PREMIÈRE PARTIE. --CHAPITRE XXm. !i
d un poids énorme, il est attaché à la monture par des liens grossiers de rotins. Une telle arme est peu portative, mais appuyée elle est très juste. Au lieu de notre système d'un chien avec ressort et pierre à fusil, il n'y a qu'un simple bassinet pour recevoir quelques grains de poudre grossière au moment même d'ajuster, et sur ce bassinet l'on ramène l'extrémité enflammée d'une mèche composée de toutes sortes d'élémens combustibles , mais arrangés de manière à brûler long-temps et lentement. Cette mèche est roulée comme une corde autour des reins du fantassin. Il s'ensuit infailliblement que s'il est blessé de manière à ne pouvoir se débarrasser de la mèche il est brûlé vif. C'est ce qui arriva dans cette guerre à un nombre considérable d'ennemis; l'autre individu avait un arc , un carquois et des flèches; tous deux avaient pour sabre une énorme serpette appelée koukrie, à manche de bois très court et à lame épaisse, de quatre pouces de largeur vers le milieu. Je ne connais pas d'instrument plus redoutable : il est presque impossible d'en parer le coup et ce coup suffit pour abattre une tête. Dans les étroits sentiers de la forêt où il faut lutter avec une végétation vivace qui se renouvelle sans cesse, c'est une hache des plus commodes, servant k tous les usages, aux besoins domestiques, à l'attaque et à la défense.
Ayant été chargé de conduire ces prisonniers au général, je fus témoin d'une scène peu honorable pour la civilisation européenne : on leur proposa de servir de guides à l'armée et comme ils devaient connaître les barrières et les redoutes qu'on avait élevées
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sur notre chemin, de nous aider à les tourner et à les praidre à revers. On leur offrait une somme considérable pour cette trahison. Us en rejetèrent la proposition avec un air d'indignation qui ne manquait i pas de noblesse, assurant qu'ils aimeraient mieux ! mourir. Le général leur présenta alors Taltemative de les faire pendre à Finstant: effectivement on choisit un arbre à quelque distance; sur la plus forte branche on jeta une corde munie d'un nœud coulant qu on passa au cou du plus intelligent de ces malheureux. Comme le nœud commençait à serrer, le coorgah parut changer d'avis; il fit signe qu'il acceptait la première alternative qu'on lui avait proposée et dit quelques mots, dans un patois inintelligible pour nous , à son camarade qui se rangea appareoiment de son opinion. Mous apprîmes alors que nous n'étions plus qu'à deux lieues de la célèbre position de Bakh où une division de l'armée de Tipoo avait été détruite en cherchant à pénétrer dans le pays; qu'une succession de barrières formidables interceptait une gorge dont les difficultés naturelles étaient déjà presque insurmontables; et qu'enfin cette fameuse redoute était défendue par une troupe d'élite sous les ordres du fameux chef Polygar Coungol- Dtaig, dont le père et les deux frères avaient péri, l'un sur l'échafaud, les autres sur le champ de bataille en luttant contre les Anglais. Us ajoutaient que ce chef avait juré que nous n'avancerions qu'eu foulant son cadavre et qu'il espérait venger ici sur nous toutes les injures de sa £amille. Ces détails qui se rapportaient pariaitemént avec ce que le général avait
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appris par ses espions, le convainquirent de la véra*cité et de la bonne foi des prisonniers et il jugea qu'il pourrait les employer comme guides avec toute con<fiance. En examinant leur physionomie sombre, dé* cidée et sévère jusqu'à la férocité, j'en jugeai tout autrement. Le front était trop élevé et trop vaste , les mouvemens de l'œil trop rapides et trop perçans, la démarche trop fière pour aller à des traîtres. Us avaient promis de nous conduire à la barrière , j'avais le pressentiment qu'ils nous y conduiraient en effet mais à la boucherie, droit dans le piège. Je suis aujourd'hui convaincu qu'ils s'étai^it fait prendre exprès pour amener ce résultat.
Quoi qu'il en soit, je remismes prisonniers aux soins de la grande garde, et m'en retournai vers les lignes du 55^ Tous mes camarades étaient déjà réunis dans la superbe tente qui nous servait de salon et de salle à manger. On ne se serait guère douté, par les apprêts qui sy faisaient , que nous étions en campagne , au centra d'un pays ennemi le soir d'un combat et la veille d'une bataille. Une demi-^louzaine de serviteurs dressaient autour du mât qui supportait l'énorme pavillon étendu sur nos têtes, des tables d'acajou pour quatorze couverts : c'était le nombre des officiers du 55* présens avec le demi-bataillon. Ce nombre aurait dû être le double,, mais on n'avait pu encore remplacer les vides produits par le choléra et autres accidens qui avaient pesé sur le régiment. Une nappe damassée allait voiler la surface polie de ces beaux meubles et se couvrir à son tour d'une admirable argenterie , de la coutellerie de Londres , de ia porcelaine de
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Birmingham, de cristaux précieux, de tous les vins de l'Europe, enfin de candélabres d'argent massKpour éclairer le festin : on eût dit un petit souper de joyeui Sybarites, tant tout était coquet et élégant. Sur uneau- i tre table dans la partie de la tente qui servait de salon, | des journaux de Londres , des revues , une carte de | rinde, une carte du Maissore : c'était tout le confor- 1 table d'un cercle ou d'un cabinet de lecture. A une > distance peut-étre un peu trop rapprochée à cause dn fumet qui s'en exhalait, on observait deux antres tentes noires et illuminées comme l'atelier de Vulcain : c'étaient celles du maitre-d'hôtel et du cuisinier. Une douzaine de feux pétillaient à-la-fois, tandis que les marmitons surveillaient leurs batteries ou faisaient Jeurs manipulations , allant , venant , s'agitant et ruisselant de la tête aux pieds, de chaleur et d'exercice. Il fallait un éléphant pour porter la tente commune (ihe mess ieni) , quatre chameaux pour la cuisine, le mobilier et les vins. A sept heures du soir, cette tente était magnifiquement éclairée et nous nous assîmes à un dîner de trois services , n'offrant il est vrai qu'un petit nombre de plats , mais dignes de Lucullus.
Pour la première fois cependant la conversation était languissante ou plutôt intermittente et saccadée. Après le potage ( ou le molligatowny ) , espèce de bouillon épicé fait avec les mêmes ingrédiens que le carrey, on avait discutéles renseignemens fournis par les prisonniers et les probabilités d'un combat sanglant pour le lendemain ; on avait passé en revue les combats du jour, l'ineptie de tous les arrangemeiis,
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l'incapacité présomptueuse du général. On en augurait malheur pour le lendemain. Le colonelseul, pins réservé , n'exprimait aucun blâme et nous avait plusieurs fois imposé silence en gourmandant la sévérité de nos critiques bien qu'il fût évident qu'il partageait notre opinion. Involontairement cependant le même sujet revenait toujours et nous valait de nouvelles réprimandes, suivies chaque fois d'une pause d'impatience et de préoccupation j quand vers la fin du repas un caporal de service entra apportant le livre d'ordres : c'était le détail des arrangemens pour le lendemain et le rôle des officiers qui devaient servir à l'avant-garde. Pour la première fois cette lecture produisit une émotion qui n'était pas toute joyeuse: c'était comme toujours un zèle ardent, des vœux sincères pour être du petit nombre des élus pour le poste d'honneur; mais ce sentiment faisait place bientôt à une sympathie fraternelle et touchante pour ceux que les rôles de l'adjudant-général avaient spécialement désignés. Des poignées de mains furent échangées à travers la table avec des vœux mutuels , et cette expression si aimable en anglais, devenue, je ne sais pourquoi, triviale et ridicule en français : God bhêê you 1 que Dieu vous bénisse et vous protège! £t puis chacun se rapprochait de son frère d'armes favori , de son camarade intime , et les conversations devenaient particulières et à voix basse. On parlait de testamens préparés long -temps d'avance, d'adieux que l'on voulait envoyer to the Jar distant home, au foyer paternel , à la patrie lointaine. Une mélancolie douce, mais enthousiaste, profonde et pleine de révei»
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planait sur toute cette assemblée. Vers neuf heures on but un dernier toast à l'honneur du drapeau et au succès du lendemain et puis, après une courte al * locution du colonel nous félicitant de l'occasion de nous distinguer qui s'offrait pour le lendemain, chacun se retira.