‹ L'Inde Anglaise en 1843Chapitre 191 sur 268 · DEUXIÈME PARTIE. ~ CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. ~ CHAPITRE IV

recouvrement de ce qui lui était dû à une procédure étrangère, lente et coûteuse : dès-lors sa ruine était inévitable. Effectivement^ si le zemindar apportait le moindre retard dans ce qu'il avait à payer au gouvernement, celui-ci lui reprenait aussitôt une portion de sa terre qu'il vendait à un autre, tandis que luimême pour rentrer dans ce qui lui était dû par le rajol était obligé d'avoir recours à la mesure de l'expropriation devant les tribunaux, et subissait toutes les lenteurs d'une procédure interminable. En raison des formes, ces lenteurs étaient telles , qu'en moins de deux années l'accumulation des causes at^ riérées menaça d'arrêter le cours de la justice. Dans im seul district, celui de Burdwan, le nombre des procès pendans devant les juges ne s'élevait pas à moins de trente mille. En comparant ce nombre de procès à celui jugé par la Cour dans un temps donné, il devint évident qu'aucun espoir de jugement ne restait aux derniers venus, eussent-ils vécu un siècle. Ce n'était rien moins que l'abolition du fait de toute dette vi&-à-vis des zemindars. La conséquence de ce double système : recouvrement à-peu-près impossible du zemindar vis-à*vis du rayot, et recouvrement immédiat, par la vente de ses propriétés, du gouver^ iiement vis-à-vis du zemindar est facile à concevoir. Son action a suffi en très peu d'années (dix ans) pour réduire à la misère et k la mendicité les plus ri* ches et les plus anciens propriétaires du Bengale. Il a produit plus de bouleversement dans la propriété territoriale de l'Inde qu'il n'en est jamais arrivé dans le même espace de temps^ à aucune époque et en

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aucun lieu du monde. Autrefois les chefs musulmans et les zemindars hindous d'ancienne race étaient les hommes considérables du pays. Ces deux classes sont désormais ruinée^, détruites de fond en comble: on en chercherait vainement aujourd'hui quelque vestige. Au moment où leur destruction était à-peu* près consommée, et quand elles étaient déjà généralement remplacées par les capitalistes de la classe moyenne et les spéculateurs enrichis qui étaient devenus successivement acquéreurs des terres mises en vente, on pensa enfin, mais trop tard, à les sauver et ce fut cette fois en sacrifiant les rayots.

Chose bizarre! ceux-ci n'avaient point profitédela ruine des zemindars et avaient souffert presque autant qu'eux des institutions de lord Cornwallis. Pour mieux les protéger, le législateur avait établi que le zemindar ne pouvait augmenter le premier bail coït' tracté avec eux,tant qu'ils en rempliraient eux-mêmes les conditions; mais cette clause même devait avoir un résultat tout opposé à celui qu'il en attendait. Le zemindar ne pouvant plus augmenter la rente, payée par le premier rayot , devait chercher toutes les occasions possibles et saisir la première qui se présentait, une mauvaise récolte, des malheurs, une interruption quelconque dans ses paiemens pour le renvoyer, afin de louer sa terre plus cher à un autre, seul moyen qui lui restât d'accroître son revenu. Son bénéfice était certain toutes les fois que la maind'œuvre se vendait à meilleur marché qu'à l'époque de la conclusion du premier bail. D'un autre coté, s'il est vrai qu'en forçant le zemindar à s'adresser

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aux tribunaux , les rayots parvenaient à le ruiner, la lutte était généralement presque aussi funeste pour eux-mêmes. Grevés par les frais de justice, ayant dissipé en procès Fargent qui leur eut suffi à payer la taxe, ils étaient obligés d emprunter à de très gros intérêts et se trouvaient ainsi chargés de dettes qui les conduisaient à une ruine certaine.

En T799, on crut trouver un remède au mal ou le diminuer au moins de moitié, en accordant aux zemindars le pçuvoir de vendre sommairement pour réaliser leurs rentes. Ils acquéraient de la sorte à Tégard des rayots le pouvoir que le gouvernement s'était réservé vis-à-vis d'eux. Dès-lors les rayots furent nécessairement écrasés. Les zemindars, pouvant mettre leurs terres en vente sans l'intermédiaire d'une cour de justice , se trouvaient tout-à-coup revêtus d'un pouvoir exorbitant, tyrannique, dont ils devaient abuser parce que depuis long-temps toute tradition était perdue, tout équilibre détruit, toute barrière morale renversée. La loi anglaise se trouva ainsi à toutes les époques un instrument terrible, d'abord dans les mains des rayots ruinant les zemindars, aujourd'hui d^ns celles des zemindars ruinant les rayots. Observons aussi en passant que quelles que soient les victimes c'est toujours le gouvernement anglais qui profite , recueillant d'abord les dépouilles des uns, puis les dépouilles des autres.

Nous avons vu que la première époque du système zemindari (de 1789 à 1 799) avait suffi pour effectuer la destruction des hautes classes et des anciennes familles de l'Inde. L'époque suivante} jusqu^en i83o.

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devait consommer celles des classes moyennes. Cest encore un de ces faits qui trompent toutes les prévisions y puisque c'était le manœuvre qui devait être immolé et qui Tétait bien effectivement. Mais cette curée même était un appât qui devait faire tomber dans le même piège tout ce qui restait de capitalistes. C'était la fausse lumière où tous les papillons dont l'aile était encore chargée d'un peu d'or devaient venir se brûler à leur tour. Effectivement , dès que l'on comprit les nouveaux pouvoirs que les modifications de 1799 accordaient aux semindars, toute la classe moyenne un peu aisée que les catastrophes des premiers fermiers avaient tenue jusqu'alors à l'écari, avec l'ardente imagination de la race indienne et sa passion incorrigible pour les fortunes rapides, se rua aveuglément sur les zemindaris qui se trouvaient presque toutes à vendre par expropriation forcée , et les acheta à la concurrence , à tout prix , croyant les convertir en mines d'or en exploitant et en rançonnant sans pitié le laboureur sans défense. Cette cupidité devait se déjouer elle-même, a Dans beaucoup « d'endroits , et entre autres dans les environs de Ban- « dah, disait Jacquemont (qui le tenait de M. Begbie, « collecteur de ce district) , il y a des terres affe^ u mées plus haut que la totalité de leur produit a brut. Menacés de la prison s'ils ne paient a l'ex- « piration de leur terme , les fermiers qui ont sous- « crit ces conditions extravagantes dépouillent les c malheureux manœuvres , empruntent de toutes « parts pour satisfaire aux réclamations menaçantes « du collecteur; et quand leur crédit est

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d quand leurs paysans ne possèdent plus rien dont ff ils puissent les voler , alors s'ouvre pour eux la a prison d'où ils sortent dépouillés et dépossédés à « leur tour.

a Cet état de choses peut durer quelques années , 'f jusqu'à l'épuisement de tous les capitaux précédem*- « ment amassés par les nati£s , après quoi le gouver* « nement perdra ses droits par nécessité et devra se s résigner à une diminution considérable de ses re- « venus. »

Le terme que Jacquemon t prévoyait (et il écrivait en i83o) était déjà arrivé. Dès cette époque, de nouvelles sangsues sorties des dernières classes de la société , des banquiers de bas étage, des usuriers et autres gens peu scrupuleux sur les moyens de s'enrichir , se sont bien encore présentés pour affermer les terres; mais, effrayés de la ruine presque universelle de ceux qui les ont précédés , ils s'unissent pour faire la loi à la Compagnie et n'offrent des domaines que l'on remet en adjudication que le tiers du prix du dernier fermage. On pourrait croire que le peuple en général gagne à cette diminution, il n'en est rien : dans la plupart des provinces la misère des travailleurs est descendue à un degré qui n'en admet pas de plus bas , et quant aux spéculateurs qui ont hérité du naufrage des deux premières races de zeroindars, depuis dix, quinze, ^ingt ans qu'ils sont en possession des zemindaris, Malgré les conditions stationnaires de leur fermage vis-à-vis du gouvernement et l'augmentation du prix de toutes les denrées, pas un n'a rien fait, non-seulement pour améliorer le sort du rayot, mais même

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pour consolider sa propre existence et préparer iine position à sa famille. Pas un n a fondé une fortune solide, honorable, indépendante d'un système de rapines et d'avanies pour lequel il n'a d'autre garantie d'avenir que la coupable indifférence du gouvernement de l'étranger. Leur revenu mal acquis se gaspille en orgies et en extravagances ; pas un sur mille n'affiche même la prétention de ressentir le moindre intérêt pour le bonheur du pays. Ce qui a fait commettre la grande erreur de confier ce bonheur en de pareilles mains, c'est qu'on a oublié que le peuplade l'Inde, même des plus hautes classes et des classes moyennes, n'était pas au niveau des populations éclairées et civilisées de l'EuropC; qui souvent, presque toujours même sont en avant de leurs gouvernemens pour l'appréciation de leurs besoins et de leurs véritables intérêts. Le peuple de l'Inde au contraire est plusieurs siècles en arrière de ses maîtres, il en est encore à son enfance, et comme un enfant il s'est servi pour déchirer ses propres entrailles de l'instrument que dans un moment de générosité on lui avait abandonné pour bâtir lui-même l'édifice de sa prospérité. D'ailleurs, entre le pays et le zemindar apparent s'insinue encore toute une foule d'intermédiaires, qui se rejettent de l'un à l'autre la responsabilité de la misère publique, car le sous-fermage se complique, non à un degré mais à quatre , à cinq, créant entre le véritable propriétaire de la terre , c'est-à-dire le gouvernement et le laboureur , une succession effrayante d'existences improductives, inutiles à Fuu et à l'autre. Le peuple de l'Inde , mais surtout celui

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