‹ L'Inde Anglaise en 1843Chapitre 22 sur 268 · PREMIÈRE PARTIE — CHAPITRE V. 8 f · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE — CHAPITRE V. 8 f

les pommeaux d'une paire de pistolets sont visibles aux arçons de sa selle ou à la portière de son palanquin. Les malheureux bahis qui me portaient se livraient à des frayeurs mortelles; la nuit surtout quand il fallait traverser des portions de forêts infestées de tigres , ils se munissaient chacun d'une torche enflammée et poussaient des cris effroyables en courant de toute leur vitesse. Ce bruit et toutes ces lumières épouvantaient les animaux qui plongeant dans l'épaisseur du taillis laissaient échapper leur proie. Du fond de mon palanquin je jouissais de toute cette scène à laquelle la possibilité d'un danger donnait à vingt ans im charme inexprimable.

A l'étape suivante, au village de Murrulgouduni ^ nous trouvâmes un détachement de cavalerie irrégulière du Nizam, qu'on avait envoyé à notre rencontre pour escorter nos bagages : ces hommes aux figures les plus pittoresques, montés sur de fort jolis chevaux, habillés de vert et d'écarlate (le turban de cette dernière couleur ) , sont armés d'une très longue lance et d'un sabre recourbé à poignée excessivement incommode, mais dont ils se servent avec im art admirable; c'est l'adresse et non la force qu'ils em* ploient dans le maniement de cette arme : je les ai vus, sans aucun effort apparent, couper un mouton en deux d'un seul coup, ce qu'aucun de nos Européens n'aurait pu faire.

Les jungles et le désert occupent une zone d'environ dix lieues jusqu'à Tipurty. A partir de ce village^ le pays est plus découvert, le dattier et le palmier târ sont presque les seuls arbres que l'on rencontre en

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massif, La culture de ce dernier est considérablement encouragée. Tous les arbres de cette famille sont taxés et ils sont d'un grand revenu pour le gouver^ nement. c€ Le palmier tàr ou palmier éventail fournit une quantité surprenante de jus que l'on convertit en sucre. Un tronc fort petit de neuf pouces de diamètre environ peut fournir par incision plusieurs litres de liquide dans les vingt-quatre heures. Quand on boit ce jus au point du jour, il est très rafraîchissant et tout-à-fait innocent, pns même en quantité; mais aussitôt que le soleil commence à faire sentir sa chaleur, il fermente et devient en très peu de temps extrêmement capiteux. Sa force est alors à-peu-prés égale à celle de l'eau-de-vie, et son usage est d'autant plus à craindre qu'il est plus tentant; car il conserve même après sa transformation son bouquet agréable. Les basses classes de l'Inde qui comme celles de tous les pays sont passionnées pour les liqueurs foi^ tes, boivent ce jus avec excès, d'autant plus qu'il est à très bon marché et que pour ime bagatelle elles peuvent s'enivrer complètement (i). »

La dernière étape avant d'arriver à Hyderabad est généralement au petit hameau d'Opaul, presque entièrement enseveli dans la poussière et la vermine. Une vieille mosquée y élève encore deux gracieux minarets, mais elle est depuis long-temps abandonnée des croyans, et ses seuls hôtes aujourd'hui sont les chauvessouris, qui disputent cet asile au voyageur européen, le seul qui quelquefois y cherche un abri contre l'ardeur du soleil des tropiques. On ne se douterait guère

(i) Oriental Ànnual y traduit par Auguste tTrbain.

PREMIÈRE PARUE. ^CHAPITEE V. 8 S

qu'on est d ans le voisinage imméci iat d 'ude des vi] les les plus considérables, les plus riches et les plus pppuleu* ses de Flnde* Le sol n'est pas plus cultivé, les masures ne sont pas moins misérables que partout ailleurs. C'est pourtant ici que la route se divise pour se du riger vers les trois grands centres de population corn*» pris sous le nom général d'Hyderabad. Le détestable sentier qui serpente à gauche est le Shahrasta , la route royale de la capitale , la nouvelle Oolconde , avec la cour, sa noblesse encore riche mais chaque année moins nombreuse, enfin sa population de deux cent mille âmes. On aperçoit à la distance d'envi-' ron trois lieues, ses dômes ^ ses coupoles et surtout les quatre minarets de la célèbre mosquée le Tcharminar, se détacher sur le ciel bleu. Cette belle route droite au contraire, terminée par ime avenue macadamisée^ conduit au cantonnement de Secunderabad^ contigu au village de Houssein^gar , pi'ès duquel^ sur les bords d'un beau lac artificiel, s'étendent les lignes plantées d'arbres et les maisons blanches de Tarmée auxiliaire anglaise. Enfin, divergeant à droite et traversant un pays délicieusement accidenté où la végétation revêt spontanément toutes les formes et où chaque montagne est couronnée de qudque mo** nument pittoresque qui se rattache à quelque légende, un joli chemin de traverse vous amène à Bcdarum, qu'on prendrait pour une collection de villas de la Grèce ou de l'Italie : c'est le cantonnement du con« tingent, c'est-à-dire des troupes pix^prement dites de son Altesse Royale le Nizam. On observera que par cet arrangement des localités, le haut et puissant sei-

gneiir soiibadar ou vice-roi du Dekhan, souverain indépendant d'Hyderabad, se trouve par le fait séparé de son armée. par celle de ses alliés qui le tiennent ainsi échec et mat. Ces trois groupes si différens de mœurs, de coutumes, d'existence politique, se succèdent sur une seule ligne, à deux lieues respectivement l'im de l'autre.

C'était dans le dernier de ces cercles , celui de Bolaruro, que j'étais destiné à recevoir une longue hospitalité. Il me fallait attendre chez mon beau-frère , officier dans le contingent du Nizam , que mon avenir fut décidé à Londres par le ministère de la guerre. Je profitai de ce loisir pour me livrer à une double étude : i** étude générale de l'histoire de l'établissement de la puissance anglaise dans l'Inde ; 2"* étude spéciale du développement particulier de cette puissance dans ses rapports avec l'empire d'Hyderabad, c'est-à-dire l'organisation actuelle de ce singulier gouvernement type modèle, le plus ancien, le plus vaste et le plus complet d'un état soumis au régime des subsides; type dont les exemples se reproduisent à chaque pas dans l'Inde anglaise, et que je me propose d'examiner minutieusement pendant que je l'ai sous la main , afin de n'avoir plus à m'y arrêter quand il s'agira d'autres états appartenant à la même catégorie. Cette étude nous présentera d'autant plus d'intérêt qu'elle nous ramènera sur le théâtre de notre plus grande gloire et des plus beaux souvenirs des Français en Asie.

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