PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE XXIII
deux », c'est une cataracte du nouveau monde , in* traduite par les plus effroyables éclats de tonnerre , descendant d*aplomb avec une force irrésistible pendant des heures , des journées entières. Les ravins , seules routes pratiquées par les convulsions de la nature ou creusées par la chute des eaux dans l'épaisseur des forêts primitives, deviennent des torrens fiirieux qui entraînent tout sur leur passage. La force, le courage, l'intelligence disciplinée de rhomme deviennent la risée des élémens : ce n'est plus qu'un insecte qui se débat quelques instans, sans résultat, sans espérance , que le flot enlève et dépose à côté de la feuille des bois. Même dans ta meilleure saison c'est une entreprise difficile et qui n'est point sans dangers de traverser cette âpre chaîne de montagnes, s'élevant subitement de deux à sept mille pieds audessus du plateau qui lui sert de base, sur une largeur de quinze à vingt lieues et une longueur de deux cent cinquante. Ce n'est qu'en remontant le lit des torrens qu'on parvient à se faire jour dans ces régions sombres et couvertes , où de rares vallons de fort peu d'étendue ne permettent qu'à de longs intervalles de retrouver le soleil voilé par l'épais feuillage. La brise ne peut circuler dans ces sentiers étroits où un seul homme doit marcher de front, l'air s'y corrompt sans se renouveler jamais. La végétation surabondante reste étouffée dans des fourrés impénétrables , tandis que des eaux croupissantes, encombrées de branches mortes et des feuilles tombées qu'y entraîne chaque année la violence des orages , exhalent partout une odeur infecte, des miasmes méphitiques. C'est le foyer.
6 L'INDE ANOLAISE WS 1848.
ie laboratoire de toutes les fièvres qui déciment le genre humain. Et pour envahir un pays si redoutable, pour y arriver, pour le conquérir, pour Té^acuer, on n'avait en tout que deux mois; je dis pour l'évacuer aussi tôt > car si on avait eu la folie d'y rester, la pluie seule, sans la présence d'aucun ennemi, aurait suffi pour anéantir l'armée.
On a donné pour raison de la précipitation avec laquelle lord William Bentinck donna Tordre d'entrer en campagne, que le délai de six mois, nécessaire pour épuiser la violence de la mousson , aurait con* sidérablement augmenté le nombre de nos ennemis : effectivement, dès la première nouvelle d'une rupture, tous les mécontens à cent lieues à la ronde s'ébranlèrent pour venir se ranger sous l'étendard du rajah. Mais quand on considère que le territoire à envahir n'avait que vingt-cinq lieues de long sur seize de large et n'offrait que juste assez de ressources pour une population trèsdair-semée, il est évident que le nombre probable des ennemis ajoutait fort peu de chose aux difficultés de la conquête qui consistaient réellement dans la nature inabordable du pays* Au contraire, la victoire était certaine du moment que nous avions le soleil pour nous; et en précipitant les hostilités on risquait la destruction totale de plusieurs corps d'armée, désastre dont les résultats en ce moment eussent été incalculables. Quoi qu'il en soit, la fortune se chargea de justifier le gouvernement qui déploya, il est vrai , une activité surprenante. Quatre corps d'armée s'ébranlèrent à-la-fois pour envahir simultanément la région montagneuse. Ils avaient ordre de
PREMitaB PAATa^^dUPiTRE xxni. 7
pénétrer dans le payB par quatre poinU diOférens rér pondant aux quatre points cardinaux i d'agir indépendamment lea uns des autre» et de se proposer pour but commun et pour point de jonction la ville de Mercara ou Madicara , capitale de la principauté.
La colonne principale, dite de TEst, avait pour point de départ Bangalore. £lle était commandée par le colonel Lindsay du 39^ régiment de S. M. Britannique, faisant les fonctions de brigadier ou maréchalde*camp , et se composait de son régiment, le Sq* européen , deux bataillons d'infanterie indigène , deux compagnies de carabiniei^s d'élite et un fort détachement d'artillerie et de génie.
La seconde colonne , dite du Nord^ avait pour point ded^art Bellary; elle était. commandée par le colonel Waugh , officier de la Compagnie , sans aucune apérience militaire, do^t toute la vie avait été passée ixsïs les bureaux de l'intendance. Elle se composait d'un demi-bataillon (trois cent cifiquapte combattans) du 55" régiment de l'armée royale, de deux bataillons (le 9** et le 3r) d'inianterie indigène, une compagnie de carabiniers d'élite , un faible détacbeiiient d'artillerie avec deux pièces de six et un obusier de montagne et une section encore plus f^spble de pionniers du génie. Ces deux dernières armes ne comptaient qu'un officier chacune,
La troisième coionne , dite du Sud , fêtait composée d'un demi-bataillon du 48* de l'armée royale, deux bataillons d'infanterie indigène, une compagnie de carabiniers , des détachemens d'artillerie et de pion-*
niers ; elle avait pour point de départ Gannanorei et pour chef le colonel Stewart Mackenzie.
Enfin la quatrième, dite de TOuest, sous les ordres du colonel George Jackson, et dont le point de départ était Mangalore, avait exactement la même composition que la troisième.
On conçoit que mon intention, dans un ouvrage de ce genre, n'est nullement d'écrire Thistoire d'une guerre assez insignifiante en elle-même ; ce que je me suis proposé, c'est d'y continuer l'étude de mœurs que j'ai suivie jusqu'à présent, de développer et d'appuyer par des faits dont j'ai été le témoin oculaire , des observations déjà indiquées , et enfin de faire apprécier à leur juste valeur les qualités militaires respectives des Européens et des indigènes; donnant ainsi une première solution à une question long-temps débattue sur le mérite et le degré de perfectibilité de ces derniers, et m'ofFrantde confirmer plus tard les résultats obtenus par Texamen de toutes les campagnes depuis 1 834 jusqu'à nos jours. Je me contenterai donc de suivre dans le développement de cette petite guerre les mouvemens de la colonne du nord sous les ordres du brigadier Waugh, colonne dont mon régiment faisait partie et que je venais de rejoindre deux heures avant son entrée en campagne. C'est, au reste, celle dont le rôle fut le plus brillant et dont la tâche était la plus difficile, car elle devait aborder les plus âpres défilés et les plus redoutables lignes de défense dans le pays.
A quatre heures du matin, le i*' avril i834, trois légers coups de tambour i*eteutirent au quartier-
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général, et furent successivement répétés tout le long de la ligne. J'étais déjà tout habillé, et bouclant le cein* turon qui attachait mon sabre, je sortis de la tente en quête de ma compagnie. I^e crépuscule ne paraissait pas encore, et les vapeurs des montagnes dérobant les étoiles, Tobscurité était complète. L'air était d^un froid piquant et chaîné de rosée, et je me dirigeais sans trop de réflexion vers un feu que je voyais flamboyer à quelque distance , lorsque dans l'obscurité , je heurtai quelqu'un que je reconnus à sa voix pour mon colonel Charles Mill . Je lui annonçai aussitôt mon arrivée, et je n'oublierai jamais l'accueil amical et paternel avec lequel le vieux soldat me donna la bienvenue. On voyait qu'il était ému, touché de l'empressement avec lequel j'avais répondu à son appel et des efforts que j'avais dû faire pour rejoindre mon drapeau. My dear boy I Mon cher enfant , me dit-il en me serrant les deux mains, j'avais désespéré que vous pussiez nous atteindre; nous avions pourtant bien besoin de notre interprète avec tous ces noiraux (en parlant des troupes indigènes qui faisaient partie de la colonne). C'est bien! c'est très bien, nous vous donnerons des occasions de vous distinguer, et je réponds de vous. Il me conduisit ensuite à la place d'armes convenue la veille et où le régiment commençait déjà à se rassembler. Quand je rejoignis ma compagnie il faisait encore obscur, et je ne fus pas d'abord reconnu. Les sous-offîciers inspectaient les armes el distribuaient les cartouches. Ces préparatifs terminés, j'élevai soudainement la voix pour donner le mot de commandement et faire ouvrir les rangs. Le mur-
lo L'INDE AJiGLÀISl^ m 1843.
mure le plus flatteur fut Texpression de leur surprise, et ce fut la première fois que je raidis justice entière à la bienveillance et au dévoûment du soldat anglais pour ses chefs. Je ne me croyais certainement aucun titre particulier à leur attachement ; j'avais été en tonte circonstance aussi sévère que juste, mais je ne les avais jamais punis sous l'impulsion de la colère; j Savais aussi pour système qu'un péché puni était un péché oublié. Peut-être devais-je ma popularité à Tab* sence de toute hauteur, sans cependant aucune familiarité dans mes rapports avec eux. Quoi qu'il eu soit, cet attachement du soldat britannique, originairement un vaurien accompli , brutal et grossier dans ses rapports journaliers avec ses camarades, mais dévoué à son officier qui lui montre généralement à peu de sympathie^ est quelque chose d'inexplicable : | c'est l'alfection du chien pour son maître , le maître qui lebatquelquelois.il est d'autant plusbeau qu'il est sans espoir de retour. Il le regarde comme un gentleman, un être d'une nature différente, plus noble, plus i raffinée que la sienne, auquel il faut obéir, qu'il faui; aimer et défendre. Durant toute la campagne, leim attentionspour moi furent cellesd'une bande degéaiis auxquels on aurait confié une créature fragile et déli* cate, un dépôt précieux qu'il fallait entourer de tous les soins possibles. C'était im respect mêlé de protection. Ces soldats, soumis à une discipline si sévère, que l'on fouette quelquefois comme des enfans ou des esclaves, sont les plus braves, et pour leurs officiers, les plus doux et les plus dociles dans le monde. I^ caractère que je viens de décrire est surtout celui du sol-
PREMIËRE PAETIS. «• CHAPITRE XXTn. 1 1
dat irlandais qui remplit dans les troupes royales dans rindela moitié des cadres. C'estle bélier du troupeau, c'est lui qui imprime son cachet aux masses, qui leur communique sa manière de sentir, plus tranchée, plus vivement exprimée, son esprit de soumission^ sa bon* homie insouciante. Il trouve un écho facile à éveiller dans l'esprit de clan de Thonnéte Écossais, fie plus égoïste, le moins aimable, le moins chevaleresque est l'Anglais pur sang, qui n'entre heureusement que pour une fraction assez minime dans la composition de l'armée indienne. En Angleterre, au contraire ^ et dans les colonies où le service est moins pénible et moins désastreux pour la santé, l'élément anglais pré* domine. Dans la totalité de l'armée anglaise ^ on évalue ainsi les chiffres fournis respectivement par les trois royaumes : Anglais , quarante-cinq mille ; Irlandais , quarante mille ; Écossais ^ quinze mille : total , cent mille hommes.
Le jour commençait à poindre comme la brigade se formait en colonne de marche. Elle devait s'avan* cer dans l'ordre suivant : une avant-garde du génie, soixante hommes de chaque bataillon d'infanterie et une pièce de six , en tout deux cent vingt combattans, dont quatre-vingts Européens. Venait ensuite à trois cents pas en arrière , le corps d'armée de deux mille hommes protégeant les bagages , l'ambulance et le bazar. Enfin trois cents pas plus loin , une arrièregarde de deux cent cinquante hommes où figuraient des détachemens jle tous les corps. On voit ainsi que la colonne tout entière ne fournissait que deux mille quatre cent soixante-dix combattans.
za L'INDE ANGLAISE EN 1848.
Pour diminuer le nombre dès serviteurs du camp, le général avait exigé qu'on laissât en dépôt à Kensuma-Ooscottah , les deux tiers du bagage; trois officiers devant s'accommoder d'une seule tente de sous-lieutenant, et les soldats de quatre tentes par compagnie. Malgré cette précaution , le chiffre des non-combattans s'élevait encore à deux mille cinq cents hommes et le matériel de transporta mille trentehuit bètes de somme (i) , sans compter le troupeau pour la consommation. Dans le premier de ces chiffres je comprends quarante doulies, c'est-à-dire palanquins pour l'ambulance , requérant deux cent quarante porteurs. Jamais corps d'armée dans l'Inde n'a marché plus lestement équipé. Cela peut donner une idée du confortable d'une armée anglaise et des soins que l'on prodigue aux soldats.
Ce n'est pas uniquement une considération de sympathie qui entoure l'armée dans l'Inde de tout ce bien-être ; c'en est une aussi d'économie bien entendue. L'objet le plus coûteux dans le matériel de guen'e est le soldat européen. Pour son recrutement toujours volontaire, pour son instruction qui demande au moins une année, pour son voyage d'Europe en Asie , on calcule sur une dépense de j oo livr. sterling (îi,5oo fr.). Chaque fois donc que la maladie, une exposition trop continue aux intempéries de
(i) Éléphans 8
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