‹ L'Inde Anglaise en 1843Chapitre 3 sur 268 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Closes et motifs da Toytge de Paotear dans Tlnde.

Conseils da comte Dapays. — Départ pour PAngleterre. -«- Douleurs

de Tembarcation , ennuis de la traversée.

Au moment où la France subissait la crise de j83o, je venais de me présenter pour la seconde fois à l'École polytechnique. Cette seconde épreuve avait été presque aussi malheureuse que la première : elle m^avait procuré , pour toute récompense de mes veilles et de mes travaux, l'honneur d'être classé parmi les admissibles, et Toflre d^me place à l'École de Saint- Cyr que j'aurais pu obtenir au concours trois ans auparavant. Ce résultat ne satisfaisait point mon ambition, dont tous les rêves se reportèrent alors exclusivement vers rinde, où j'étais né, où j'avais laissé I. 1

2 MNDE ANGtAîSE EN 1S4S.

tonte h» fafe^ilte , et où se trouvaient pour mot tant de souvenirs et tant de regrets.

Des circonstances tout-à-fait exceptionnelles semblaient m' avoir prédestiné à devenir un jour le pionnier de la vérité dans ces régions si mal connues. Mon père, officier dans la brigade irlandaise de Dillon au service de France, ayant émigré à F époque delà révolution de 1789, était allé chercher du service chez les Anglais, mais dans ces contrées lointaines où il espérait ne point renéontrer le vol des aigles françaises. Il s'y fit un nom également distingué dans les armes et dans les sciences , dans la littérature et 'dans l'astronomie. Il suffira de dire qu'il fut le compagnon du major Lambton, le collaborateur du bureau des longitudes, le correspondant et l'ami de Laplace et de Legendre.

Dans le cours de ses travaux , il eut occasion de visiter Pôndichëry , alors entre les maîns de l'Angleterre. Touché des grâces d'une jeune Française , il l'épousa, et je naquis bientôt à Madras, sur la côte de Ck)romandel, à l'ombre de ce drapeau britannique que je devais servir plus tard.

liés que la Restauration eut ramené les Bourbons, ie coïonel de Warren eut hâte de revoir son pays, et d'y transplanter ce fils dans le cœur duquel il voulait entretenir le feu sacré de l'amour de la France, Obligé, par des circonstances de fortune, de retourner presque aussitôt dans l'Hindoustan, il me laissa â Nancy, recommandé à quelques amis et aux 8Qin^ n^^ternels de deux vieilles tantes.

Mon éducation avait été ainsi toutq française, mais

PREBOÈaE PARTIE. -~ CHÀFITaK î. 3

die n'aytit pu détruire met premiers instincts ; j'étais toujours l'enfant de TAsie ; le même vague désir, m premier sentiment que j'avais connu , m'y reportait sans cesse. Mes yeux s'ouvraient à peine à la lumière qu'ils se tournaient avec affection vers ces figures bronzées qui m'endormaient dans mon berceau, qui m'avaient nourri de leur lait, ces êtres doux et sîmw pies qui avaient rendu à ma débile enfance un culte si touchant. Transplanté de bonne heure sous le froid climat de la Lorraine) mon cœur n'avait point oublié un ciel plus éclatant et plus pur ; mon oreille redemandait la douce psalmodie indienne ou le murmure lointain des vagues.

Et puis, il m'avait âillu grandir seul de ma race, orphelin, et sans connaître les affections de la famille, les douces caresses de l'amitié fraternelle; l'âge et le moment étaient venus où ces privations devaient parler à mon cœur avec une force irrésistible.

Enfin, mon ambition découvrait aussi dans ce pays natal toute une carrière à exploiter, où je n'avais été devancé par peivonne. Que connaissait-on en effet en i63o? que coaiiait«»on même aujourd'hui de ce^ vasies contrées où la France a joué un si grand rôle? Avatt*on fait le moindre effort depuis qqarante an^ pour s'enquérir de la politique ^de nos rivaux et àt démloppeiqent de leur pulssaqce dans le plus vaste de leurs domaimes? Oeue étude n'est«*elle pas cepetvdant , potTT la France » d'une importance toute pre^ «ièro, ptitequ'iette peut y trouver la mesure des foveës de éàn adversaire/ Cette question ne pouvait que graiidir aveé le temps, et dominer enfin toutes tes ati^

6 L*1KDE ANGMISK EN 184S.

(( entreprendre Tétude philosophique et pohtique de (c rinde, vous seriez si mal rétribué, les moyens mis à a votre disposition (en supposant qu'on voiisaccep- « tât) seraient si pitoyables , que vous péririez pro- « bablement de misère dans quelque obscur désert , c< foudroyé par le choléra, ou miné par le mal de foie; a et quand vous surmonteriez tant d'obstacles et de « dangers , vous n'auriez encore rien vu : tout aurait m passé devant vos yeux comme une immense lanterne a magique. Les rouages qui font marcher ce vaste mé* a canisme de la puissance anglaise dans l'Inde seraient (( encore pour vous un mystère inexplicable. Pas une « intelligence amie pour vous guider dans ce dédale ; « car l'admirable patriotisme anglais paralyserait « toute langue en'présence d'im étranger. Pour péné- <c trer les my8tère$ de l'Inde^ il vous faut devenir An* « glais. Voire père a servi l'Angleterrej il y a trouvé (( des maîtres généreux qui paient bien ceux qui les « servent consciencieusement. Faites comme lui, ser- •c vez-les avec énergie, zèle et loyauté, au prix, s'il le « faut, de votre santé et de votre vie. PuiSi si vous en « revenez, quand vous vous retirerez de la vie active, a vous pourrez, sans trahisoti^ raconter ce que vous a aurez vu pour l'amusement général et l'avancement <t de la science en histoire et en politique. »

Tels furent les conseils de l' ex-gouverneur. Ce qu'il disait au sujet d'une missioti pour le compte du gouvernement français ne semblait-il pas une prophétie de la fatale destinée de Jacquemont, qui venait de s'embarquer deux ans avant moi pour les mêmes régions, sous les auspices de la Francei et qui, deux ans

PREMftimE PAMIE» ^ CHAPITRE I. 9

pluft tard, devait trouver la mort dans l'accomplissemoit de ses devoirs avec des moyens insuffisans. Le plan du comte Dupuys me paraissait praticable. Mou père avait effectivement servi les Anglais ; le duc de Wellington avait été son colonel durant la guerre contreTippoo-Sabib; ils s'élaient retrouvés à Paris en i8i 5 ; le duc lui avait fait une réception des plus gra* deusesy l'avait invité à sa table , et apprenant de lui qu il laissait en France un jeune fils qu'il voulait y faire élever, l'avait blâmé de cette résolution, ets' était engagé, s'il voulait faire de moi un Anglais, à m'ac* corder un jour sa protection et à me procurer plus tard une sous*lieutenance. Fort d'une pareille pro* messe, je me crus maître de ma destinée, et, sans plus héûter , je me préparai à partir pour Londres.

Tétais comme le souriceau de Lafontaine, qui n'a* vait encore rien vu; je ne doutais ni des hommes ni démon étoile, et ma famille ne pouvant me fournir les fonds nécessaires à ce qui leur paraissait d'ailleurs im acte de démence, je me mis en route pour faire le tour du monde avec quinse napoléons dans ma bourse, et avec la certitude de ne plus recevoir au«cun secours de l'autre côté de ce canal de la Manche qui était pour moi le Rubicon.

Je ne pressentais guère le rude accueil que j'allais recevoir de ce triste climat, ches un peuple peu hospitalier, quoi qu'on en dise, pour quiconque se présente sans le passeport de la fortune ou de puissantcis recommandations. Aucun peuple, il est vrai, n'fi d^ prétNitions plus exagérées pour cette vertu ; mais l'opinioa du monde en a depuis long-temps fait justice.

8 t^r^, LINDE ANGLAISE EN 1843.

Et tout étranger que les circonstances ont débarqué, pauvre et sans appui , frissonnant sous ce ciel humide, à moins que quelque intérêt de politique ou de vanité ait conseillé de lui tendre la main, y a éprouvé une intensité de misère inconnue partout ailleurs. Je n'ai point dessein pourtant de réveiller aucun souvenir fâcheux ; si j'ai beaucoup souffert dans mon contact avec les masses, je dois reconnaître aussi de brillantes individualités. J'ai rencontré en Angleterre, j'y possède encore quelques vrais amis que j'aimerai toujours, et en faveur desquels je veux pardonner au reste. Paix donc à la vieille Angleterre ; je ne parlerai désormais que de sa belle et noble armée, si chevaleresque et si brave, si peu appréciée, si négligée de son pays pour lequel elle succombe sans cesse sous mille affreux climats avec le plus héroïque patriotisme. Je parlerai aussi et pour lui rendre. hommage, de cette société anglo-indienne, si différente de la société an* glaise; car c'est un phénomène singulier, mais commun à chaque individu delà race britannique, qu'il lui faut un déplacement, le contact de l'étranger, le frottement des voyages ou de la communauté militaire , pour tirer de cette enveloppe peu gracieuse le diamant qui s'y trouve souvent caché. Les Anglais ne sont nulle part moins aimables que chez eux ; c'est sous l'uniforme militaire et sous le soleil des tropiques que leurs bonnes qualités m'ont paru se développer le plus avantageusement. Ce fut le i'' novembre i83o que je débarquai à Londres, n'ayant conservé qu'un souvenir très imparfait de cette langue anglaise, qui avait pourtant sifflé la première autour de mon ber-

PHEBUÈRB PARTIE. — CHAPITAB I. 9

C6au. U est inutile de rapporter ici comment je vis successivement avorter toutes mes espérances, comment, malgré ]a plus sévère économie et les plus cruelles privations, je vis se fondre en quelques jours mes faibles ressources ; comment je luttai deux mois, ces deux horribles mois de novembre et de décembre, si lugubres partout, si douloureux à Londres, avec la misère,, l'abandon et le désespoir; comment mon étoile me montrant toujours l'Asie, je me coupai vo* lontairement toute retraite vers la France. Je saute tout ce long cauchemar, et je me retrouve le i*' janvier i83i, midshipman, être amphibie, demi-officier, demi-matelot, à bord d'un petit bâtiment marchand, Yjturoraj faisant route vers Madras et Calcutta.

Les mâts de notre vaisseau cédant à une forte brise, semblaient s'incliner pour saluer la France, comme nous côtoyons son rivage adoré. Les yeux baignés de larmes, j^en suivais tous les contours; je le vis peu-àpeu s'effacer à l'horizon. Je ne reviendrai pas sur mes sensations de ce moment. Quiconque a dû s'éloigner de son pays, de sa cité ou même de son hameau, les a éprouvées comme moi : j'en appelle à leurs souvenirs. Ceux qui auraient lu la description de l'état de midshipman dans les pages spirituelles de Marryat, dans ses romans de Pierre-le-Simple et du Mid-' shipman Easy^ se feraient une idée très fausse, s'ils croyaient que telle est la vie du malheureux affublé de ce nom à bord d'un navire du commerce. L'espèce qu'il décrit, le midshipman de la marine royale, est un oiseau d'un plumage bien autrement gai, et d'une existoice délicieuse en comparaison de l'autre. L'as-

10 L'ilMOK ANGLAISE EN 184S.

pirant dans le vaisseau du roi est considéré et traité comme un gentleman; son homonyme, dans le navire marchand, est traité comme un galérien. Nous étions cinq pour partager le berih^ ou réduit dans lequel on nous avait encagés, espace de six pieds de longueur sur quatre de largeur et cinq de hauteur. Ici nous avions notre table, nos malles, qui nous servaient de sièges , et la nuit nous y suspendions nos hamacs , côte à côte sur deux étages. Nous prenions le quart deux à deux avec les officiel^, auxquels nous servions tQur à tour d'aides-de-camp et de victimes pour porter leurs ordres, exécuter leurs messages, et absorber leur malice ou leur insolence. Plus mal nourris que le matelot (de fromage avarié et de biscuit vermoulu), parce qu'on espérait moins de nos forces, méprisés, même de lui , parce que nous étions moins utiles et avions moins d'intelligence acquise, noua étions harcelésy volés ^ tourmentés de tous les côtés, battus de tous, et nous battant entre nous. Ajoutes à cela que j'étais Français, et que dans la basse classe anglaise, ella classe moyenne non civilisée, qui comprenaient nos matelots, nos midshipmen et même nos officiers, il existe une haine implacable, aveugle et brutale, pour tout individu qui représente les étemels rivaux de leur pays; de sorte que je me trouvai bientôt le point central où venaient converger tous les plus lâches instincts du cœur humain, où chacun venait épancher ce qu'il contenait de basse haine nationale, le han* neton servant de jouet à tous cOfl grands enfans da^ tout âge. Cette première épreuve pouvait uie faire douter de la générosité de la nature m^glaise ! pendant

PRFMIÈHE PARTIE.-* CHAPITRE I. ii

deux mois et demi que je fus en butte 4 toutes les tortures physiques et morales que mon tempérament pouvait supporter, je cherchai en vain autour de moi à saisir une main compatissantei à rencontrer un regard ami... Non pourtant, j'allais être ingrat en t'ou"> bliant, mon pauvre Neptune; je trouvai bientôt deux grands yeux pleins d'amour t toujours ûxé9> sur moi : c'était un beau chien de Terre-Neuve , qui venait se coucher à mes pieds qu^nd , mon travail fini , je me blottissais dans un coin prè$ delà chaloupe, dans une agonie de désespoir. Combien de fois, en léchant me^ mains qui couvraient mop fronts il ^t diversion h des pensées avant-coureurs de la foliç !

Enfin, le jeune cœur de dix-neuf £ins, si flexible et si élastique, finit par se briser. Une fièvre cérébrale vint me faire oublier mes maux ; puis une mystérieuse providence , après m' avoir conduit aux portes de la tombe, amena uq changement total et inespéré dans ma position. Une femme fut le principal instrument qu'elle employa pour me sauver : et quel est l'acte de charité où Ton ne puisse retrouver la main d'une femme! Dans le paroxysme de ma maladie, depuis mon délire , on avait transporté mon hftmac dans le êteerage^ espèce de couloir à F entre-pont sur lequel' s'ouvrent les eabanes des voyageurs. Là, j'étais couché, ou plutôt suspendui jusqu'à ce que la mprt vi^t saisir sa proie , et pne daip^ anglaise m'y aperçiU souvent, sur son passage pour se rendre au salon du ve^issew* Elle eut compassion du pauvre étranger j et un jour^ les larmes aux jeux, elle plaida ma cçiuse avec chaleur, même sivec indignation^ ^upvés di| capjlaiue. Çlle l'^-

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