‹ L'Inde Anglaise en 1843Chapitre 162 sur 268 · PREMIÈRE PARTIE.— CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE.— CHAPITRE XXVI

plus grand que le joug de Tétranger? N'est-ce pas le véritable vampire politique?

Le j*' mai, à Yertora (cinq lieues). — Le malheureux Rajah de plus en plus froissé dans son amourpropre, dans sa dignité, dans la pudeur de son harem qu'il voit constamment exposé aux regards des ofûciei^s (le Tescorte , anéanti dans ses aflections et ses espérances, tombe sérieusement malade. Il faut se décider à lui donner quelques jours de repos , et une halte est commandée pour le lendemain.

Ce jour, le a mai, se trouvait être précisément celui de mon tour de garde : je Tavais vu approcher avec regret, car le métier de geôlier m'inspirait une profonde répugnance : toutefois il n'y avait rien à faire pour l'éviter, c'était ma destinée. En recevant le Rajah des mains de mon prédécesseur, je lui fis le profond salam asiatique en lui adressant le titre de Maha-raj et celui de Huzret , qui équivaut à celui de majesté dans nos pays. Le pauvre diable surpris et touché d'une politesseà laquelle il n'était plus accoutumé^ chercha à me retenir , et malgré moi je finis par m'y prêter avec une complaisance tout- à-fait involontaire, car mon origine française me faisait craindre de me compromettre aux yeux de mes chefs en permettant les épanchemens du prisonnier. On observera que j'étais le seul officier du 55° qui pût m'exprimer dans la langue du pays : c'était donc la première fois depuis quelques jours que le Rajah trouvait quelqu'un qui pût le comprendre et par conséquent qu'il pouvait jouir de quelque conversation. Il en profita pour décharger son cœur du fardeau qui l'oppressait et pour

se livrera cette jouissance des malheureux, le droit de se plaindre. Insensiblement je me laissai entraîner par l'intérêt que m'inspirait sa conversation et je finis par lui demander comment il avait pu être assez mal avisé pour se rendre quand il avait déjà remporté deux victoires, quand avec l'assistance de la mousson une simple résistance d'inertie, qu'il lui était aisé de prolonger quinze jours ou trois semaines sans tirer un coup de fusil, en se cachant dans ses impénétrables forêts, nous aurait infailliblement détruits? Je ne pus m'empêcher de lui en faire le reproche, de même qiie le spectateur d'une partie d'échecs reprocherait à Tun des joueurs le mouvement décisif et maladroit qui lui a fait perdre sa partie. 11 me répondit avec assez de naïveté, en regrettant amèrement sa faute et en la rejetant sur sa destinée, son mauvais génie. Il n'avait pas ignoré, disait-il, qu'il ne tenait qu'à lui de nous détruire tous jusqu'au dernier; et c'était dommage qu'il ne l'eût pas fait puisqu'il aurait toujours pu obtenir plus tard des conditions aussi avantageuses que celles qu'on lui avait faites. Mais il avait pensé que les ressources de la Compagnie étaient inépuisables; qu'en temps plus favorable on enverrait contre lui de nouvelles armées et qu'il lui faudrait succomber à la longue. D'un autre côté, on lui avait fait espérer que par une soumission immédiate il conserverait au moins ses états sous la tutelle anglaise. Il ajoutait que s'il avait pu prévoir la perfidie dont on usait à son égard il aurait résisté jusqu'à la mort, préférant une tombe dans ses montagnes à la captivité qui l'attendait à Benarès. Choque fois que cette iflt'^'

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se représentait à son esprit c'était une explosion de regrets, d'imprécations et de larmes qui faisait peine à entendre. Ce fut un vrai soulagement pour moi quand mon tour de garde fut passé.

Le 4 iwai, nous poussâmes jusqu'à Polally, petit hameau, dans une plaine, à une demi lieue de Seringapatam.

Il était dix heures du matin , nous avions fait une marche de six lieues par une route extrêmement fatigante, sablonneuse et entre des cascades de rochers. Mais nous voyions pointer à l'horizon, à trois quarts de lieue dans la plaine, les deux gracieux minarets qui s'élèvent encore <îomme un monument funéraire sur la capitale déchue du Maïssore. Dès- lors toute fatigue fut oubliée ; chacun était impatient de parcourir la scène d'un des plus beaux drames de l'histoire de l'Inde. Par une singulière coïncidence qui devait ajouter à la vivacité de nos impressions, ce jour était précisément l'anniversaire de la chute de cet empire, si brillant et si éphémère, il y avait juste trente-cinq ans qu'une dynastie qui ne comptait que deux règnes avait succombé; mais elle était identifiée avec toute l'existence, tous les souvenirs de la nation qui lui devait sa gloire et sa prospérité. Depuis quelques jours, parmi les populations que nous traversions, les noms de Hyder-Aly et de Tippoo s'échappaient de toutes les lèvres, remplissaient toute l'atmosphère. Notre imagination était frappée des souvenirs historiques que nous touchions à chaque pas. C'était donc avec un respect et lui effroi superstitieux que nous nous préparions à nous incliner sur les

tombes de ces champions de l'indépendance asiatique, martyrs de leur patriotisme. Mais une autre pensée plus intime et plus triste parlait plus particulièrement à mon cœur; une autre image se dressait pour moi sur cette brèche encore béante, et m'y faisait trouver des émotions et un intérêt tout personnels. Cest qu'en ce jour il y avait tente-cinq ans que mon père, otTicier de fortune ainsi que moi, conduisait une troupe anglaise a l'assaut de ces mêmes remparts, qu'il y recevait une blessure glorieuse, et payait de son sang l'hospitalité qu'il avait demandée à l'étranger. Et en ce même anniversaire, trente-cinq ans après, son fils arrivait au pied des mêmes murailles, sous le même uniforme, escortant un prince prisonnier : singuliers caprices de la destinée!

Accompagné de mes deux camarades favoris , les lieutenans Bayly et de Havilland , je pris à pied le chemin de Seringapatam. Le Cavery répandu dans de nombreux canaux se retrouvait à chaque pas. « Après avoir serpenté dans la vallée en courant ilu c nord au sud , ce fleuve réunit toutes ses eaux pour a se présenter de front contre la ville^ et au pied même « de ses murs se partage de nouveau en deux branches a qui forment une île longue et étroite. Deux collines a s'élèvent à chaque extrémité : h première est occu- « pée par la ville de Seringapatam ; à trois quarts de c lieues au-delà , sur la pente méridionale de la sec conde, qui est beaucoup moins élevée, on aperçoit « une ville ouverte, tout indienne (0 : » c'est ce qu'on appelle la Pettah ou faubourg de Ganjam. Ce- (i) Montholon de Sémonvilie , Rêvuû dei Deux-Mondes,

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