PREMIÈRE PARTIE.— CHAPITRE XXV. Ci
envoyée à la capitale par Coungol-Naig, comme un trophée de sa victoire. Nous creusâmes, au pied d'un teck séculaire, une fosse où nous déposâmes le vieux guerrier couvert du manteau d'un soldat. Il n'y a pas même une pierre pour marquer la place; mais il devait trouver une tombe dans chacun de nos coeui's, une tombe que les années n'ont pas détruite. Les soldats l'appelaient lëïir père, et les larmes sillonnaient tous ces rudes visages quand le tambour ordonna le départ.
L'obstacle devant lequel nous avions échoué avait été construit avec tant d'art, que maintenant encore qu'il était désert il fallut à l'avant-garde un travail obstiné de plusieurs heures pour frayer ime entrée praticable à l'artillerie et aux bagages. Pendant la halte forcée causée par ce retard, un épihode singulièrement dramatique vint compléter les émotions de la journée. Deux paysans se présentèrent au-devant de la colonne avec une espèce^ de sac suspendu à un bâton qu'ils portaient sur leurs épaules. Dans ce sac était un soldai irlandais blessé que nous avions du abandonner. 11 avait eu la cuisse cassée au commencement de l'affaire, et après notre départ était resté caché parmi les broussailles. Il avait aperçu de son gite l'ennemi rôdant tout autour de lui, coupant la téta aux morts et aux blessés; mais, retenant ses gémissemens, il était parvenu à échapper à leurs recherches jusque vers huit heures du soir. A cette heure, au moment où l'obscurité arrivait avec sa rapidité ordinaire dans ces climats, le hasard amena un rôdeur isolé à l'endroit même où il gisait. Avec une
admirable présence d'esprit notre homme fait le mort ; le montagnard s'arrête avec une exclamation de surprise et se prépare à lui trancher la tête; pour cela faire il s agenouille à côté de lui, se penche et lève son koukrie. Llrlandais épiait ce moment: il tenait sa baïonnette cachée tout près de son corps; sacrifiant son bras pour recevoir le coup qui le menace, il plonge en même temps sa pointe dans le coeiir de l'Indien. Le Coorgah tombe sur son ennemi et expire sans pousser un cri. Avec le bras qui lui reste l'Européen repousse ce cadavre que les chacals viennent manger à ses côtés. Mais penriant deux jours et deux nuits il n'a pas un bandage pour ses blessures, pas un morceau pour apaiser sa faim, pas une goutte d'eau pour étancher sa soif. La vie lui devient insupportable; il pousse des hurlemens et appelle à-la-fois Tennemi et la mort. Deux paysans viennent à passer: ce sont des pélehns allant à quelque temple, ou venant se baigner dans les eaux sacrées du (lavery. Ib s'approchent, ils l'emportent dans un hameau voisin où on le nourrit jusqu'au moment de notre passage. Le quati'ième jour les mêmes pèlerins nous l'apportent, vivant encore, mais les vers rongeant déjà ses blessures. Cet homme a survécu à toutes ses sonifrances ; il vit en ce moment. Il a fallu lui couper la jambe mais le bras est guéri. Il s'appelle Irwin et demeure près de Pondichéry , à Cuddalore où il y a mi établissement d'invalides, et il a publié en 1837 une brochure assez intéressante sur ses aventures.
Profitant de la torpeur de l'ennemi, et traversant à marches forcées les obstacles presque insurmonta-