PREMIÈRE PARTIE. <~ CHAPITRE TI. g
se trouvait engagée sur la côte de Coromandel. De son côté la compagnie française des Indes orientales» impatiente de ne pouvoir s'occuper immédiatement et exclusivement de la vente de ses pacotilles et inicapable d'apprécier les immenses avantages qu'on lui préparait pour l'avenir , désirait la paix à tout prix. Elle avait même commencé à haïr Dupleix j parce qu'il l'avait entraînée à la guerre et parce qu'il con* seillait de la continuer. La Compagnie anglaise s'apercevant de ces dispositions et redoutant par-dessus toute chose la supériorité de cet homme d'état , se hâta d'en profiter et de stimuler l'impatience de sa rivale en refusant d'ouvrir les négociations avant le rappel du gouverneur français. Le ministère français lui-même donna dans le piège ou céda aux criailleries intéressées dont on l'obsédait. Dans un moment fatal, il se décida à rappeler Dupleix ^ et oubliant toute dignité , choisit pour le remplacer un commis au lieu d'un diplomate, Godeheu, l'un des directeurs de la compagnie française , qu'il nomma en même temps commissaire du roi pour traiter de la paix.
Godeheu, nourri de préjugés contre Dupleix, ne connaissant les affaires de l'Inde qu'au point de vue purement commercial et d'un esprit trop étroit pour comprendre la position que son prédécesseur lui avait faite, laissa percer dès son arrivée un. désir si excessif de la paix y que son adversaire, le chargé d'affaires anglais, put se jouer de lui et en obtenir tout ce qu'il voulut. Les négociations menées avec une rapidité qui interdisait tout examen aboutirent à un traité provisoire qui fut plus tard confirmé en Eu-
9l LINBE ANGLAISE EN Iga.
it>pe et qui admettait les stipulations suivantes : Que les deux cotnpagnies cesseraient à jamais d'intervenir dans la politique intérieure de l'Inde; quelles renonceraient de même à toutes dignités > à toutes charges ^ à tout honneur conférés par les princes du pays ; que toutes les places , toutes les provinces occupées par les deux compagnies seraient restituées au grand Mogol> à l'exception de celles qu'on reconnaîtrait leur avoir appartenues avant cette guerre; c'est-à-dire que, sur la côte deCoromandel, les Anglais garderaient Madras , le fort Saint-David et Devicottab; les Français, Pondichéry et Rarikal; que les possessions des deux nations seraient mises sur un pied d'égalité parfaite; qu'elles partageraient le district deMasuIipatam; qu'enfin elles n'auraient chacuhe que quatre ou cinq comptoirs dans les provinces de Rajahmundry et de Chicacole , sans aucun revenu territorial , et placées de manière à ne passe nuire réciproquement.
Par ce traité incfvyabU les Français sacrifiaient tous les avantages qu'ils avaient obtenus jusqu'alors^ les Anglais obtenaient tous les points pour lesquels ils avaient vainement combattu. La condition de ne pas se mêler à la politique intérieure, c'était renoncer à la dignité de Nabab du Carnatique , pour le gouverne* ment français ; c'était, de plus j livrer le Nizam à ses ennemis. La stipulation de mettre les deux nations sur le pied d'égalité entraînait l'abandon de nos récentes et magnifiques acquisitions territoriales. « Il est * douteux, dit ironiquement un historien anglais , « qu'aucune nation ait jamais fait d'aussi grands sa-
PREBIIÈILË mtttfe. ^ CHAPttkE VI. ^
K ëHficëd à Tâinour de la pait^ qu6 les Français dan^ n cette occasion (!).«> Effectivement^ safas aûicnne k*ai<^ son ou nécessité àp^arente^ tidiis abdiquions nbtre do« mination^ tant directe qu'indirecte , àltt' 35,oob,ooo d'hommes, sut* le tiers en étendue , la thbltié len richesse et eh population y de l'ettipire entier du gratid Mogol.
, Une fois sur cette route de lâcheté et d'inCs^tnië, le gouvernement et le commerce h*ançàis n'avaient garde de s'arrêter : Dupleix avait avàhcé pour le service publit; environ i3 hiillions, tantdesed propres fonds qiie dé sommes empruntées h sei atniÉ sbuk sa garantie privée; Oodeheti âbandohna Téxamen de ces réclamations aui gouvet*neurs de la bomp:lgtiie française. Cfeux-ci prétendirent que Dupleix s'était permis toutes ces dépenses sans y avoir été sufBsanltnent autoHsé, et sous ce prétexte refusèreht de le rembourser, tandis qu'ils continuaient à touche^ d'immenses revenus acquis par l'habile emploi de cet aident.
Le patriote sacrifié voulut eh appelet* à là justice de son pays; mais dans ces jours d'iniquité leâ portes du temple pouvaient se fermer sur la Victime et étouffer ses cris. Le procès qu'il intenta à la com* paghie fUt arrêté par ordre du roi; c'èst-à-dire qu'on ne permettait pas même un examen. Sa demaiide est trouvée ridicule j ses services sont traités de fable ; on le fait passer lui-même pour le JdIUs vil des hommes. Pendant dix ans on refuse de l'entendre ; le peu de
(f) tccolMielV^rlIlcs. - » )
loo L'INDE ANGLAISE EN 1843.
biens qui lui reste est saisi; il lui faut disputer journellement sa liberté contre des créanciers impitoyables ; il meurt en6n dans la plus déplorable indigence , le cœur brisé de l'ingratitude de son pays qui lui conteste, jusqu'à son lit de mort, sa gloire et ses succès. Mais la France allait être punie d'avoir ainsi méconnu celui qui l'avait si bien servie : indigne d'avoir jamais une colonie, elle allait perdre le plus riche fleuron de sa couronne , que la Providence avait accordé au génie d'un de ses enfans, mais que dans sa vengeance elle lui retirait désormais paur toujours. Jamais la punition du ciel ne descendit plus vite sur un grand crime national. Six ans n'étaient pas écoulés qu'elle ne possédait plus un pouce de terre sur le sol de cette riche Asie , et que Pondichéry , la belle et la fière , cette reine du Carnatique, voyait le drapeau de l'Angleterre flotter sur ses remparts détruits.
Mais nous devançons les événemens : Godeheu , enchanté de son ouvrage et des bases impérissables sur lesquelles il venait de fonder la paix , se hâta de partir pour l'Europe. Il n'y était pas encore arrive, que les Anglais dans l'Inde avaient violé le traite et augmenté leur territoire par de nouvelles agressions et des conquêtes nouvelles. Deux ans après , la guerre se rallumait aussi entre les deux gouvernemens en Europe ; et la France, avec sa persévérance ordinaire dans ses erreurs, au lieu de replacer Dupleix sur le théâtre de sa gloire, y envoyait pour consommer sa ruine, cet homme au falal génie, ce misé rable Lally, qu'il faudrait maudire s'il n'avait été si