PREMIÈRE PARUE. — CHAPITRE Y
à la disposition de la plus nombreuse ; l'autre est con-' damnée à l'abstinence ou à la retraite.
La route qui conduit de Madras à Hyderabad longe le lac ou plutôt le bras de mer de Pulicat , puis remonte vers le nord parallèlement au littoral dont elle se rapproche souvent. Elle offre peu d'intérêt jusqu'à Nellore, grande place avec un fort, à trente lieues de Madras, sur la rive méridionale du Pennar. C'était autrefois une des principales villes du Carnatique; sou commerce est aujourd'hui attiré à Madras et ses maisons tombent en ruines. Une végétation malsaine envahit les remparts dont la garnison ne se compose plus que de trois compagnies de vétérans indigènes. C'est pourtant encore le chef-lieu d'un district considérable ou collectorat (on appelle ainsi les subdivisions d'une présidence administrées par des collecteurs), 1111 centre d'administration civile, judiciaire et fiscale. On y trouve un collecteur et une demidouzaine d'employés inférieurs dans le revenu, un magistrat , président d'un tribunal de première instance en matières tant civiles que criminelles; enfin deux ou trois employés militaires (officiers réformés) qui commandent les invalides et complètent une population européenne de neuf à dix personnes. La population indigène peut se monter à dix mille âmes.
Le pays que nous avons parcouru depuis Madras est triste , plat et dénué d'arbres ; le sol léger et sablonneux , tantôt inondé par des torrens de pluie , tantôt brûlé par des vents de terre qui apportent une poussière fine et desséchante, produit de l'orge, du tabac, ducol2sa, du bétel, de l'indigo, mais très peu deriz.
74 riNDE ANGLAISE EN 1843.
L'agriculture dépend ici des canaux et réservoirs arliliciels construits autrefois à grands frais parles princes du pays et les chefs de villages , mais que la Compagnie anglaise ne se donne aucune peine pour entretenir. Depuis quarante ans que les Anglais se sont définitivement emparés de cette province, on cherche vainement les améliorations qu'ils y ont faites; si leur domination cessait tout-à-coiip, quelques mois suffiraient pour en effacer la trace. L'état de la route était déplorable en i83i, mais je l'ai trouvé pire en i84o. Des arches en briques s'élèvent à quelques mètres au-dessus de la plaine qu'elles arpentent de distance en distance: elles indiquent le tracé de la route, mais aucune chaussée ne les réunit et elles tombent déjà en ruines sans avoir été terminées. C'est surtout le gouvernement que l'on doit accuser de cette incurie, mais c'est aussi un peu la faute des employés. L'instruction scientifique des officiers du génie de la Compagnie est extrêmement superficielle ; ils travaillent sans faire de projets ni établir de devis, et quand il n'y a plus d'argent dans le trésor ils se croisent les bras et restent inoccupés.
On trouve à Nellore deux belles pagodes avec des inscriptions en langue télingane : l'une d'elles est richement dotée et entretient un nombreux établissement de bayadères. Le soir de notre arrivée, elles nous firent les honneurs d'une nâtche, en nous offrant d'autres services que nous ne crûmes pas devoir accepter. C'était la première fois que j'avais l'occasion de voir cette espèce de danse. A leur arrivée, un cercle nombreux d'indigènes se forma immédiatement
PREMIÈHE PAUTIE. -- CHAPITRE V. 75
autour de nous, le centre étant occupé par les mu-> siciens et les danseuses. Deux d'entre elles se chargèrent de la représentation : elles avaient pour habillement une pièce d'étoffe de gaze rouge terminée par une bordure d'or tournant plusieurs fois autour des hanches et revenant enfin tomber sur une épaule et sur la poitrine. Un petit gilet de brocard serrait le sein, en laissant les épaules, les bras et la taille nus ; elles portaient aussi des pantalons lilas très clairs, larges d'en haut et serrés d'en bas; les Diains, les bras, le cou et même le nez, étaient chargés de bijoux; enfin elles avaient aussi des anneaux de métal autour des chevilles , qui produisaient en marchant un bruit assez agréable. On préluda à la danse par un chanl qui eut donné le tétanos à Rossini. Cest un exécrable récitatif de sons gutturaux qui montent par degrés jusqu'à des notes péniblement élevées et criardes. Ce chant est accompagné de deux musiciens, dont l'un frappe sur un tamtam, et l'autre fait crier un petit violon à huit cordes : le tout ensemble fait l'effet d'une guimbarde. La danse est digne de la musique : elle se réduit à quelques contorsions des bras, des mains et des pieds. Son prin* dpal mérite consiste à avancer alternativement l'orteil et le talon avec une certaine rapidité , et à ne faire usage pour avancer que des talons, tandis que les pointes sont tournées en dedans. La danseuse décrit ainsi fort péniblement un petit cercle qui la ramène au point de départ, Pendant ce temps, elle jette ses bras et ses mains dans différentes attitudes, et renverse quelquefois en arrière la partie supérieure de
76 riNOE AIÏGLAISK EN 1843.
son corps. Le seul mouvement qui ressemble à de la grâce consiste à ramener sans cesse sur la tête et devant la poitrine les bords de son écharpe j de manière à montrer et à cacher alternativement ses traits avec une sorte de coquetterie. Au bout d'une heure nous en étions excédés et nous eûmes quelque peine à les renvoyer. Plusieurs d'entre elles , malgré les anneaux dans le nez, étaient fort jolies. Le buste est toujours parfait et les extrémités sont delà plus grande délicatesse. Les brahmanes élèvent ces malheureuses à la prostitution , qui forme un des principaux revenus de la pagode.
Quinze lieues plus loin on arrive à Ongole, ville principale du même district. Elle a beaucoup d'analogie avec Nellore. A l'exception de trois ou quatre maisons européennes, ce sont des huttes de boue et de pisé, entre-mêlées avec des débris de murailles répandus sur une surface considérable. On dirait que quelques pluies suffiraient pour dissoudre ce qui reste de ces masures ; elles se dissolvent effectivement , mais sont aussitôt remplacées par d'autres ruines. On se demande s'il y a jamais eu de l'aisance dans ces lieux. La population est à-peu-près la même qu'à Nellore , mais ici elle est principalement composée de Musulmans. I^ dernière partie de la route est un peu plus agréable en ce qu'elle se rapproche plus souvent de la mer; mais somme toute je suis désappointé : le pays ne répond pas à l'idée que je m'en étais faite d'après les jardins de Madras et les délicieux environs de Pondichéry. Depuis Madras, toute la contrée est d'une monotonie extrême, et cette mo-