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nous étions partis de la dernière étape plus tard qu'à Tordinaire: la chaleur était excessive, et les outres des pakallies (cantiniers, porteurs d'eau qui accompagnent les armées en conduisant un ou plusieurs bœufs chargés d'eau potable) étaient depuis long-temps épuisées. Chacun arrivait au campement, haletant et impatient d'assouvir sa soif; mais quand les pakallies de service se présentèrent à la citerne et qu'ils apprirent la profanation qui avait été commise j ils refusèrent unanimement de remplir leurs outres. Il fallut par conséquent attendre que ces hommes, déjà fatigués par la marche du matin , allassent avec leurs bétes de somme cherciier la provision nécessaire à une distance considérable, peut-être une couple de lieues, avant que les cipayes pussent se rafraîchir et commencer leur cuisine. Le mécontentement et le désespoir produits par ce délai , quand on avait à deux pas de soi quelques centaines de mètres cubes d'une eau vive, saine et transparente paraîtraient une bizarrerie incompréhensible à quiconque ne connaîtrait pas les superstitions des Indiens sur tout ce qui touche aux alimens. I^es Brahmanes, les Tchattrias, les Hindous de haute et moyenne caste, ne boiront que l'eau qu'ils auront puisée eux-mêmes ou qui l'aura été par un homme de la même subdivision de la même caste. Leurs préjugés religieux sont si rigoureux à l'égard d'éviter tout contact de quiconque n'est pas de leur caste, Chrétien, Musulman ou Hindou, que s'ils ne portent pas avec eux un Iota (vase rond en métal) pour bouillir leur riz, il leur faudra acheter à chaque élape un ustensile neuf en terre cuite qui n'ait évi-
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demment jamais servi (il est impossible de s'y tromper à la couleur). Ce vase coûte au moins trois ou quatre cenlimes; et un pauvre diable qui n'a que cinq francs par mois pour vivre dépensera journellement cette somme et retranchera sur son maigre ordinaire, au point d'en mourir presque de faim , plutôt que de manquer à une délicatesse mal placée. Comme chacun brise ordinairement son vase avant de s'en aller, il s'ensuit que dans les environs de chaque village on trouve des tertres tout entiers formés de débris de poterie , et après qu'un village est détruit on est toujours sûr d'en retrouver le site aux couches de ces débris qui s'y sont accumulés. Cet usage paraît avoir existé de temps immémorial, car Burns, Pottinger et autres voyageurs ont retrouvé aux mêmes indices des cités fondées par Alexandre, et qui ont disparu à des époques qui échappent à l'histoire.
Il est inutile d'exiger aucun service ou de vouloir détourner l'attention d'un Hindou, domestique ou cipaye tandis qu'il est à son repas. D'abord c'est son devoir de se cacher pour le |)rendre comme s'il faisait une action honteuse; et si vous vous mettez en quête de lui , il vous tournera le dos avec luie répugnance qu'il affectera plutôt d'exagérer que de dissimuler. Jacquemont se laissa une fois emporter contre im de ses gens, parce que, voulant lui remettre un paquet au moment où il mangeait, cet homme couvrit sa main du pan de sa tunîquepour recevoirl'objetcomme pour se garantir d'un immondice, et il avoue cependant que tout autre Indien eût agi de même. Tout ce qui est étranger à sa ca^te lui est, au moment du repas,
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un objet d'abomination ; hors de celte heure sacrée il est assez indifférent. On dira ce que l'on voudra de la soumission, de la régularité, de la parfaite discipline des cipayes, mais une pareille armée est ti'ès embarrassante à conduire. Quelles opérations militaires pourrait-on entreprendre devant un ennemi libre de préjugés et d'entraves, avec des soldats constamment menacés de mourir de faim ou de soif s'ils n'ont pas leur propre vase ou un vase neuf pour boire et pour manger.
Je ne puis m'empécher de citer ici une anecdote : un de mes camarades marié et vivant par conséquent dans son ménage croyait s'apercevoir qu'on volait son garde-manger. Pour mettre fin au pillage il dit à son maître-d'hôtel , musulman de caste inférieure, de faire toucher la vaisselle qu'on employait à sa table par le mehtur(balayeur et vidangeur de la maison, de la caste la plus abjecte des pariahs). Le serviteur répondit avec une franchise désolante : c'est inutile, aaheb hath date tOy bus hae , koie nafnn teneka (le maître n'a qu'a toucher, cela suffira, personne n'en voudra plus), traitant ainsi son maître d'immonde. Il va sans dire qu'il fut assommé pour sa naïveté; mais tout autre domestique indien aurait pensé de même sans avoif la hardiesse de l'expriii.er.
Le 12 mai, nous faisions notre entrée triomphale à Bangalore où nous déposâmes noire prisonnier dans le vieux castel d'Hyder-Aly. Délivrés désormais de toute responsabilité, nous fûmes pendant cîtiq jours fêtés successivement par le général Hawker, commandant la division et les différcns corps de là
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garnison : c'étaient de vraies noces de Gamache. On ne vit pas dans l'Inde comme on devrait \ivre : l'Européen civilisé se dégrade aux yeux de Tlndien par l'indélicatesse de ses goûts. Premièrement , il mange de Y animal immonde y le cochon , viande excessivement malsaine dans ce pays , et puis chacun semble faire assaut d'intempérance et de gloutonnerie. De là la terrible mortalité qui décime chaque année l'élite de la jeunesse anglaise. « Il faudrait, tt dit Jacquemont, plus que de la force de volonté , il '« faudrait de la bizarrerie pour être frugal, quand « on vit parmi des gens qui sont à peine sobres. » Je le sais par expérience : je suis, par tempérament, plus sobre en tout pays que la société dans laquelle je vis, mais il m'a été impossible d'aller dans l'Inde jusqu'au système de frugalité nécessaire et que je me serais fait si j'avais pu vivre seul et commander mon diner. En dépit de mes résolutions et de mes habitudes françaises , je me trouvai souvent forcé à des excès qui contribuèrent plus tard à altérer ma santé.
Le lendemain de notre arrivée nous dînâmes avec les officiers du 1 3^ dragons de l'armée royale. Tai parlé ailleurs du luxe de la table d'hôte dans les régîmes d'infanterie; mais il est complètement éclipsé par celui que l'on voit journellement affiché dans ie cercle du régiment de cavalerie le moins fashionable : c'est une recherche, une élégance, une extravagance dont on ne se fait pas d'idée sur le continent, et qui aspire à rivaliser avec les tables et les salons de la première aristocratie du royaume : aussi les officiers ne peuvent-ils se tirer d'affaire, même avec leui'saia-
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gnifiques appointemens. Il faut avoir une fort belle fortune à soi et la conduire avec jugement pour ne pas se ruiner dans un corps de cavalerie anglaise. Ces messieurs affectent invariablement le plus profond dédain pour la pauvreté de l'infanlerie qu'ils expriment par des prétentions à une hospitalité insultante : par exemple ^ ils donneront une invitation générale à leur table à tout officier d'infanterie servant ou de passage dans la même garnison , à la condition de se considérer comme membre honoraire de leur cercle, et de ne rien payer de ce qu'il peut prendre, ayant ainsi l'air de faire une aumône qu'il esl inapossible d'accepter.
' Le lendemain matin nous eûmes l'occasion de voir manœuvrer toutes les troupes de la garnison qu'on fit exercer par extraordinaire en notre honneur; je prêtai une attention toute particulière aux mouvemens des différens corps de cavalerie que je pouvais comparer pour la première fois. C'est un préjugé généralement adopté en France que tout Anglais est nécessairement un excellent cavalier : rien n'est plus faux; je dis, au contraire , qu'il n'y a pas de peuple qui monte plus mal à cheval. Ce qui a fondé cette opinion tout-à'fait erronée, et ce qui est pourtant parfaitement vrai , c'est que l'aristocratie anglaise, la classe qui voyage et que Ton rencontre sur le continent, excelle réellement dans tous les exercices d'équitation , mais cela vient de son éducation toute spéciale. Le fils d'un lord ou d'un riche propriétaire foncier n'a pas atteint l'âge de cinq ans que déjà on le fait asseoir en selle sur un petit poney dont les allures sont bien douces, dont
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le caractère est parfaitement docile, avec lequel il peut acquérir une familiarité, iine hardiesse qui finissent par lui devenir naturelles. Ses petites jambes prennent par l'habitude la meilleure forme pour un cavalier, celle qui lui donne une assise plus sûre, sa main devient ferme et légère, et arrivé à vingt ans notre jeune homme devenu jockey accompli chasse le renard àh course, franchit les haies, court au clocher. Mais il n'en est pas de même du fils du bourgeois ou de riiomme du peuple. Le plaisir de Féquitation en Angleterre, à moins qu'on ne soit propriétaire de campagne (et les terres appartiennent presque exclusivement à l'aristocratie), est excessivement coûteux cl presque interdit aux habitans des villes. Dans les fortunes moyennes, c'est tout au plus si vers l'âge de dix-huit à dix-neuf ans on envoie un jeune homme prendre quelques leçons de manège. Cela suffirait peut-être avec nous, maïs non pas avec la charpente anglaise où tout est lourd, osseux, massif, sans souplesse et sans grâce. Quel que soit le succès obtenu dans ces leçons préliminaires, si le jeune homme a la fantaisie ou la vanité de vouloir entrer dans un régiment de cavalerie parce qu'il pense que l'uniforme lui ira bien , il lui suffit d'acheter une sous-lieulenance sans passer par aucune école d'équitation, sans subir aucim examen. C'est seulement quand il a déjà commencé ses fonctions d'officier qu'on le met sous la tutelle de récuyer instructeur (^riding master)^ qui a bieri le rang d'officier, mais qui généralement élové des rangs se trouve dans une position embarrassante cl désire se faîie des amis parmi ses camarades gen-