‹ L'Inde Anglaise en 1843Chapitre 18 sur 268 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Retour à Madras. -» Voyage (TUyderabad.

Mon séjour à Pondichéry tirait à sa fin ; le temps était venu de m'assurer un moyen d'existence en adoptant une profession quelconque. G'étaità celle des armes que j'avais toujours donné la préférence. Aidé par quelques amis, j'avais préparé un mémoire des travaux et des services de mon père pendant vingtcinq ans dans l'armée anglaise, et sous la présidence de Madras , comme officier d'état-major , comme ingénieur et comme directeur de l'Observatoire. Muni de cette pièce qu'il s'agissait de faire parvenir en Angleterre, je repris la route de Madras, où j'arrivai au commencement de juin et où je retrouvai chez un banquier écossais, M. Edouard Gordon, dans sa villa de Myrtlegrove, cettehospitalitégrandiose que j'avais déjà admirée. On ne peut se faire une idée en Europe de l'existence vraiment royale de ces princes marchands de Madras et de Calcutta : on y retrouve le palais d'Âladdin et les serviteurs de la Lampe merveilleuse. Hélas! faut-il si souvent payer ce luxe avec la vie, et que le poison se cache au fond de la coupe dorée. Où sont maintenant et le marchand hospitalier et ses brillans convi-

ves? Dix ans se sont écoulés, et des trente cœurs joyeux qui battaient de plaisir et d'ambition autour de la table du festin , cinq sont encore dispersés sur la face du monde, les autres sont déjà oubliés sous les pierres turaulaires de l'Inde.

Ce fut un jour à cette table que je rencontrai deux officiers du 55° régiment de ligne de S. M. Britannique. J'appris d'eqx qu'un de leurs lieutenans, dégoûté du service, allait vendre sa charge, ce qui amènerait la vacance d'une sous-lieutenance. C'était un éclair de fortune, il fallait en profiter. Je courus chez le colonel, qui appuya ma demande et fit partir mon mémoire. J'écrivis aussi au duc de Wellington, et cette fois du moins il parait que ma lettre trouva grâce a ses yeux ; car onze mois après, sans autre protection qu9 les services de mon père , ce qui ne va pas loin dan« ce pays de faveurs et deprivilége39 je fus nommé pour acheter la place vacante. Mais un long intervalle devait encore s'écouler ayant que j'apprisse le résultat de ma démarche, intervalle de profondes angoisses pendant lequel je désespérai souvent de trouver la formide magique qui devait m' ouvrir les portes de la carrière. Deux ou trois fois je fus tenté de vendre mon épée à quelque prince indien , comme Perron et de Boigne l'avaient fait avant moi : une fois, le marché fut brisé au moment d^étre conclu, parla mort tragique de mon futur patron assassiné par ces mêmes gardes du corps que je devais avoir l'honneur de cornmander» On pourra trouver étonnant qu'un jeune homme de vingt ans qui n'avait jamais encore manié vme épée pù^ recevoir, non pas une^ mai9 plusieurs

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offices de commandemens de troupes chez des princes indiens. C'est qu'on ne peut avoir aucune idée en France du prestige de l'Européen dans l'Inde : une peau blanche semble un certificat suffisant de courage et de talens militaires.

Une autre fois je m'adressai au général Âllard pour obtenir du service chez Bunjit-Sing, dans le pays de Lahore. Je ne sais si ma lettre fut interceptée » mais je ne reçus jamais aucune réponse. Cependant, en dé* pit des obstacles qui s'accumulaient devant moi, ja-* mais l'idée de revenir en Europe ne se présenta à ma pensée : llnde était le grand problème que je m'étais proposé de résoudre ; c'était la mission que j'avais choisie, la tache à laquelle je m'étais voué; c'était l'Inde que je voulais pénétrer, étudier dans son exis* tence intime : cette passion avait absorbé toutes les autres ; j'aurais dévoré ma vie sur le seuil plutôt que d'abandonner mon entreprise.

En attendant la réponse du ministère de la guerre {ihe horêeguards)j je me disposai à accepter l'hospitalité que m'offrait une autre de mes sœurs, dont le mari , quoique Français , était capitaine de cavalerie et trésorier d'une division dans l'armée du Nizam d'Hyderabad, monarque nominalement indépendant, mais courbé sous le protectorat de la Compagnie, Je me mis donc en route au commencement de juillet pour la capitale de cet empire devenu célèbre dans l'histoire et la poésie de l'Orient sous le nom de royaume de Golconde.

Un heureux hasard me fit trouver un agréable) compagnon de voyage, Thomas Toyrnshend-Pear^i

capitaine du génie au service de la Compagnie des Indes, bon et aimable garçon, vivant aussi bien au désert que dans ses cantonnemens, et enchanté de toute rencontre qui lui fournissait une occasion de faire apprécier sa bonne chère. Ce fut de I ui que j'appris le secret de voyager confortablement dans ces contrées sauvages où Ton ne trouve des abris que de loin en loin , et où Ton manque de toute espèce de ressources. C'était une armée tout entière qu il traînait à sa suite : quatre chameaux et une dizaine de bœufs portaient quatre tentes, dont l'une, couvrant une surface carrée de vingt pieds de côté , nous servait de salon et de chambre à coucher ; une autre, plus petite, était envoyée chaque soir une étape en avant afin d'y trouver notre déjeûner après la course du lendemain : une troisième et une quatrième servaient de chambre de bains et de cuisine. Plusieurs chariots marchaient aussi à la suite portant des bagages sans nombre, tables, chaises, lits de camp, batterie de cuisine, vaisselle, argenterie, porcelaine, caisses devin et de bierre. Enfin, sous un groupe d'arbres, on voyait attachés à des piquets, par les pieds de derrière, plusieurs chevaux de selle arabes que nous montions alternativement pour faire environ cinq lieues, par jour tout au plus quinze milles, afin de donner le temps d'arriver au reste du convoi. J'avais d'ailleurs mon palanquin et mes porteurs, de sorte que nos gens réunis formaient un cortège assez imposant ; ce qui ne laissait pas d'être avantageux, car si deux cara^vanes se rencontrent au même village, malheur à la plus modeste. Les chétives ressources de l'endroit sont toutes

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