‹ L'Inde Anglaise en 1843Chapitre 204 sur 268 · DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE V

A la fin de la guerre contre les Birmans le gouvernement anglais, profitant de ses avantages , avait installé selon sa coût ti me un Résident à la cour d'Ava. Mais un nouveau prince (Tharawaddy) porté au trône par un soulèvement populaire vient ^ il y a quelques années , d'expulser de sa capitale le représentant et l'instrument du despotisme de l'étranger. Il fut un instant question de répondre à cet outrage par une déclaration de guerre; mais ce mouvement chevaleresque s'arrêta devant le souvenir des dépenses de la première expédition j et toutes réflexions faites le gouvernement anglais préféra permettre à son chargé d'affaires d'exercer les fonctions d'un simple consul àRangoun, le principal port du littoral, où sa présence ne peut plus être désormais un sujet de discorde.

Quant à la famille Barukzie, aujourd'hui remontée sur les trônes de Caboul et de Candahar , tout semble fini entre ses peuples et les Anglais, à moins qu'un vengeur ne se présente sur les bords de la mer Caspienne , et alors le souvenir des crimes d'Istalif y de Caboul et de JuUalabad , la destruction atroce du grand bazar que les barbares eux-mêmes avaient respecté, rallieraient tout l'Affghanistan comme un seul homme autour de son étendard. Mais le moment n'est pas encore venu d'aborder cette question ; nous la reprendrons plus tard. — Passons aux relations actuelles de la Compagnie avec les états alliés , vassaux et tributaires.

On compte aujourd'hui deux cent vingt royaumes, principautés et fiefs principaux , dépendans ou tribu- II. i\

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taires de la Compagnie , sans compter une infinité de petits princes ou chefs secondaires liés par des traités plus ou moins directs avec le gouvernement suprême de l'Inde anglaise. Ils composent une fédération dont ce gouvernement est le chef et dont voici les conditions : protection effective d'un côté, déférence et soumission formelle de l'autre; l'arbitrage du suzerain est accepté comme définitif dans toutes les qu^ relies qui peuvent s'élever entre les vassaux. Les états de quelque importance entretiennenJt à leurs fixais des forces subsidiaires , ou des contingens commandés par des officiers européens. Les petites principautés sont simplement tenues de payer un tribut , ou si elles sont trop pauvres pour offrir une redevance annuelle en échange de la protection qui leur est accordée^ elles s'engagent au moins en cas de guerre à se lever en masse à la première réquisition.

Les princes qui vivent aujourd'hui sous la protection ou sous la dépendance de la Compagnie peuvent se diviser en quatre grandes classes :

i» Princes indépendans dans l'administration intérieure de leurs états, mais non dans le sens polttique<

^"^ Princes dont les états sont gouverna par un ministre choisi par le gouvernement anglais, et placé sous la protection immédiate du représentant ou agent de ce gouvernement, qui réside à la cour du souve* rain nominal.

3" Princes dont les états sont gouvernés en leur nom par le Résident anglais lui-même et les agens de son choix.

4* Princes dépossédés et pensionnés , mais conser-

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Tint encore les prérogtiivei de la caste et du rang , traités avec la considération et les courtoisies indi** quées par les usages du pays ; inviolables dans leurs personnes et affranchis de la juridiction des cours, excepté en matières politiques. Le gouvernement su* préme se réserve pourtant le droit de les priver de leur liberté ou de suspendre leurs pensions quand des raisons d'état » fondées sur des intrigites dévoilées ou une malveillance suffisamment apparente ^ récla*ment Tadoption de ces mesures de rigueur.

On trouve dans les définitions diverses de ces qua très classes la progression décroissante suivie par chaque chef d'état qui accepte la protection de l'An* gleterre. Le sacrifice de l'indépendance politique est suivi tôt ou tard de celui de l'indépendance adminis^ trative et personnelle. Tout en ne négligeant rien pour préparer ces différentes transitions ^ le gouvernement suprême agit toujours avec sa lenteur et sa oirconspec» tion accoutumée ; il ne hâte leuf succession ou leur consommation finale que quand il est certain d'y trou* ▼er son avantage. C'est généralement dans la seconde et la troisième classe que les états vassaux fournis* sent le plus abondamment à la cupidité du suzerain : ce sont des mines d'or en exploitation. Le chef protégé est alors le bouc expiatoire sur lequel retombe toute la haine du peuple dont la substance s'écoule réellement dans le trésor de la Compagnie.

Nous allons passer en revue ces quatre classes ^ et nous verrons se développer un tableau qui rivalise avec les plus grandioses et les plus sublimes de l'hi^itoire romaine. Jamais la reine du monde ancien n'at-

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tela plus de peuples et de souverains à son char de triomphe.

Première classe. — Princes indépendam dam Vadminiêiration intérieure de leurs e'iaiSy mais nom dans le sens poliiique.

Dans la première classe , le plus important aujourd'hui est le Maha-Rajah^ roi de T^hore, chef du Goorou-Mata ou de la confédération religieuse des Sikhs. Son autorité s'étend sur un territoire dont on évalue la surface à cinquante mille milles carrés, la population à quatre millions d'âmes, et le revenu à 5,000,000 sterling (ia5,ooo,ooo de francs). Les trésors accumulés par Runjit-Sing, et encore attachés à sa couronne , s'il en fallait croire les espérances des employés de la Compagnie, s'élèveraient à des chiffres qui paraîtraient fabuleux. L'armée , au mo* ment de la mort du général Âllard (à la fin de iSSg), était évaluée à quatre-vingt-dix mille hommes aguerris, dont vingt-neuf mille réguliers organisés à l'européenne. Tant que cet empire fut uni et compacte sous le chef habile qui l'avait élevé pièce à pièce, il présenta une digue suffisante contre les flots de l'invasion anglaise qui , arrêtés de ce côté , descendaient le cours du Sutledge pour se précipiter sur les deux rives de l'Indus et jusqu'en Affghanistan. Mais dés la mort du fondateur les passions intestines et la politique étrangère commencèrent à miner l'édifice mal cimenté, et au moment même où nous mettons sous presse nous apprenons qu'il vient de s'écrouler avec un fracas épouvantable qui ne peut manquer d'avoir son contre-coup en Europe.

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Pour bien comprendre cette grande catasirophe il est nécessaire de remonter le cours d'une douzaine d'années. Il faudra passer en revue la cour qui entourait alors le monarque des Cinq-Rivières, voir ce qui reste aujourd'hui de sa famille, de ses ministres et de ses guerriers , et si ces débris peuvent suffire aux besoins du pays et lui conserver son indépendance et son avenir.

Au moment où Burns s'asseyait au Durbar de Kunjit-Singy la famille de ce prince se composait : r d'un fils presque idiot appelé Karrack-Sing; a" d'un petit-fils Nao-Nehal.Sing (fils deKarrack); 3° d'im fils adoptif Shere-Sing acheté par une des femmes du vieux roi qui, n'ayant pas eu le bonheur d'être mère 9 avait voulu cependant connaître quelques-uns des sentimens de la maternité en élevant un jeune esclave (i); 4" et enfin , d'un parent du Maha-Rajah par une branche collatérale nommé Ajit*Siug.

Les principaux personnages de la cour étaient en indigènes trois frères depuis trop célèbres, Goolab- Singy Dhyan-Sing et Soucheyt-Singy dont le sesond, Dhyan-Singy était premier ministre et possédait toute la confiiance de son maîtœ ; les deux autres avaient des commandemens considérables.

Et en étrangers les officiers français MM. Allard , Ventura , Court et Âvitabile.

Pour l'intelligence des événemens du mois de sep*

(i) Gel usâge est fort commun en orient et les enfens tinsi adoptés sont aptes k hériter pour une part plus ou moins forte, conjointement avec les héritiers directs cl avant les collatéraux si tel est le bon plaisir du dtefde famille.

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tembre i843 et pour apprécier leurs conséquences probables 9 il est nécessaire d'avoir la clef des carac* (ères de quelques-uns de ces personnages. Nous ne dirons rien des deux premiers, Karrack et Nao-Nc' hal-Sing, qui ne feront que paraître sur la scène, et nous passerons tout de suite à Shere-Sing qui recueillit leur héritage et vient de périr assassiné. Ge dernier avait du courage, un beau maintien, du goût et de la dignité dans son costume, et montait fort bien à cheval. Mais c'était un esprit des plus vulgaires et des plus bornés , abruti d'ailleurs par la sensualité et les excès. Son gouvernement n'était possible que sous le bon plaisir et avec l'assistance de celui qui Ta* vait placé sur le trône, c'est^-dire Dhyan-Sing, Taneien premier ministre de Runjit.

Quant à celui-ci (Dhyan-Sing), c'était indubitablement après Runjit le plus habile de tous les chefr sikhs : son dévoùment pour son ancien maître allait jusqu'à l'adoration et était touchant parce qu'il était sincère. Il ne voulut jamais accepter un siège à côté de lui comme d'autres chefs de grades bien inférieurs le faisaient quelquefois ^ mais se tenait debout devant le Maha*Rajah ou assis par terre derrière son divan, le bouclier sur le dos et son bon sabre posésur ses genoux, comme un brave soldat qu'il était. On ne le voyait jamais sans ces deux pièces de son armure. Sa mise était du reste de la plus grande simplicité, une pelisse ordinaire de soie verte et le paejama indien , à moins qu'il ne revêtit son grand costume de guerre : alors sa cotte de mailles était éblpuissante. Ses traits ex» pressifs révélaient une haute intelligence, un carac-

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