‹ L'Inde Anglaise en 1843Chapitre 129 sur 268 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Premiers bruits de gaerre. — Voyage poar rejoindre le régiment. — Arrivée au camp.

C'était le i3 mars i834. Il y avait brillante compagnie dans les salons de l'ordonnateur ; toute ma famille s'y trouvait réunie, car on s'était donné rendez-vous de Bellary et d'Hyderabad. Notre bon et aimable gouverneur, le spirituel contre-amiral de Melay, ajoutait encore aux charmes de cette réunion toutes les grâces d'une conversation éminemment voltaîrienne. Jamais je ne m'étais senti si heureux, si content du présent, si insouciant de l'avenir. Toutefois en contemplant avec quelque fatuité dans une glace mon brillant uniforme et jouant avec la poignée de mon sabre, je ne pouvais m'empécher de soupirer légèrement en pensant que ce glaive si bien «loré était encore vierge. Ma prière bonne ou mauvaise fut à l'instant exaucée. Un domestique traveraa la salle pour me remettre une dépèche : elle était de l'adjudant de mon régiment de la part du colonel. On m'apprenait que la guerre était soudainement déclarée contre le rajah de Coorg, que mon régiment devait faire partie du corps d'année expéditionnaire

4i8 L*INDE ANGLAISE EN 1848.

et enfin qu'il était déjà en marche rapide pour la frontière occidentale du Maïssore. L'adjudant finissait avec beaucoup de complimens par me communiquer l'ordre de rejoindre mes drapeaux au plus i vite en m'indiquant la direction qu'on se proposait | de suivre.

Je ne me rends pas bien compte aujourd'hui pourquoi cette nouvelle me fit éprouver une joie si folle; car c'est sans espoir de récompense que capitaines, lieutenans ou sous-lieutenans vont dans l'armée anglaise risquer leur vie à ce terrible jeu qu'on appelle la | guerre y où ils ont tout à perdre y vie, fortune , santé et avenir, et où il n'y a pour eux ni avancement ni honneurs à gagner. Quelque bravoure qu'ils déploient sur le champ de bataille la brillante vision d'une croix ne s'arrête point à leur boutonnière. Dans ce service aristocratique la gloire plane toujours sur les chapeaux brodés et ne descend jamais jusqu'aux rangs subalternes. Pour attirer ce feu follet moqueur il faut au moins la grosse épaulette et les éperons distinctifs 1 du commandant ou du chef de bataillon. Peu importe ! quelque vain que soit le fantôme qui nous guide , la gloire à vingt ans est notre première maltresse et celle dont l'ingratitude nous arrache notre premier regret durable. J'en appelle à vous tous, vieilles moustaches de l'empire, brillante jeunesse de i8r4 qui rêviez royaumes et bâtons de maréchal, et vous, pauvres étudians d'aujourd'hui, qui vous brisez incessamment la tête contre la porte de fer de l'école polytechnique. Et moi aussi j'ai eu mon rêve, brillant mais court, selon la loi commune. Mesprépa-

PREMIÈRE PÀRTIE^CHAPITRE XXn. 419

ratifs furent bientôt terminés; dès le lendeniain j'étais en selle cédant avec amour k Tardeur de mon bel arabe, et décidé à crever bétes et gens plutôt que de manquer ce premier coup de fusil si impatiemment attendu.

Le 1 8 mars je me retrouvais en route pour llan« galore en ce moment le quartier général de Tarmée et où je devais par conséquent trouver de nouveaux renseignemens sur la marche des colonnes expédi* tionnaires : c'était d'ailleurs mon plus court chemin vers la frontière-

Le 1 9 j'arrivais au village de Pallicondah qui n'a rien d'intéressant. Tout en cheminant je fus pourtant frappé de la quantité des plantes à huile dans la culture. Âpres le riz c'est la principale récolte , et dans l'existence du peuple c'est l'article de première nécessité: c'est aussi un objet d'exportation pour la métropole, surtout rhuile de coco et de ricin.

Le ao , à Lallpett , charmant petit bourg situé au pied du romantique défilé du Nackenairy. On dirait une vignette mauresque ou une gravure de l'album oriental; c'est un spécimen de l'architecture indienne dans le style musulman. Rien de plus-gracieux que sa mosquée qui passe rapidement à l'état de ruine dans Vétreinte pittoresque mais mortelle d'un pipol qui a pris racine dans une crevasse entre le minaret et le mur latéral. Cet arbuste parasite est le fléau des mouumens de l'Inde; c'est un puissant auxiliaire du temps qui semble marcher ici plus vite que partout ailleurs. Il s'établit partout sans façon, toutes les

conditions semblent lui convenir ,. et pour peu qu'une

430 LlNDE ANGLAISE EN 1843.

place soit bonne il y végète avec une vigueur extraordinaire, et tue, épuise, étouffe ou écrase les constructions ou les arbres sur lesquels il s'est enté. On le verra pousser sur les murs et les toits des maisons les mieux entretenues, et il couvrira d'un taillis vigoureux im édifice à peine abandonné depuis un an.

En arrière de la mosquée s'arrondit un mausolée, type exact du genre , édifice octogone que recouvre un dôme hémisphérique, flanqué de petits minarets qui sont de vrais bijoux. Une galerie ouverte et voûtée règne tout autour, et sur l'aire à l'intérieur s'élèvent de nombreuses tombes, toutes simples et sans inscriptions. L'une d'elles est celle du fondateur, les autres celles des membres de sa maison. Les murs sont chargés d'arabesques élégans sculptés dans la pierre. — Lallpett est célèbre dans toute l'Inde pour ses oranges qui sont fort bonnes et s'exportent à de grandes distances. Les Anglais ont cherché à y naturaliser celle de Cintra, mais elle ne vaut jamais l'orange du Portugal. Ce petit bourg a aussi son souvenir historique : c'est ici que dans le cours d'une expédition Hyder-Aly vint mourir presque les armes à la main, d'une espèce de lèpre envenimée par les inquiétudes et les chagrins.

Le même soir je franchis le col de Nackenairy par la grande route militaire et commerciale qui relie le plateau du Maïssore avec le littoral. Il n'y a pas lieu d'en faire complimenta messieurs les ingénieurs de la Compagnie, soit poin* le tracé soit pour l'exécution : ces messieurs étudient les localités en palanquin, examinent de loin avec un télescope et .s'en tiennent h plu*

Page 1