PREMIÈRE PARTIE. ^CHAPITRE lY
cœur qui battait violemment à l'unisson du mien. Une jeune dame entourée de ses serviteurs était debout sur le seuil d'une habitation. Je ne l'avais jamais vue y mais je la reconnus à son regard; toute son âme était dans ses yeux. Je me précipitai du palanquin f deux orphelins étaient dans les bras l'un de l'autre.
Une de mes premières visites à Pondichéry fut pour le gouverneur. C'était alors le conti^-amiral de Melay^ le spirituel compagnon de Jacquemont à bord de la Zélée y celui dont il a immortalisé dans ses lettres les manières pleines de grâce, la conversation tour-à-tour fine et savante, celui dont il dit que sou^ vent ils coquettaient l'un avec l'autre, sachant le besoin qu'ils avaient réciproquement d'un échange d'idées, les seules intelligences rivales dans cette petite île flottante du bord. Je trouvai en hii l'ancien ami démon père, qui daigna reporter sur moi la bienveillance qui avait consolé ses vieux jours. Hélas ! lui aussi, comme Jacquemont , n'a pas revu la France, cette France dont il parlait toujours avec tant d'enthousiasme. La mort le saisit qu'il était encore en vue de la colonie, quelques heures après s' être éloigné du rivage, où il avait fait tant de bien , où il avait calmé tant de haines , adouci tant d'infortunes. Je suis retourné rarement depuis cette époque à ce beau palais du gouvernement , et toujours avec une impression douloureuse. C'était alors presque le seul édifice que l'on put remarquer pour son architecture. Depuis , il s'est élevé sur la même place un très beau phare , d'un style simple mais élégant, qui fait honneur à nos ingénieurs
f.C> L'INDE ANGLAISE EN 1848.
11 y a pourtant aussi des marchés couverts bien entretenus, un collège assez médiocre, plusieurs églises , des ateliers de charité et de délicieux boulevards plantés de beaux arbres. Mais ce que j'aimais le mieux dans Pondichéry, c'était le cours Chabrol, la promenade le long de la mer* Cette promenade était bien autrement belle qu'à Madras; aujourd'hui on la laisse aller en ruines; la marée empiète chaque jour, et il n'en restera bientôt plus rien : nulle part cependant la mer n'a plus de charme et d'harmonie ; elle est moins terrible à Pondichéry que partout ailleurs sur cette côte ; le ressac offre moins de danger , juste assez pour éveiller une émotion agréable; mais les accidens sont très rares. Peu après mon arrivée , je fis une excursion vers le sud f à Cuddalore ou Goudalour , ville encore toute palpitante de nos luttes avec les Anglais : c'est une course de quatre ou cinq lieues par une route charmante. On traverse deux jolies rivières, l'Âriancoupan et le Mangicoupan. C'est sur les bords de cette dernière qu'on trouve Mangipaleiam , le Newtown des Anglais, c'e8t*à-dire la Villeneuve de Cuddalore où s'élèvent quelques délicieuses habitations. Elle est bâtie régulièrement, et ses longues rues sont plantées de cocotiers , qui font un joli effet en lui imprimant le cachet oriental . Le fort Sain t-David ou le vieux Cuddalore dont on voit encore des ruines intéressantes mérite surtout l'attention du voyageur; il à été détruit par les Français, qui ne rendirent son territoire à la Compagnie anglaise que parle traité de 1 783. En parlant de Goudalour, je merappelle un accident qui m' arriva quelques années plus tard sur ce tte même route : quoique la distancene
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soit pas grande, comme elle est extrêmement sabloti*neose^^Ue est très longue et fatigante à parcourir. J'étais donc parti de grand matin de Pondichéry pour évi<^ ter la chaleur du jour. Arrivé sur les bords de l'Ariancoupan f délicieuse petite rivière admirablement eti^^ caissée et boisée sur les deux Hves , je devais trouver un bac pour me transporter à l'autre bord ; mais ce jottr4à, ni le bac ni le batelier ne se trouvèrent audébarcadèrei Après avoir long-temps appelé en vain datis cette solitude j je perdis patience et me décidai 4 plonger avec mon cheval dans la rivière. Mon petit poney arabe nageait parfaitement et m'avait souvent tiré d'affaire en pareille circonstance. Au milieu du courant se trouvait un îlot de sable qu'il me fallait traverser. Comme nous y arrivions, dans l'obscurité je crus apercevoir deux énormes troncs d'arbres gisant moitié hors de l'eau ^ quand soudain mon petit coursier s^arréta tremblant de tous ses membres j et les deux solives^ transformées en caïmans alligators, glissèrent à droite et à gauche dans la rivière. Dans certaines localités ces monstres n'attaquent pas l'homme; mais dans d'autres , à quelques milles seulement des premières, leur voracité est très redoutable, ou plutôt, c'est qu'il y a deux espèces de crocodiles tout-à-fait distinctes : l'une, par son museau arrondi; l'autre, par son museau extrêmement long et étroit comme une sorte de bec. Il n'y a que la première de dangereuse ; l'autre ne se nourrit que de cadavres et de poissons. Dans tous les cas , la surprise était des plus désagréables. Il fallait pourtant secouer ma stupeur et sortir de
mon ile. An bout de quelques minutes je rentrai dans
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le courant pour continuer ma route , allongeant les jambes sur le cou de mon cheval. Dans le moment le plus critique, le museau d'un alligator s'éleva à la surface , à deux mètres de moi ; puis il s'enfonça comme im trait. Je sentis une sueur froide; pourtant je devais en être quitte pour la peur. Un instant après j'étais sur l'autre rive.
On m'a dit depuis que les crocodiles étaient nombreux dans r Ariancoupan, mais que les accidens étaient fort rares.
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