I.e 218 et le ag la colonne suspendit sa marche pour
PRKMIÈRE PARTIH, — CHAPITRE XXVI. 8i
réorganiser le convoi et laisser quelque repos aux malades. La dysenterie sévissait dans le camp ; nous avions perdu presque tous nos chameaux: tels sont les effets ordinaires de la mousson. Im destruction de DOS bétes de somme nous aurait laissés tout-à-fait sans vivres, si un heureux hasard n'eût jeté précisément en ce moment une émigration de Brinjaries sur notre route. Les Brinjaries ou Lambadies sont les Bohémiens de Tlnde; c'est la souche première d'où sont sorties toutes les tribus errantes du même nomqui parcourent l'Europe. Leur premier point de départ n'est pas bien connu : une ressemblance physique assez marquée indiquerait une communauté d'origine avec les Mahrattes; mais par la religion , les coutumes, les moeurs et la langue ils diffèrent de toutes les castes de cette confédération. C'est évidemn^ent une ou plusieurs subdivisions de la caste des Pariahs, mais en dehors de la communion hindoue, indépendante de la religion de Brahma et des lois de Menou. M. de Rienzi fait remonter leur origine à l'invasion de l'Inde par le fameux Timour, que nous appelons Tamerlan , en iSgS. Selon lui, cette- caste s'est formée à cette époque des hordes de Pariahs de toutes les nuances qui accompagnaient les armées ^ogoles comme espions et comme fournisseurs et qu'une longue association d'industrie a fini par agglomérer en un peuple. On les retrouve aujourd'hui en campemens innombrables, errant çà et là dans toute rimmensité de la péninsule hindoustanique , où ils font exclusivement le commerce des grains. £n temps de guerre ils se livrent au pillage , appor-
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tent des provisions dans les armées et les inondent d^espions et de danseuses. En temps de p^x ils fabriquent des toiles grossières et font le commerce de riz, de beurre, de sel, d'arrak, d'opium, de pan. Du reste, ils font tous les métiers et leurs femmes disent la bonne aventure. Celles-ci sont jolies et bien faites , comme la plupart des femmes hindoues, mais portées à la lubricité la plus dégoûtante. Cest au point que, comme les bacchantes des temps mythologiques, elles iront quelquefois par troupes en quête d'amans et mettront en pièces ceux qui se re fuseront à leurs désii^. Leur costume est bariolé de diverses couleurs et fort joli quand il est neuf; mais elles ne le changent jamais jusqu'à ce qu'il tombe en lambeaux sur leur corps ; elles semblent se plaire dans la saleté. Dans l'embarras où nous étions, la rencontre de cette horde nous fut d'une immense utilité. En deux jours les Brînjaries approvisionnèrent complètement notre commissariat et remplacèrent les bêtes de somme que nous avions perdues , jusqu'à cou currence de nos besoins. « Les Brinjaries sont uni? c( entre eux et vivent en famille ; il n'est pas rare do « voir le père et la fille, l'oncle et la nièce, le frère et la ce sœur, vivre ensemble et se confondre à la manièiv « des animaux. Ils sont méfians, menteurs, joueurs. tf ivrognes et entièrement illettrés; ils méprisent i.i « religion et n'ont guère d'autre croyance que la « peur des mauvais génies et de la fatalité (i ). »
tVesque tous les montagnards Coorgahs qui ont suivi le Bajah jusqu'alors l'abandonnent ici au seuil
(i}M. deEieozl.
PREMIÊ&E PARTIE. -.CHAPITRE XX Yl. 83
de ses états. De trois cents le nombre est réduit à seize. Il faut même lui procurer des boyhîs de la Compagnie) pour remplacer ses porteurs qui ont également disparu. Quant à ses femmes il n^en reste plus que trois dont la plus ancienne et la dernière, son premier et son dernier amour , celle qu^il chérit le plus et celle qu'il a le plus offensée. Ces trois femmes lui resteront fidèles jusquau bout; elles l'accompagneront à Benarès et partageront sa captivité.
A partir de Balkpoor toute la splendeur royale disparait; le vaste pavillon, avec ses murs de clôture doublés d'étoffe cramoisie, est supprimé. Une tente de capitaine est assignée au Bajah, et Ton dresse à côté pour ses trois femmes , une autre tente de la même grandeur, réunie à la première par un simple rideau pour les protéger contre la curiosité de l'escorte. La musique militaire cesse de jouer pour charmer les ennuis du prince, chaque jour alourdit sa chaîne: ce n'est plus qu'un prisonnier de guerre que l'on garde strictement et sans cérémonie. Chaque jour une nouvelle compagnie du 55' et un nouvel officier du même corps sont préposés à sa garde et logés dans une tente qui touche à la sienne. La consigne de l'officier est de visiter le prince plusieurs fois pendant les heures de la nuit, comme pendant celles du jour, pour s'assurer de sa présence dont il est personnellement responsable ; malgré les réprésentations du prisonnier qui se plaint amèrement de l'intimité dece contact. Le caractère du peuple anglais est tout positif; chez lui le respect ne survit ni au pouvoir ni à la
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fortune. Il ne sait avoir que de la familiarité pour le malheur, familiarité qui devient quelquefois aussi insupportable que les outrages.
Le 3o avril nous amène à Kittoor (trois lieues et demie ) , grosse bourgade de cinq à six cents feux. Vue d'un peu loin, elle présente une assez belle apparence dans un pays délicieusement boisé et accidenté. De près c'est toujours la même misère, la même saleté , la même vermine. Les places publiques sont envahies par des caravanes de pauvres voyageurs, de marchands et de pèlerins qui y laissent successivement les traces inévitables de leur passage. Us cherchent en se réunissant à échapper aux voleurs de nuit. Je remarque que les vieux quartiers abandonnés et tombant aujourd'hui en ruines étaient entièrement composés de bonnes maisons de briques : Ton n'en bâtit plus de pareilles. Les nouvelles constructions qui s'élèvent à côté , et dont les «atériaux éphémères retourneront en moins de trois ans à leur poussière originelle, prouvent combien le confortable a diminué depuis quelques années. Il semblerait que même au temps des désordres des Pindaris et des guerres continuelles le pays était moins pauvre qu'il n'esta présent. On dirait qu'il a existé jadis une classe moyenne disparue tout-à-coup et tout récemment : mais alors qu'est-elle devenue et comment s'est-elle éteinte? Je commence à m'adresser sérieusement cette question : L'Inde serait-elle plus malheureuse sous le gouvernement de la civilisation anglaise que sous le despotisme musulman ou au milieu des convulsions de Tanarchie? Y a-t-il un malheur