmes à cheval, qui sans éprouver eux-mêmes aucune perte, massacrèrent sur là place d'armes la moitié de la gar** nison. C'est en vain que les cipayes demandent quartier, on extermine tout ce que l'on trouve , près de six cents d'entre eux se réfugient Comme ml troupeau de moutons dans la cour du Jeu de paume où dn les mitraille jusqu'au dernier sans qU ils fassent un seul effort pour en sortir ou se défendre.

J'employai toute une jotimée bien intéressante à explorer le théâtre de ces événemens dont la trace est partout marquée aussi vive que s'ils dataient d'hier. Je visitai surtout le fameux jeil de patime et la délicieuse pagode tout à côté, avec leurs murs tout criblés de balles et de mitraille. Cette pagode sert aujourd'hui d'arsenal, ses sculptures sont d'un travail

PREMIËHe l^AKTÎË. ^ CHAPITRK XXI. 4 \ i

si exquis qu'on eut l'idée de les envoyer âu i-bi d'Angleterre; mais les dépenses qU'auralt occasionsnées le transport firent renoncer à Texéclition de ce projet.

Vellore semble conserver le deuil de ces journées funèbres : sa garnison est réduite aujourd'hui fa deux bataillons d'infanterie indigène qui hë fournissent que des détachemens pour les différens postes et sont hulieê (t) en dehors dès murailles. Les casernes sont désertes et un état-major européen peu nombreux semble perdu dans cette vaste enceinte. Il n'y a plus même de détachement d'artillerie pour servir le petiè nombre de pièces en batterie sur les remparts , de sorte que la Ville a un air d'abandon et de désolaslion. Le cimetière est un autre point d'attrait irrésistible pour le voyageur qui sent ses yeux se remplir de larmes en se penchant sur ces longues dalles blanches, et en lisant ces inscriptions si simples mais si touchantes qui rappellent la fin terrible de tant de belles et diB nobles victimes.

Le 1** février, une longue course de sept lieties, to'amène à Arnee. — Cette station est le cantonne*ment militaire d'im régiment européen , de la présence duquel dépend toute son existence. A l'époque de ma première visite ^ comme il manquait un ba* taillon de l'armée royale à l'établissement de Madras , les casernes qui sont superbes se trouvaient désertes, les bazars étaient en conséquence dépeuplés et les mai-

(i) J'emploie Tcipression Auf té parce que effectivement ils sont enterrés 8dQ8 des Imites.

sons abandonnées croulaient de toutes parts. Comme je traversais les quartiers déserts, un chien paria à moitié mort de faim élevait un long hurlement de douleur, et quelques en fans à figures chétives se sauvaient derrière des masures, effarouchés à mon approche. Aujourd'hui qu il y a une surabondance de troupes européennes, Arnee est redevenue une station, ses beaux quartiers sont repeuplés et la vie y fourmille de toutes les couleurs, blanche, noire et mulâtre. Il y a dans la grande cour de la caserne un belj obélisque élevéàla mémoire du colonel Harvey Ashton, tué en duel par le major de son régiment. On rapporte que c'était un duelliste enragé et qu'il avait prédit sa mort, parce que, disait-il, c'était la première fois qu'il avait eu raison dans une querelle. D'ailleurs il paraissait aimé de ses camarades qui lui ont élevé ce monument.

Le a et le 3 février, je continuai ma route par Chittapet , Tallar et Teindevanum , trois étapes de cinq lieues chacune. Le pays est enfin boisé et cesse par conséquent d'être monotone. La nature même la pltis âpre et la plus sauvage est sans dignité et sans charme à mes yeux quand elle est chauve. Les bois sont la chevelure de la terre et en même temps sa plus belle parure. Il n'est certes pas de pays où leur ombrage soit plus agréable qu'en Asie, et cependant ils ne font partie d'aucun système de culture. Ni le gouvernement ni les particuliers n'en plantent et tout le monde les détruit. Chaque famille et chaque voyageur cuisant son diner à part il en résulte une plus grande consommation de combustible ; aucune provision ré-

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