DEUXIEME PARTIE. — CHAPITRE XV
plomatique , lutte qui vient de se terminer décisivement et irrévocablement en sa faveur par le massacre de sang-froid et de propos délibéré , après un long emprisonnement y par le khan de Bokhara , du chargé d'affaires anglais , le colonel Charles Stoddart, et du célèbre voyageur, le lieutenant Arthur Conolly. D'après les derniers renseignemens qui paraissent officiels j tous deux ont été exécutés à Bokhara dans l'automne de 184^9 après avoir refusé Falternative de se faire mahométans : ils sont morts , dit-on , en héros et en chrétiens.
Ce massacre toutefois ne doit être nullement attribué à la Russie ; au contraire son chargé d'affaires a fait tout son possible pour l'empêcher: c'est simplement une satisfaction donnée aux Âffghans par une peuplade musulmane voisine en apprenant leur délivrance du joug britannique, une démonstration de sympathie, un holocauste à leur vengeance.
Le succès de la Russie à Herat et à Caboul est encore plus complet et elle le doit uniquement aux efforts maladroits de sa rivale. A Herat la diplomatie anglaise crut trop tôt pouvoir jeter le masque ; elle essaya trop tôt et trop ouvertement d'y implanter son système subsidiaire de Tlnde, et convertit un allié confiant et dévoué en un ennemi implacable.
Quant â Caboul on sait que le but que l'Angleterre s'était proposé en y élevant une mannequin royal a été également manqué et qu'elle n'a réussi qu'à explorer, frayer et aplanir les roules qui serviront un jour à la Russie; qu'à faire à celle-ci de zélés partisans
et des guides intrépides dès qu'elle voudra se présents*
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ter. Les opinions des publicistes jugeant d'après les résultats semblent aujourd'hui se prononcer unanimement contre la politique du gouvernement anglais en passant Tlndus. Toutefois la position de la puissance anglaise dans l'Inde était extrêmement difficile et critique, et je ne vois pas trop comment elle pouvait éviter de franchir cette limite d'une manière ou d'une autre, par ses armées ou tout au moins par ses diplomates et ses ingénieurs. Les intrigue? de quelques aventuriers agissant pour leur propre compte, mais dans l'intérêt évident de la Russie, avaient de quoi l'alarmer : elle sentait de toutes parts Tapproche de la Russie, son impuissance à l'arrêter sur son propre terrain et la nécessité de plus en plus urgente d'élever un obstacle quelconque sur ses frontières contre les invasions de l'occident. En pareilles circonstances il était naturel de penser à reconstituer en Affghanistan une monarchie unique, solide et compacte dans les intérêts de l'Angleterre qui s'appuyât sur elle et lui servît de boulevard.
L'erreur du gouvernement anglais est de s'être trop pressé, de n'avoir point suffisamment considéré la moralité des moyens pour arriver à son but, et de n'avoir pas su s'arrêter dans une voie impraticable quand le danger qui l'y avait poussé avait cessé d'être imminent. Assez de temps du moins se fut écoulé pour amener des événemens politiques dont on aurait pu profiter d'une manière plus honorable et avec pluà de probabilités de succès.
Menacée par lord Palmerston et inquiétée sur les dispositions de la France alors tout enthousiaste àt
DEin[IÈMB PARTIE.— CHAPrmE XY. U^
TAngleterre, la Russie s'était bâtée de battre en retraite de la cour de Dost-Mahomed où elle n'avait encore que sondé le terrain , et elle avait conseillé au Shah de Perse de se retirer de devant Herat même avant que sir William Mac-Naugbten eût signé le fameux traité de i838 et irrévocablement engagé son gouvernement dans la triple alliance entre Sbab Soujah, Bunjit*Sing et la Compagnie. Il n'y avait dès-lors plus de nécessité pour une décision immédiate, La retraite de la diplomatie russe du champ de bataille politique laissait le temps de bien réfléchir à ce que Ion voulait faire , de bien choisir ses alliances. Mais la fougue et l'orgueil de sir William Mac-Naughten entraînèrent son gouvernement dana une voie fatale au moment même où il pouvait encore et où il devait s'arrêter.
Nous le répétons, Terreur de l'Angleterre n'était pas dans le système qu'elle voulait élever, mais dans le choix des matériaux pour le construire. Partant d'une idée juste elle s'est perdue en l'appliquant à faux et maladroitement. Son ambition, son égoisme et sa valiité lui ont fait commettre un crime et une faute, '^ette faute c'est celle qu'elle commet toujours : elle pouvait avoir une amie, elle a voulu avoir une esclave. Dost-Mahomed, chef de la puissante tribu des Barukzies, régnait à Caboul depuis vingt ans. Il avait su consolider son empire et diriger ses sujets dans les voies du progrès; laissé à lui-même il aurait fini par ranger la plus grande partie de l'Âffghanistan sous sa loi; Burns l'avait appelé un philosophe sur le trône: c'était un soldat intrépide, un preux che-
valier, un noble cœur, un chef adoré de son peuple que par son génie il devançait d'un siècle. Il fallait lui prêter l'assistance qu'il demandait (quelques officiers d'artillerie) ; lui avancer comme Bums l'avait conseillé une somme de loo^ooo livres sterling; enfin lui promettre , à la mort de Runjit-Sing qui ne pouvait tarder , la restitution de Peshawer que ce dernier avait enlevé aux Affghans et dont la possession était le sujet de toutes les querelles sur la frontière. De cette manière on se l'attachait pour toujours, lui et ses enfans qui promettaient d'être aussi énergiques que lui ; on le mettait à même d'étendre son empire depuis Herat jusqu'à Attock, depuis l'Hindou- Kosh jusqu'à Sommianie. On reformait ainsi une monarchie unique, solide, compacte, durable, Tan* cien royaume d'Affghanistan , celui d'Ahmed-Shah en 17/17, ^^"^ ^^^^ obligé d'y jeter un seul bataillon, sans lui rien ôter de sa rudesse sauvage ou du prestige de ses montagnes et de ses redoutables défilés.
Dost-Mahomed avec l'appui de l'Angleterre n'aurait pas tardé à chasser ceux de ses frères qui régnaient à Candahar où ils ne s'étaient fait remarquer que par la persistance de leur tyrannie et leur insatiable cupidité ; il aurait complètement soumis à son autorité ceux de Ghiznie et de JuUalabad; il aurait enfin établi une discipline sévère parmi ce nombre incroyable de petits chefs féodaux qui relevaient de l'empire affghan , vrais pirates de ces mers de sable, qui rendaient tout commerce impossible. Sous son administration l' Affghanistan serait devenue une ba^ rière et un débouché.