PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE Yl. loi
malheureux. Le parlement même qui Ta condamné n'a pu nier son courage et sa loyauté; mais à ces qualités communes sur notre sol il réunissait malheureusement aussi tous nos défauts : toute la vanité, Temportement, les mesquines jalousies, toute la présomption du caractère national. Étranger à la. politique orientale et trop obstiné pour rien apprendre, pétri des idées qu'il avait emportées de France et sourd à toute espèce d'avis, il ne voulut voir dans les plans de Bassy que les rêves d'un fou , dans l'alliance avec le soubadar du Dekhan qu'une chimère dont il n'y avait rien à espérer. Il n'eut rien de plus pressé que (l'envoyer à Bussy ordre sur ordre pour rentrer à Pondichéry avec toutes ses troupes.
Celui-ci ne pouvait en croire ses yeux : il refusa long-temps d'obéir ; il ne pouvait se résoudre à abandonner un malheureux prince qui s'était donné à lui tout entier, qui s'était identifié avec la France et Tavait fait asseoir à côté de lui sur le plus riche trône de l'Inde. 11 essaya auprès de Lally toutes les remontrances possibles , jusqu'aux plus humbles prières , cherchant à l'intéresser sur le sort probable de Salabutjung, tout-puissant tant qu'il était appuyé sur nous^ mais qui resterait suspendu sur un abîme si uotre main se retirait. Tout fut inutile, tout devait échouer contre une incapacité orgueilleuse et obstinée. Enfin, au mois de juillet 1768 une dernière dépêche péremptoire le força de se soumettre à une aveugle discipline; le marquis de Conflans était d'ailleurs envoyé pour le remplacer dans son commandement. 11 ne lui resta plus alors qu'à annoncer au mal-
beur§^^ çQubaçlar Iç cruel abandon qu on lui pré* parait. Ce fut en vain qu il essaya de 1^ consoler de r^poir d'un retour prochain- Quand Salabatjung apprit qu'il allait se séparer de Bussy , son seul soutien, 1^ sevil homme en qui il avait confiance, il fondit en larmes y l'appela l'ange gardien de son trône et de sa vie, et prédit lui-même dans son désespoir U destruction qui allait l'atteindre.
Un jour que jq relisais cette irritante histoire de nos succès si prodigieux , de nos fautes si obstinées et d^ potre chute si honteuse et si volontaire, je yins m' asseoir sur les ruines pittoresques de la fonderie de Bussyj à quelques milles de la cité, et parcourant du regard les riches caip pagnes autour de moi et le panorama de l'impériale Golconde, avec ses mosquées, ses minarets et ses coupoles, dans cette première çt r^aïve ardeur de la jeunesse qui nous fait aimer i^otre patrie comme notre n^aitresse, ja me pris presque à pleurer m pensant que toutes ces magnifiques provinces étaient k jan^ais perdues pour iious; que tant de cpurage, de gloire et de puissance avaient f^^sé comme un météore sans laisser d'autre trace qu^ le souvenir de nos exploits, de notre urbanité et de nos bienfaits, Técho de deux grands nonis, Bussy et Dupleiir, encore vivant et vénéré, et quelquefois un $oupir de regret au fond des cœurs. Inertu» saçr^ famés ! imbécille besoin d'une imn^p^ilité impossible qui espérait arrêter le monde en sVrétant $oi-n)fme, misérable passion de la paix à tout pri]| , jn^u'pù nous qs-|u menés! Qn as-tu fait dfi uf}^ pouquélffi, de nos riches doin^ine», ^e qos
PREMlËaS PARTIS, ^s CHAPJXM YI. lo?
35 miUiqpa de svijet$ indiens, ^^ cçs po^ts ^ou^breqx par ou s'écoulaient pour nou^ les trésor^ de Içi riche Asie! Tout cela est-il donc perdu 3ans espoir de retour? Juste punitiop de l'époque la plus honteuse de notre histoire , d'un gouvernement inerte cjui voulait dormir sous les infâmes ombrages du parc aux Cerfs et que le bruit des événemens de l'Inde tenait éveillé; qui répudiait l'œuvre du génie^ le punissait de son dévoûment et l' étouffait dans la misère. Ministres qui présidez aujourd'hui aux destinées de \^ France, s^il est yrai que vous poursuiviez encore I4 même chiaière , l'amitié de l'Angleterre achetée par tous les sacrifices, profitez de l'histoire du passé, e^ arrêtez-vous sur cette voie fatale. Voyez d^ns l'amère ironie de l'historieu anglais du dernier siècle le juge* ment qu'elle s'apprête elle - ^^ême à en pqrter , et prenez garde en arrêtant notre essor que )a postérité ne burine aussi vos noms à côté des Dubois et (les Fleury sur la page de notre hoi^te et dp nos malheurs. Souvenez-vous de la phrase héroïque de Clive : a Ce n'est qu'une main sur la poignée de ^pn a épée qu'une nation peut tendre l'autre à un peuple « généreux ; s'il vous trouve rampans il vous mé- « prise et vous écrase. »
Le rappel de Bussy était l'avant-coureur certain de la perte du soubadar trop craintif et trop débon* naira pour se m£|)ptenir sans son appui sur un trône aussi chancelant. Le choc qui allait le renverser devait cette fqis encore partir de sa prqpre famille. Le faible Sala^ut qvfi^t deux jeunes (rères : tapt que Bussy qui Vfia^e^dait ep politique orieuffilç î^va^
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présidé à ses conseils^ il leur avait donné de grands établissemens conformes à leur rang, mais ne leur avait laissé aucun pouvoir. Quelques mois cependant avant son rappel définitif, Bussy, s' étant momentanément éloigné pour chasser les Anglais des Circars du nord , une politique moins sage avait prévalu et les deux jeunes princes avaient obtenu de la générosité de leur frère des concessions de territoire. L'aîné, Bassalutjung, avait été nommé au gouvernement du district d'Adony ; le second et le plus dangereux, Nizam-Aly, à celui du Bérar, grande et riche province dont les Mahrattes occupaient alors une partie. IMais l'ambition d'un Asiatique est insatiable. Nizam-Aly n'eut pas plus tôt obtenu ce qu'il demandait que , profitant de la timidité du soubadar et desa propre popularité parmi les troupes, il parvint aussi à se faire remettre le sceau de l'état, ce qui ne laissaitplusà son frère qu'une vaine apparence de pouvoir. Bussy en apprenant ces nouvelles s'était , il est vrai, hâté d'accourir; il avait chassé l'usurpateur et ressaisi le symbole du pouvoir exécutif. Mais au moment même où il rétablissait la hiérarchie, il recevait de Lally l'ordre fatal qui l'éloignait et retirait au soubadar , en son plus grand besoin , l'appui de la France. Les conséquences de cet abandon étaient faciles à prévoir : le sceptre ne pouvait manquer de retomber encore une fois des mains du faible Salabut, entre celles d'un frère ambitieux et remuant qui prendrait naturellement pour appui nos concurrens sur la seène politique et nos ennemis sur les champs de bataille de l'Inde. Toute notice influence, cet