PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE IV. 6t
quitter, qai vous échappe, mais qui vous baigne et vous caresse pour se faire plus regretter, ce n'est qu'ici qu on en apprécie toute la grâce.
Nous traversions un pays arrosé par de nombreux cours d'eau et par conséquent fort bien cultivé : des rizières se succédaient à l'infini, et l'œil aimait à se reposer sur leur délicieuse verdure. Mais, à cela près, Je paysage du côté de la terre n'offrait rien de remarquable. Il était peu accidenté et les dattiers trop nombreux lui imprimaient un cachet de monotonie. Il n'en était pas de même du côté de l'Océan , dont le coup-d'œil en longeant la côte variait sans cesse par les formes capricieuses du rivage, les longues franges de cocotiers, les sables d'or, et par la grande quantité de navires de toutes formes et de toutes grandeurs qui sillonnaient sa surface et déployaient de toutes paris leurs voiles blanches au soleil.
Vers huit heures du matin nous arrivions à Tempacnm, joli village à quelques centaines de mètres de la mer, et très renommé pour ses huîtres qui sont les meilleures sur toute cette côte. J'allai descendre à la Cboultrie. On appelle ainsi des constructions d'architecture indienne qui sont disposées sur les routes et dans les villages, pour servir d'abri aux voyageurs. Ce sont généralement des ex^volo élevés par la piété de quelques philanthropes qui ont voulu en mourant rendre un dernier service, et léguer un dernier souvenir à leurs compatriotes. Leur type le plus commun est une aire rectangulaire, élevée sur ime plate-forme dont le toit en terrasse est supporté par des colonnes; au centre de cette aire est un réduit fermé de trois
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cotés comme une mosquée, pour garantir le voyageur du vent et de la poussière; et ia partie couverte extérieure à ce réduit, également supportée par des colonnes, lui sert de péristyle ou de vérandah. Gomme le gouvernement anglais ne veut faire aucuns frais pour entretenir ces édifices, et que les contributions charitables ont tari avec la destruction des fortunes particulières, il s'ensuit qu'ils tombent partout en ruines. Celui de Tempacum , d'architecture massive et granitique, résiste encore.
Cette Choultrie était ombragée par un superbe groupe de banyans (figuier d'Inde) : ce patriarche du règne végétai m'apparut ici pour la première fois dans toute sa beauté, appuyé sur sa nombreuse famille. De l'extrémité de chaque rameau de l'arbre paternel, une racine était venue chercher le sein de la terre, lui demander une seconde sève^ et puisant ainsi à deux sources d'existence, avait crû de manière À égaler, à surpasser en gtt)sseur le chef de femille , sans pourtant s'en détacher en resserrant même leurs liens. Chaque robuste fils avait à son tour projeté sa race autour de lui, prolongeant ainsi d'ogive en ogive, une voûte gothique de verdure et d'ombrage.
Je trouvai campé sous ces arbres un relai de porteurs que l'on avait envoyés à ma rencontre, et qui devaientme faire franchir la dernière étape jusqu'à Pon* dlchéry. Je ne tardai pas à réclamer leurs services, car j'avais hâte d'arriver. Là reposaient les cendres de mes parens, que je n'avais jamais connus; là j'allais apprécier pour la première fois le bonheur d'aimer et d'êti'e aimé. Ce bonheur m'a coûté cher, mais il