‹ L'Inde Anglaise en 1843Chapitre 147 sur 268 · PREMIERE PARTIE. --QHAPmiE XXIV · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. --QHAPmiE XXIV

saisit l'échelle et veut avancer {mais le spectacle qui se présente devant ces hommes démoraliserait le natif le plus aguerri : tous les pionniers qui les ont précédés sont morts ou blessés ^ ont succombé inutile* ment; ils hésitent^ ils semblent paralysés, ils recident, encore un moment et Bayly reste seul.

Au premier mouvement que j'avais vu faire à mon frère d'armes y je m'étais levé pour le suivre et lui prêter mon assistance ;]mais;le colonel m'avait retenu; «C'est inutile y mon enfant, m'avait-il dit, il n'y a rien à faire ici, vous péririez tous deux sans résultat; quand même cette échelle arriverait jusqu'aux paHs*" sades , elle ne sufiBrait pas , et nous ne serions plus en nombre pour en profiter. » Toutefois, quelques instans après, lui montrant dans les broussailles plu** sieurs soldats de ma compagnie dont j'avais pu apprécier le courage et dont je connaissais le dévoùment à ma personne, je le suppliai encore une fois de me laisser tenter un dernier effort et les appeler autouf de moi y lui répétant ma conviction, que si un seul Européen parvenait à surmonter l'obstacle^ toute ré* sistance cesserait et la place serait à nous. Après quelques momens de réflexion et d'une lutte pénible avec l'émotion qu'il éprouvait, le colonel me débarrassa du pistolet que je tenais à la main et qui aurait pu gêner mes mouvemens , et me dit t « C'est après tout notre seule chance de succès; il faut l'essayer : ailes donc, mon enfant, et que Dieu vous protège. » En trois bonds j'étais au pied de la chaussée , et relevant l'échelle maintenant tout-à-fait abandonnée , je m'écriai d'une voix puissante : « En avant, n° 7 ! en avant.

mes braves, suivez votre officier! » Les sergens Varny et Crawford et une quinzaine de soldats se lèvent subitement comme s'ils sortaient de terre : en un instant ils sont autour de moi, chacun saisit un échelon, et avec le hourrah britannique, nous nous élançons au pas de course. Mais la pente est rapide, d'énormes pierres se dérobent sous nos pas et ralentissent nos progrès, le feu de l'ennemi redouble, chaque seconde nous enlève un brave; l'échelle s'arrête un instant; il fallait reprendre haleine : le major Bird vient la saisir , mais il est abattu par une balle qui lui rase le front. Nous poussons un hourrah plus faible, mais nous avançons encore. Parvenu à la crête du glacis, je me retourne pour dresser l'échelle; je n'avais plus qu'un assistant, le sergent Crawford, tout le reste était foudroyé. Nos efforts réunis la relèvent , elle va s'abattre sur la palissade, tous les yeux sont sur nous pleins d'espoir et d'intérêt. En ce moment un coup de canon part de la face latérale : je ne l'entendis pas; je ne sais ce qui arriva, mais j'étais étendu au pied de la barrière, une sensation cuisante me brûlait l'épaule, l'échelle m'écrasait le genou et un cadavre défiguré gisait sur moi ; le malheureux Crawford était coup en deux , l'échelle était brisée , et la bourre enflammée d un canon avait mis le feu à mes vêtemens.

Par les plus pénibles efforts je venais de me dégager et j'étais encore assis quand j'entendis des voix amies à quelque distance derrière moi^ me crier : «à terre, à terre ! ne relevez pas la tête ou vous êtes mort. Traînez-vous jusqu'à nous et vous aurez ime dernière chance de salut : » c'était le jeune Daubeny du 55' et

PREfiilÈ&E PARTIE. -«-CHAPITRE XXIY. 45

le brave des bravesi le lieutenant Brett du 3 1 ' natif^ qui m'avaient précédé à la barrière par un autre chemini espérant profiter de l'échelle pour monter à Tassaut. Témoins de la catastrophe qui nous avait enlevé cette ressource, ils s'étaient couchés sur la crête du glacis ^ le dos aux palissades et cachés parmi les morts et les mourans, protégés aussi par la fusillade que nos troupes continuaient derrière les broussailles y ils étaient momentanément à l'abri. Suivant littéralement leurs instructions , je me traînai en rampant jusqu'auprès d'eux. Dès que je pus rassembler mes idées, je trouvai que nous étions cinq personnes (trois officiers et deux soldats) à partager ce singulier asile aux pieds même de l'ennemi, dont nous n'étions séparés que par Vépaisseur de la palissade et dont nous entendions distinctement les voix. Ce fut dans cette position que Dons attendîmes nous-mêmes notre sort avec une anxiété qu'il est facile de concevoir.

Cependant le malheureux assaut que je venais de tenter avait presque doublé le. chiffre de nos pertes. La mort de tant de braves et surtout celle de Crawford donnée comme en spectacle devant toutes les troupes avait déjà produit un découragement général, quand une dernière catastrophe vint encore le compléter. Le colonel qui avait suivi tous mes mouvemens avec l'intérêt le plus tendre et qui au moment où l'échelle parut se dresser s'apprêtait à entraîner tous les siens sur mes pas, voyant que tout espoir était perdu de ce côté venait d'ordonner la retraite lorsqu'une balle envoyée par un ennemi invisible lui traversa les deux poumons. Cet ennemi était tm monta-

46 L'lin)E ANGLAISE EN 1849.

gnard qui depuis le commencement deFaotionfle tenait caché dans le feuillage parmi les branches de Tarbre au piedduquel nousavions étésilong-temps assis. Jus« qu'alors il était resté spectateur immobile du canuge n'osant pas profiter de sa position; maiscroyantavoir trouvé un moment favorable où la fusillade plus animée couvrirait le bruit de son fiisil à mèche, il ajusta enfin le malheureux colonel qui retomba en arrière mortellement blessé et expira en quelques minutes. La mort de la victime fiit immédiatement suivie de celle du meurtrier et la retraite commença aussitôt, i On chercha cependant à enlever le corps du colonel, mais dès qu'un groupe se formait il devenait le] point de mire des feux croisés de l'ennemi, et deux soldats ayant été mortellement blessés tandis qu'on le portait à quelque distance on se décida k l'abandonner, i préférant avec raison concentrer tous les dBTorts et i tous les soins sur les vivans j c'est-à-dire sur les blés- 1 ses* Même cette tâche demeura incomplète et une douzaine de ces derniers tant Européens qu'indigènes durent être laissés à la merci de l'ennemi.

Cependant les cinq individus compromis à la barrière demeuraient dans une ignorance complète du mouvement qui s'effectuait. De temps en temps durant les deux mortelles heures de notre agonie, quelqu'un de nous élevait la voix pour demander à nos amis, au pied du glacis, ce que nous devions faire? si un nouvel assaut se préparait? si nous devions attendre la seconde échelle ou enfin prendre conseil du désespoir et faire un effort pour échapper ?... Nos voix se perdaient sans doute dans le roulement de h

PREMIÈRE P/lKTIB.-~ CHAPITRE XXIV. ^^7

fusillade, mais nous espénons au moins que les sons (lu clairon ou du tambour précéderaient une retraite et que nous serions ainsi avertis à temps. Le malheur voulut que le seul musicien et le seul tambour détachés à i'avant<»garde fussent tous deux parmi les morts et que par conséquent la retraite s'effectuât sans aucun avertissement. Il pouvait y avoir une demi-heure que nous étions ainsi abandonnés sur la montagne quand nous crûmes remarquer que la fusillade se dirigeait sur nou8« Une balle qui semblait à mon intention m* avait presque assourdi en me rasant l'oreille} et effectivement , le moment d'après, quelques coups de hache et de koukrie ébranlèrent la cloison derrière nous. Un coorgah franchit en même temps la barrière , d'auti^es s'apprêtaient à le suivre , il n'y avait plus un moment à perdre. Nous nous relevâmes tous ensemble , franchîmes le glacis, puis arrivés dans les broussailles nous nous dîmes adieu d'un regard, et chacun disparut , prenant au hasard ime direction différente pour diviser l'attention de l'ennemi. La crainte de in'égarer me fit suivre d'abord la direction par laquelle nous étions venus. Le premier objet qui arrêta mes regards fut le corps du colonel étendu sur le dos en travers du sentier. Il était dépouillé de son uniforme ; une boîte avec des instrumens de chirurgie était à c6té de lui , évidemment abandonnés par le docteur du régiment. La figure , au lieu d'être bouleversée comme il arrive généralement après un coup de feu qui a décidé la mort , était parfaitement calme; les sourcils légèrement froncés comme dans le sommeil sous l'impression d'un rêve ;

48 L'INDE ANOTAISE EN 1843.

la mort avait dû être parfaitement douce et sans agonie. I^es larmes aux yeux j'oubliais le danger de ma position et regardais encore celui dont les dernières paroles pour moi avaient été toutes d'affection , quand trois coups de fusil presque k bout portant me tirèrent de ma rêverie. Le sabre ù'ia main je me fis jour à travers un premier cercle d'ennemis , puis je descendis la montagne sautant , roulant , tombant à chaque pas. Presque à l'entrée du défilé j'aperçus tout un groupe qui me barrait le passage. Vouloir le forcer une seconde fois , seul contre vingt, c'était folie; me rendre prisonnier , c'était livrer mon corps à la torture et ma tète au koukrie, la terrible serpette des coorgahs. Heureusement j'étais presque au bas de la descente, le ravin avait quinze pieds tout au plus, je me décidai à sauter. Par bonheur la terre était molle , je tombai sur les mains et sur la tête et me trouvai dans un champ de riz. Je recommençai ma retraite sous une grêle de balles et atteignis bientôt un village abandonné, celui de Saumwarpett. Comme je passais les dernières huttes , un pli du terrain me laissa apercevoir notre arrière*garde à im quart de lieue. Une demi-heure plus lard je la rejoignais.

C'était les débris de l'avant-garde du matin , c'està-dire une douzaine d'Européens valides, autant de blessés qui ne pouvaient marcher qu'en s'appuyant sur leurs camarades et une vingtaine de dpayes de tous les corps. Le général qui avait montré du courage dans la retraite et deux jeunes sous-iieutenansdu 9* étaient avec eux. Dès que le brigadier m'aperçut il s'empressa de me remettre le commandeinen^

Page 1