CHAPITRE V
RelalloDB de la Compagnie avec ses sujets iodirects.— Systôme poHliqae. T i-t-il des étals indépendans dans les limites de la péninsule hindousiane ? — Les Arrghans et les Birmans. — Division des princes vassaux en quatre classes. — Première classe : Le souverain du Punjab. — Destnietiott des (iiroilles de Ranjit-Sing et de Sbere-Slng. — Evénemens de septembre 1843* ^Situation aouielle ; solution probable.
Nous avons examiné dans les chapitres précédens le mode d'action delà Compagnie sur ses sujets directs. II nous reste maintenant à observer ce gouvernement dans son action politique sur ses sujets indirects ^ c'est-à-dire les états alliés ^ vassaux et tributaires.
La politique des Anglais dans Tlnde a toujours suivi une marche uniformie qui de tous les points de départ les a toujours amenés au même but : c'était d'abord de persuader aux princes indigènes d'accepter Tappui de leurs troupes contre la turbulence de leurs propres sujets ou les invasions de l'étranger. Les princes y trouvant leur avantage personnel , impunité pour leurs vices et leur tyrannie ^ stabilité et sécurité sur le trône, s'engageaient sans trop de répugnance à pourvoir à la solde et à l'entretien' de la force suh^ «Mi'sire. Le chiffre de cette force ne pouvait manquer
2o4 L'INDE ANGLAISE EN 1848.
de s'accroître en raison des circonstances qui le rendaient toujours nécessaire; car le prince ou son gouvernement , n'ayant plus rien à craindre de ses sujets , n'avait aucun intérêt à les ménager. En raison de cette augmentation les troupes nationales étaient licenciées. Un moment venait toujours de la sorle où la force militaire de ces gouvernemens se trouvait tout entière dans les mains des Anglais. Mais en même temps que les troupes auxiliaires augmentaient, grâce à la mauvaise administration des gouvernemens indigènes , la solde de ces troupes demeurait de plus en plus en arrière ; la dette envers la Compagnie grandissait donc dans la même proportion. Dans le but d'assurer le paiement de cette dette , les princes durent alors faire des concessions de terrHoire qui ne pouvaient non plus manquer de s'étendre. Souvent aussi , comme le visir ou roi d'Aoude , ils durent prendre en outre le parti d'abandonner aux Anglais une partie du pouvoir civil comme moyen d'assurer la collection des revenus. De ces deux genres de concessions naissait toujours la même tendance générale et progressive à dépouiller à la longue les princes indigènes de leur pouvoir civil et administratif, comme ils s'étaient déjà laissé dépouiller de leur pouvoir militaire. L'introduction de toute force auxiliaireau service d'un prince indigène, après l'avoir fait passer successivement par ces degré divers de dépendance, le conduisait invariablement dans tous les cas au même terme, la nuUiié politique y position qu'il léguait à ses enfans et qui devenait pi us servile à chaque génération jusqu'à l'anéantissement de la dynastie.
DECXIÈME PARTIE. ^ CHAPITRE Y. ao5
Les Anglais s'étant assurés par l'expérience que ce système d'envahissement était régulier dans son cours et certain dans ses résultats , n'ont pas manqué d'y recourir dans tous les cas qui se sont présentés depuis quarante ans. Toutes les fois donc qu'ils ont convoité une nouvelle province , au lieu de l'occuper tout d'abord par la conquête et dans sa tota* litéy ce qui aurait exigé des efforts et des dépenses et aurait jeté l'alarme dans les pays voisins, ils se sont contentés d'imposer au gouvernement indigène ieur alliance et une force subsidiaire qu'il fallait payer, ce qui constituait un tribut. C'était un principe, un élément de destruction qu'ils lui attachaient comme le mineur qu'on attache aux remparts d'une ville assiégée. Puis avec un oubli apparent, une modération et une indifférence affectée , ils en attendaient patiemment l'effet. Us savaient que les difficultés provenant du recouvrement de ce tribut les initieraient peu»à-peu à l'administration de la province jusqu'à ce qu'elle finit par passer tout entière dans leurs^ains. Ce système avait encore un autre avantage pour un gouvernement éminemment machiavélique. Dans toutes ses phases , il prétait toujours un voile à son ambition ; tout en dépouillant un prince on avait l'air de lui rendre service; on le délivrait à la fin d'une administration qui lui était devenue onéreuse : c'était l'obligeance de l'usurier qui s'engage à payer vos dettes en prenant vos propriétés.
Aujourd'hui chacun des gouvernemens indigènes qui subsistent encore, petit ou grand, libre ou asservi
3o6 L'nfDB ANGLAI8I EN 164S.
a toujours au eœur de sa capilale, à la porte du palais du prince y au milieu de sa vie intime , son germe de destruction, son ver rongeur , semé ou attaché comme nous l'avons expliqué par la politique anglaise et se révélant sous la forme d'un envoyé du gouverneur* général, d'un chargé d'affaires ou d'un résident avec son cortège ordinaire, une force subsidiaire ou simplement une eseoriê. Ce résident remplit quelquefois, comme encore aujourd'hui celui d'Ava , de Lahore ou du Nepaul des fonctions purement diplomatiques; mais le plus souvent et partout ailleurs, il exerce sur le prince soumis à sa tutelle une autorité d'abord soigneusement dissimulée, mais dont le voik devient de jour en jour plus transparent. C'est quelque chose entre l'ordre et le conseil : conseil s'il est accepté , ordre s'il y a résistance.
Ces résidens ou envoyés, malgré leur nombre , co^ respondent tous par voie directe ou indirecte aveck secrétaire du conseil suprême pour les affaires politiques. Us ne doivent pas se contenter de transmettre des rapports sur les sujets qu'ils jugent importam; mais il leur faut rédiger un journal suivi de leurs démarches quotidiennes , des plus petits événemens qui se passent autour d'eux, de leurs entrevues tant avec la cour qu'avec les particuliers qui en ont l'entréei faisant connaître tous les personnages avec lesquels ils ont communiqué , la nature et le sujet de la conférence.
Ceux dont les charges sont les plus importantes et ceux qui comme l'envoyé dans le Rajpoutana ont plusieurs employés subalternes , denieurant chacun à la
DEUXltME PAaTIB.«-*CiIAPrniI y. ao?
Gour de quelque petit ppinoe dans leur rayon et rele* vant d'un mâme système politique, correspondent directement avec le gouvernement suprême. Les autres sont soumis aux ordres du gouverneur de la Présidence dont leurs postes dépendent , lequel doit toutefois transmettre leurs rapports au gouverneur*géné« rai y sans y rien changer , mais en y ajoutant si bon lui semble ses commentaires et son opinion sur toutes les questions importantes. De cette manière une chaîne de communications non interrompues relie le plus humble fonctionnaire employé dans la diplomatie (et il s'en trouve partout où leurs services peu-< vent être utiles) avec le gouverneur-général siégeant au grand conseil.
Pour donner une idée de la complication des relations politiques du gouvernement suprême avec la multitude de chefs d'origine hindoue ou musulmane /éparpillés sur tous les points du territoire^ il suffira de dire que le nombre des sirdars et petits chefsayant des agens accrédités auprès du Résident anglais à Ambalah (ville principale des états Sikhs protégés sur la rive gauche duSutledge) est d'environ cent cinquante; que les rajahs ou sirdars principaux du Bundelcund sont au nombre de trente-sept, ceux du Rajpoutana de ving^euxy etc.
Dans ce département l'état a toujours été admira*^ blement servi; la raison en est toute simple : d'abord l'ancienneté compte pour très peu de chose dans le choix et Tavancement des employés diplomatiques; ensuite toutes les branches du service public sont appelées à concourir pour fournir les ca-
2o8 L'INDE ANGLAISE EN 1843.
pacités requises, l'armée comme le service civil. Enfin y une fois admis dans la carrière on sait qu on ne travaille plus uniquement pour le bien général et l'acquit de sa conscience comme sur le banc des juges et dans la perception des revenus. Il y a fortune , avancement et honneurs à gagner pour ceux qui se distinguent; le bruit de leur renommée peut même, comme on le voit d'ailleurs tous les jours, se faire entendre jusque par-delà les mers et leur valoir en dernier ressort les faveurs de la couronne. C'est ainsi que tous ces noms fameux dans la diplomatie indienne des Burns, desMacNaghten, des Eiphinstone, des Malcom, sont venus successivement trouver leur place et se buriner sur les archives de la noblesse métropolitaine.
Mais en voilà assez surlensemble du système; passons maintenant aux détails de son application et posons-nous d'abord cette question : Y a-t-il encore dans l'Inde des états indépendans? £t s'il y en a, quelles sont leurs relations avec la Compagnie ?
Les seuls états que l'on puisse classer dans cette catégorie sont : l'empire Affghan au-delà de l'Indus et des monts Soliman , et le royaume d'Ava séparé du territoire de la Compagnie par les montagnes d'Arracan. L'un et l'autre toutefois sont en dehors de ces grandes limites dans lesquelles la providence semble avoir voulu encadrer l'empire Britannique, et par conséquent aussi en dehors du plan de cet ouvrage. Nous n'en parlons que parce que le flot de la conquête les a momentanément envahis, et parce que leurs noms sont désormais indissolublement liés avec l'histoire de l'Inde anglaise.