‹ L'Inde Anglaise en 1843Chapitre 265 sur 268 · DEUXIÈME PARTIE. —CHAPITRE XVI. ^ùt · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. —CHAPITRE XVI. ^ùt

votre inconstance et votre morgue nationale, ou avec la Russie qui vous dira : Choisissez , il me faut Flnde ou Gonstantinople , et qui, dès qu'elle possédera celle-ci, vous dépouillera de celle-là.

Réfléchissez bien avant de vous décider ; mais si votre mauvais génie vous inspirait de jouer encore avec la tempête qui se prépare, prenez garde d'irriter jusqu'au délire notre fiévreuse susceptibilité d'honneur par la froide arrogance de vos ministres, la pétulante insolence de vos journaux, par les exigences d'une politique taquine et impatientante comme le bourdonnement d'un moucheron. Demandez- vous avec calme , avec réflexion ce que vous avez à craindre de notre rivalité , de nos succès ; ce que vous avez à espérer de notre humiliation ou de notre ruine. Avonsnous une seule colonie qui puisse vous faire efivie ? une seule dépouille que vous puissiez ajouter à vos trophées? Serait-ce l'Algérie qui vous porte ombrage? Mais si elle nous échappait vous ne pourriez la ramasser, et entre nos mains c'est un débouché pour votre commerce. Nous craignez-vous dans l'Inde? Hélas ! la question peut vous faire sourire en comparant notre position actuelle et notre gloire passée. Redoutez-vous nos envahissemens en Australie, au Cap^ en Amérique, en Chine? Sommes-nous jamais sur votre chemin quand vous sillonnez toutes les mers ? Et la Russie au contrsure , ne la sentez-vous pas approcher, vous envahir de toutes parts comme la marée qui monte , avancer toujours sans paraître semouvoir, menacer à-la-fois tous vos plus chers intérêts , ceux dont dépendent votre gloire et votre

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existence. N'est-ce pas elle dont le premier mouvement sur l'échiquier de Tlnde vous a fait £aire une guerre désastreuse qui a ébranlé votre pouvoir et détruit votre prestige ? Vous avez déjà^iéhti le choc électrique qu'elle vous a communiqué par Khiva , rAffjgbanistan et la Perse ! Vous n ignorez pas que son heure de triomphe est venue si vous ne pouvez lui élever une barrière ou lui trouver un contre-poids qui la retienne en équilibre. Vous auriez beau abandonner aujourd'hui Constantinople à son appétit , vous ne le rassasirîez pas ; il irait toujours croissant ; vous ne feriez que retarder T heure du combat pour rinde ; cette heure arriverait toujours; et quand enfin il faudrait accepter la lutte, elle serait sans espoir; car désormais toute diversion deviendrait impossible.

Nation sage et gi*ave, ouvrez enfin les yeux sur vos véritables intérêts; ne vous méprenez point sur le rôle que la Providence vous a marqué pour votre stabilité et votre gloire. La France qui sait estimer YoS efforts pour le progrès de rhumanité , qui a su en tout temps se sacrifier elle-même pour la civilisation et la liberté du monde j pourra peut-être se résigner à n'être que la seconde en influence réelle , pourvu toutefois qu'on lui conserve par courtoisie la place d' honneur « Mais c'est une reine déchue dont la susceptibibté n'en est que plus jalouse : elle peut vous pardonner ses malheurs ; elle ne vous pardonnera jamais son opprobre. N'espérez point qu'elle acceptera jamais le troisième rang où vous voudriez la iaire descendre. Ne vous flattez point surtout qu'elle con-

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sente à vous laisser partager les dépouilles de l'empire ottoman sans elle et avec sa rivale : ce serait pour elle un abîme d'infamie. Elle secouerait plutôt toutes les entraves, même son gouvernement, s'il était capable de vouloir l'arrêter ! elle s'arracherait de ses fondemens pour tomber sur vous ! elle vous enlacerait plutôt dans ses bras puissans et vous entraînerait avec elle dans le précipice que vous auriez creusé pour elle et où vous péririez toutes les deux I

C'est alors qu'il faudrait dire un long adieu aux progrès de la civilisation , au perfectionnement de l'esprit humain , à la philanthropie , à la paix générale , â tous ces rêves des belles âmes , et à ce que vous préférez encore à tout cela, au commerce, au crédit , à vos immenses richesses , à vos somptueuses demeures, à ce sybaritisme raffiné que vous appelez le confortable. Songea^vous que dans cette lutte de géans il faudra en appeler aux énergies du peuple, aux bras du pauvre. Ne sentez^vous pas dès^^lors la terre trembler sous vos pieds ; car si vous appelez le pauvre il faudra compter avec lui ; mais compter c'est partager. Et ne croyez pas que nos dangers soient les mêmes , nos positions sont bien différentes. Sur le sol de la France, désormais affermi, l'aristocratie n'élève plus ni créneaux ni tourelles pour écraser l'ordre social. Appuyée sur la base inébranlable de la division des propriétés, la société française peut désormais se draper dans son manteau et laisser gronder l'orage; elle peut même appeler la tourmente d'une guerre et lui sourire , comme on se plaît à contempler du port les élémens courroucés,

car la classe improductive a partagé avec ses frères. Le travailleur, l'agriculteur, le paysan, possèdent aujourd'hui la moitié du sol qu'ils fertilisent. Pour la France le jour de la justice est arrivé ; chez vous elle attend encore son pénible enfantement. La misère affreuse et décharnée , comme on représente la mort et telle quenous nel'avons jamais connue sousnotrebeau ciel , attend à chaque angle de vos squares , à chaque coin de vos rues et de vos carrefours. Quand sonnera le tocsin d'alarme vous reconnaîtrez ces hideuses figures dont vous détournez aujourd'hui les yeux , emportés par vos chars rapides. Quand vous mettrez des armes aux mains de ces furies, prenez garde que leur premier acte ne soit d'incendier vos châteaux et vos ombrages séculaires, de traîner la charrue victorieuse sur vos pelouses favorites , sur ces parcs dont vous êtes si fiers , délicieuses retraites de l'opulence rêveuse et mélancolique.

Ne croyezpasnonplus qu'il suffise de vous arrêter pour que le monde s'arrête, que parce que deux grands peuples au coin de l'occident voudront s'absor* ber dans l'industrie, dans les arts utiles à l'humanité, dans des idées de paix , d'abnégation et d'union universelle , de liberté et de bonheur pour tous, la terre ne fermentera pas comme durant les siècles. Il Êiut laisser ces beaux rêves, ces touchantes utopies, aux nobles cœurs et aux imaginations brillantes de notre civilisation raffinée. Vous fermeriez quelques années les portes du temple de Janus, que les races du nord, dans leur marche étemelle descendraient enfin les ouvrir. Le monde ne fut jamais stationnaire. Les

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