‹ L'Inde Anglaise en 1843Chapitre 46 sur 268 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE Vin. t · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE Vin. t

ner qu*à Tavantage du peuple, on a réuni ces deux administrations dans les mêmes mains. Mais avant, (l'aller plus loin il est nécessaire de dire quelques mots de l'organisation judiciaire.

Ainsi qu'il arrive presque toujours à la fondation des sociétés, Tidée première et les dispositions de la loi étaient justes et raisonnables : c'est son application qui s'est pervertie. Dans la capitale, le soubah ou premier ministre est le magistrat suprême en matières civiles; le cotwal est le magistrat suprême en matières criminelles. Leur devoir est d'accueillir toutes les plaintes et de faire la première enquête; le résultat de cette première instruction doit être ensuite référé au cazi, interprète suprême de la loi, qui l'applique au cas particulier. Ces magistrats doivent ensuite exécuter les décrets que celui-ci a i*endus. Toutes les causes criminelles sont jugées par le code mahométan. En matière civile, la loi musulmane est appliquée aux Musulmans, les lois hindoues aux Hindous, avec cette différence que c'est le cazi qui décide dans le premier cas, et dans le second, la querelle est soumise H un punchayet, c'est-à-dire à un arbitrage de cinq individus choisis par les parties elles-mêmes, lesquels prononcent suivant les usages et les coutumes établis dans la localité. Dans l'un et l'autre cas, à moins d'injustice flagrante le soubah doit accepter la sentence.

Dans les provinces, la haute administration de la justice tant civile que cnmtnelle est concentrée entre les mains du fonctionnaire chargé de la perception des impôts, soit comme collecteur, soit comme fer-

mier. Il y a bien un cazi dans chaque district auquel il devrait en référer pour tous les cas qui concernent les Musulmans; pour tous ceux qui ont rapport aux Hindous il devrait s*en rapporter à un punchayet; mais toutes ces sauve-gardes de la loi sont depuis longtemps négligées, éludées ou tombées en désuétude. Tant dans la capitale que dans les provinces toutes les questions sont tranchées par la force ou par la faveur ; on ne s'attache pas même à conserver les formes de la justice. Les fonctionnaires ne considèrent que les moyens d'arriver le plus vite possible à leur but qui est de s'enrichir, et la grande masse du peuple est traitée comme si le gouvernement n'avait aucun besoin de son appui ou de son approbation, comme si le prince ne lui reconnaissait d'autre utilité que celle de pourvoir à son avarice ou à ses plaisirs. L'officier chargé de l'administration d'une province est approuvé et récompensé non selon sa moralité, mais en proportion des sommes qu'il transmet au gouver* nement : il en tire par conséquent le plus d'argent qu'il peut dans le moins de temps possible, ne considérant que son intérêt et celui de son maître, et n'admettant pas que les habitans puissent avoir même la prétention de quelque sécurité pour leurs vies ou leurs propriétés. La conséquence immédiate et nécessaire d'un pareil état de choses est que, dans le territoire du Nizam, un certain nombre de districts, tantôt l'un, tantôt l'autre, est toujours en insurrection. Or, ces insurrections sont la source de déchets considérables dans le revenu et de nouvelles dépenses qu'il faut compenser par de nouvelles concussions dans d'autres localités. Il est

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rare enfin que les revenus de l'année couvrent les dépenses^ et le surplus dUme année n'est pas employé H combler le déficit d'une autre. Si par hasard il y a uu excédant dans les recettes, cet excédant va dans la poche du prince, jamais dans les coffres de l'état. S'il y a déficit au contraire, il faut y faire face par une augmentation d'impôts. £n Europe, un gouvernement qui a besoin d'argent au*delà de ses moyens ordinaî* re$, pour une occasion pressante et passagère, telle qu'une guerre à soutenir, des calamités publiques k réparer, emprunte sur l'hypothèque de ses revenus futurs; mais, sous un gouvernement musulman et surtout indien et subsidiaire, le crédit public est une idée absurde et incompréhensible. Le ministre peut emprunter sur sa responsabilité personnelle ; mais un emprunt public avec la solidarité générale est une diose tout-à-£ait inconnue. Des dépenses extraordinaires amènent donc une pression extraordinaire. Voilà la piincipale cause des embarras de ces gouvernemens et la source fertile de beaucoup de tyrannie et de misère. On exige des fermiers généraux qu ils paient à l'état plus que leurs districts ne peuvent rapporter ; il leur faut à leur tour exiger l'impossible et dépouiller les habitans par le pillage et la confiscation. Qu'en résultent- il en dernière analyse? l'agriculteur abandonne le sol, le désespoir le feit émîgrer, le pays se dépeuple , les terres restent sans culture et les sources du revenu se tarissent. 11 n'y a pas de dette publique et la misère est à son comble. Un mal de cette espèce se perpétue de lui- Qièine et s'accroît en se reproduisant : le déficit a

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amené les avanies , les avanies ramènent le déficit. Voilà ce qui arrive de nos jours à Hyderabad, et si la mort ne vient pas bientôt trancher les embarras du ministre, l'époque à laquelle les expédiens ne suffiront plus ne saurait être éloignée, et il devra succomber aux difficultés de sa position.

Pour donner une idée des stratagèmes auxquels Chandoulâl a quelquefois recours , il me suffira de raconter un fait dont j'ai été le témoin en i8?9 t Chandoulâl avait emprunté à différentes époques, d'un riche banquier , pour les besoins de l'état mais sous sa responsabilité privée, plusieurs sommes dont le total, avec les intérêts accumulés à 18 p. ""1^^ avait atteint le chiffi*e de vingt lacs de roupies (5,ooo,ooo de francs). Cette dette commençait à lui peser; il ne trouva rien de mieux pour s'en dé&ire que le moyen suivant : faisant prévenir le banquier qu'il va liquider ses créances, il lui ordonne de les rassembler et de se présenter à son office. Le malheureux Soucar ne manque pas d'accourir ; aussitôt arrivé on le jette dans un cachot, espèce d'oubliettes où on te retient sans nourriture jusqu'à ce qu'il ait signé une quittance générale. Pendant ce temps on faisait détruire chez lui tous ses livres de comptes qui auraient pu témoigner contre le ministre devant le Résident, et on saisissait le numéraire qui se trouvait momentanément dans sa caisse.

Il faut cependant le reconnaître , une grande partie des désordres et des malheurs actuels de cet empire vient plutôt du système que l'Angleterre lui a inoculé que de ses administrateurs. C'est que par sa

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dépendance subsidiaire le prince est placé vis-à-vis du pays dans la même position que l'ijarahdar vis-à-vis de la province. Comme lui il est pressé dejouird^une position précaire qui dépend du caprice de la Compagnie ou même de celui d'un gouverneur-général. Il devra donc naturellement préférer le système désastreux des affermages à celui des taxes équitables et permanentes qui feraient le bonheur des peuples , puisque pour un temps plus ou moins long , mais qui durera probablement aussi long-temps que lui, le produit deceUe administration sera plus considérable. Ces princes savent bien qu'ils détruisent ainsi l'avenir du pays, mais cet avenir n'est plus pour eux, il est pour l'Angleterre qui doit les dévorer l'un après l'autre. Que leur importe que la misère s'étende comme une lèpre sur toute la surface du territoire, pourvu qu'ils jouissent dans le luxe et la sensualité des derniers jours d'un pouvoir qu'ils ne légueront pas à leurs enfaus? Qu'importe aussi à l'Angleterre? qu'importe à une société de marchands intéressés, tant que les revenus de leur vassal suffiront pour solder les troupes qu'ils font parquer chez lui, et pour satisfaire aux exigences périodiques de leur avarice? Si le pays devient désert, c est à leur profit ; si l'artisan , si l'agriculteur abandonnent le territoire , c'est pour transporter dans les provinces anglaises leur travail , leur industrie , leurs capitaux. Tout ce que la tourmente détache du sol voisin est une alluvion , un engrais pour leurs terres.

On conçoit maintenant pourquoi la Compagnie ne cberche nullement aujourd'hui à précipiter la disso-

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lution de tous ces états protégés. On saisit le motif de ce désintéressement qu'elle ne manque pas de faire sonner bien haut , quand elle affiche son regret d'ajouter un empire à son territoire. C'est qu'effectivement le jour où elle s'en reconnaît la maîtresse est celui où elle cesse d'en dévorer toute la substance. Ces vassaux couronnés sont ses instrumens de torture pour épuiser tout le sang , toutes les richesses d'un pays? ce sont aussi les mannequins politiques qui servent à tromper la haine des peuples. Un nouvel empire en s' écroulant en poussière est-il converti en province anglaise, qui soldera maintenant ce contingent dont la dépensevaretomber s*ir la Compagnie? Ce n'est point la nouvelle province, elle est épuisée; d'ailleurs on veut avoir l'honneur d'une administration plus libérale : l'amani remplace l'ijarah; ime perception équitable succède aux odieuses avanies; mais alors les revenus couvrent à peine les dépenses, il n'y a plus de dividendes à envoyer aux actionnaires de I>eaden-hall-street,il n'y a plus rien pour défrayer le luxe d'une armée et d'une magistrature sybarites. Il faut trouver un nouveau protégé pour lui attacher ces sangsues , et c'est ainsi que le cercle va toujours s'étendant.

L'histoire que nous venons de tracer est celle de tous les états subsidiaires. En changeant seulement les noms des pays, des princes et des ministres, elle est partout la même : partout les mêmes causes ont amené les mêmes résultats; tous sont atteints de la même maladie consomptive arrivée à différens degrés , à différentes phases de son cours. On sera peut-être

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curieux de voir la liste de ceux qui subsistent encore^ .et leurs bulletins comparés.

Les Sikhs indépendans et quelques érats du Rajpou* tana en sont encore aux premiers symptômes.

Dans les états de Scindiah, Sattarah, Baroda, le mal a fait des progrès.

A Hyderabad, Indor, Nagpour, Aoude, Joudh- ]K)ur, Jeypour, dans le Bundeicund, les peuples en sont arrivés au dernier degré de misère el d'agonie«

Le Mysore, Kutch , Travancore, Cochin n'existent plus que de nom : ce sont tout simplement des provinces anglaises dont les rajahs ou souverains se con-* tentent du rôle d'amanidars ou collecteurs ^ et re* coivent sur le montant des revenus une plus forte solde que les collecteurs anglais ordinaires.

Il nous reste enfin à considérer le système subsi* diaire dans son effet social. Ce que nous dirons d'Hyderabad conviendra également à tous les autres états semblablement placés. c< Le caractère d'un gouvernement musulman, mahratte ou rajpout, est exclusivenient militaire (^\). Tout gentilhomme est soldat; s'il n'est pas dans l'armAe il n'est rien ; ses pro« priétés sont des fiefs militaires; son rang, ses dignités sont gngnjés sur le champ de bataille; son entourage et ses serviteurs sont les officiers et les soldats qui combattent sous sa bannière. L'armée constitue donc de fait la noblesse du pays. On ne sait pas ceque c'est que les distinctions et les titres civils. L'introduction d'une armée auxiliaire, la création d'un contingent qui n'admet que des officiers anglais, et (i) GODlinualion de ta Lettre de sir Henry Russel.

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la protection assurée au Nizam envers et contre tous , ledélivrentde la nécessité de soutenir les établissemens mîlilairesde ses grands chefs féodaux et lui enlève les moyens de le faire s'il en avait la volonté. Abandonnés à eux-mcnies, ils doivent nécessairement succomber à la dépense qu'exigent ces nombreux hommes d'armes, désormais sans emploi et que pourtant ils ne sauraient congédier sans déshonneur, puisque ce sont généralement des serviteurs héréditaires et nés dans leurs familles (khanazad). C'est ime première cause de ruine ; mais il en est une autre plus cruelle encore : le Nizam est par la loi du pays l'héritier universel de tous ses sujets. Quand une personne de quelque importance vient à mourir , ses propriétés sont séquestrées par les officiers du gouvernement. Si le Nizam les rend à la famille, c'est une indulgence spéciale , une faveur particulière. Depuis que le souverain est irresponsable et n'a plus aucun motif de ménager ses sujets, cette faveur devient plus rare. A la mort de chaque tenancier, les fiefs des principales familles sont retournés à la couronne, et depuis trente-cinq ans, la mort du chef a entraîné invariablement l'anéantissement de sa race. C'est ainsi que la cour d'Hyderabad ne compte plus aujourd'hui qu'une douzaine de nobles, et même ce petit nombre n'a plus d'avenir, aucune espérance, aucun débouché pour son ambition. La splendeur de la cour s'est éclipsée, les distinctions qui résultaient de la faveur du prince et de son commerce journalier avec les nobles n'existent plus. Toutes les branches de l'administration sont concentrées et absorbées dans les mains du ministre; et même le poste qu'il occupe

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