PREMIÈRE PARTIE. -* CHAPITRE XXIY
compléter le carré étaient dans un tel élat nerveux que, prenant à chaque instant le bruissement des feuilles pour l'approche d'un ennemi , ils tiraient des coups de fusil au hasard et donnaient à chaque instant Talarme. Il était même dangereux pour les patrouilles de les approcher, caries balles précédaient généralement les quùvtve l Si nous avions eu affaire à un ennemi entreprenant, une attaque un peu hardie nu milieu de Tc^scurité sur les sentinelles cipayes eût été suffisante pour désorganiser notre petit corps d'armée. La contagion avait gagné même les meilleurs régimensqui se seraient dispersés en jetant leurs armes. On aurait eu ensuite bon marché des deux cents Européen^ encore en état de combattre, qui, fourvoyés dans un pareil pays et embarrassés de leurs camarades blessés n'auraient pu faire aucune défense et dont pas un n'aurait probablement survécu pour porter la nouvelle du désastre.
Il me reste un dernier trait à rapporter, caractéristique du soldat irlandais, et je le fais avec autant de vanité que de plaisir, car il m'est personnel. Le capitaine Le Hardy de l'intendance militaire faisant les fonctions d'aide-de-camp , venait de me communiquer l'ordre de choisir vingt-cinq Européens valides (lu détachement que nous ramenions et d'établir mon bivouac sur un petit tertre qui s'élevait entre le camp et les bois voisins. Après nous avoir installés dans la position il nous distribua quelques biscuits et une ration d'eau-de-vie par homme , et nous laissa à nos propres ressources jusqu'au lendemain. Jetés ainsi en cnfans perdus sur la lisière du camp que nous avions
5a L'INDE ANGLAISE EN 1848.
mission de protéger , nous ne pouvions songer à allumer aucun feu qui aurait fait connaître notre position à l'ennemi , et cependant le froid était excessif; nos membres s'engourdissaient sous un phénomène qui se reproduit chaque nuit dans ces hautes régions et qu'il faut attribuer sans doute à l'attraction exercée dans l'atmosphère par leur végétation colossale : c'est une épaisse rosée blanche comme du givre , mais plus compacte, plus humide, qui sature tous les objets en quelques minutes , qui pénètœ jusqu à la moelle des os et détermine les plus douloureuses maladies. Dépourvu de tout abri et devant être prêta lutter avec l'ennemi d'une seconde à l'autre, je m'arrangeai ainsi : Après avoir distribué mes sentinelles de façon à éviter toute surprise, je m'assis sur le gazon et ordonnai à tout mon monde de s'étendre autour de moi, chacun sur son mousquet et serré contre son voisin , en se couvrant avec les manteaux de manière qu'il y eût deux couvertures pour chaque homme. Cet ordre fut exécuté jusqu'à un certain point mais je vis plusieurs soldats se dépouiller, malgré ma défense. Quand je voulus insister et me fâcher , on jeta les manteaux sur moi et ma résistance devint| inutile; j'eus beau tempêter, menacer de punir, il me fallut subir leur dévoûment ; j'étais presque étouffé sous les couvertures : un superbe Irlandais s'établit en travers pour que sa poitrine me servît d'oreiller; tout le reste se serra autour de moi et à mes pieds. Le cœur ému de tant de fidélité, je passai les longues heures de cette nuit si riche en souvenirs à réfléchir sur les événeuiens^ d'une journée qui ressemblait a