‹ L'Inde Anglaise en 1843Chapitre 160 sur 268 · PREMIÈRE PARTIE.— CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE.— CHAPITRE XXVI

designé, le prenant pour un eunuque à cause de sa corpulence- Tous ces préliminaires terminés, le palanquin aux dorures royales parut enfin sur le seuil du palais, puis s'avança au centre du 55' qui se forma en carré pour le recevoir et le convoi s'ébranla. En ce moment le Rajah ouvrit la portière : le major Warren, par un mouvement spontané, ordonna de lui présenter les armes ; il salua en retour, mais son visage était baigné de larmes et il détourna les yeux pour les porter sur son palais, sur la campagne, sur ces forets natales qu'il ne devait plus revoir. La route nous conduisit d'abord devant la résidence d'été de son père; ici se groupait un petit faubourg détaché de la capitale. Tous les habitans étaient sur leurs portes: à la vue du prince ils se prosternèrent avec respect le front dans la poussière en criant : Samy ! Samy ! Dieu ! Dieu ! c'était le dernier hommage rendu à sa divinité et le pauvre mortel auquel on adressait ce titre pour la dernière fois sanglotait comme une femme en s'éloignant de son Élyséé.

Après avoir marché deux lieues dans une épaisse foret, par un étroit sentier où la garde du prisonnier devenait extrêmement périlleuse et où avec la moindre énergie il lui eût été facile de ressaisir sa liberté, nous aperçûmes quelques lentes dans une clairière parmi les grands arbres : c'était notre camp qu'on avait disposé d'avance. Un espace assez vaste était enclos pour le Rajah et son harem ; on y introduisit le palanquin et les litières avec un certain nombre de serviteurs , puis im cordon de sentinelles fut placé

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tout: autour avec ordre de ne rien laisser sortir jus* qu'au jour. A neuf heures du soir le Rajah vint s asseoir au clair de lune à la porte de son pavillon. Il y reçut la visite du colonel Stewart et de Tétat-major. Pendant leur conférence^ la musique militaire des difiérens corps joua plusieurs airs qui semblèrent lui procurer quelque distraction. Vers dix heures une panique se répandit qu'un corps de Coorgahs venait nous attaquer pour délivrer leur maître. Le prince rentra aussitôt dans l'enceinte et la moitié de l'escorte se mit sous les armes. Un bruit assea singulier se fai' sait entendre comme celui d'une fusillade à quelque distance. On s'assura bientôt que le feu avait pris par accident aune partie de la forêt peu éloignée du camp et les explosions qu'on entendait étaient celles des bambous à mesure qu'ils étaient atteints par la flamme et que l'air qu'ils contenaient intérieurement se dilatait par la chaleur. Entourés de bois comme nous l'étions, ce nouvel ennemi pouvait devenir plus dangereux que celui que nous avions d'abord appréhendé, mais notre inquiétude cessa bientôt: le vent s'éleva dans une direction qui éloignait l'incendie et avec le vent survint une forte pluie qui dura jusqu'au jour. a 5 avril. -^ Tje matin le temps est plus calme, mais des brumes épaisses qui par intervalles se résolvent en une pluie fine donnent à tout le camp une pbV' sionomie des plus tristes. En route vers huit heures du matin, c'est à peine si nous pouvons avancer. Ij'eau qui a imprégné nos tentes en a doublé le poids; la terre est détrempée jusqu'à un demi-pied ou un pied de profondeur ; deux pieds d'eau se sont amassa

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en maintes places et les animaux ne 8j aventurent qu'avec répugnance. Les bœu£s quand on a la pa* tience d'attendre sont d'admirables animaux ; ik £« DÎfisent toujours par arriver. Il n'en est pas de même de nos chameaux qui font une triste figure dans cette boue; ils glissent à chaque instant, s'écartèlent et tombent pour ne plus se relever. Dans une marche de quatre lieues nous sommes obligés d'abandonner sur la route une portion considérable de nos provisions et de nos bagages pour des accidens de ce genre qu'il est impossible de réparer. Vers deux heures de l'a* près-midi nous arrivcms à Jumboor petit hameau toiijours dans la foret. Le pavillon du Rajah est beaucoup plus modeste que la veille; l'enclos est réduit de moitié. A.u reste le nombre des serviteurs et même celui de ses femmes a diminué en proportion. De ses vingt-cinq épouses il n'en reste plus que dix ; les autres ont repris la route de leurs villages et rejoint leurs familles : telle est l'espèce de fidélité qui suit le plus souvent le malheur.

26 avril. — Nouvelle pluie ) nouvelles tribulations. L'eau nous assiège au-dehors , la terre semble vo-^ noir des millions de reptiles, les scorpions et les niillepatt?es s'introduisent partout; la puanteur, la vermine et des inquiétudes continuelles nous poupsuivent jusque sous la tente. Nous campons quatre Ueues plus loin à Ramsamy-Conoway, gros village 8!ir les bords du Cavery. Sur la place publique, en idsce de la pagode, il y a un morceau de sculpture assez remarquable : c'est un bœuf de grandeur naturelle, couché sur une plate-forme de granit et ga-

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ranti des injures de l'air par un petit clocheton élevé sur des piliers. Le cou de Panimal était chargé de guirlandes de fleurs et le peuple se prosternait devant la plate-forme au bruit des tamtanis et des cornemuses.

Le a7, nous traversions le Cavery. Dès ce moment nous étions sur le territoire de Maïssore et nous disions adieu à la région de forets et de montagnes. Quatre lieues plus loin, près du village de Balkpoor, nous trouvions campé un escadron du 8* régiment de cavalerie indigène et une compagnie d'artillerie à che* val qu'on avait expédiés à notre rencontre de Bangs* lore. Les officiers qui accompagnaient ce détachement nous apprirent que la rumeur des désastres ar* rivés simultanément aux deux colonnes du nord et de l'ouest avait produit l'impression la plus fâcheuse dans tout le pays que nous allions traverser; que le drapeau noir avait été aussitôt arboré dans plusieurs villages aux environs de Seringapatam et qu'on avait eu pour un moment des inquiétudes sérieuses d'un soulèvement en masse, quand la nouvelle inattendue de la soumission du Bajah était venue décourager les meneurs. Tout allait sans doute rentrer dans l'ordre, mais on n'en avait pas moins jugé prudent de renforcer notre escorte. Du reste, la direction de notre route n'était point changée, et l'on pensait avec raison que la vue d'un souverain prisonnier, trainé comme en triomphe devant la brèche où avait péri Tippoo, serait le moyen le plus efficace d'étouffer la fermentation et de calmer les esprits.

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