‹ L'Inde Anglaise en 1843Chapitre 5 sur 268 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le cap dos Aiguilles. — Arrirée à Madras. — Franchir la barre.

— Description de Madras; une pagode; une mosquée. — Société de la

capitale ; le houkah; la promenade publique;

familiarité des oiseaux de proie.

lAi 9 mars i83i, par un temps superbe, nous remîmes à la voile : quelque» jours après nous doublions la pointe des Aiguilles , et nous étions balancés sur les longues vagues de la plus orageuse des mers^ toiir-à-tour sur une crête ou dans un abime. Jacquemont prétend que les flots ne s élèvent et ne descendent jamais à plus de vingt ou trente pieds audessus et au-dessous de l'horizon ; mais quand il s'exprimait ainsi, il n'avait pas encore doublé le Cap. C'est un spectacle admit^able à contempler de la poupe d'un navire, que ce flot qui fuit sous vous, creusant un précipice ou dressant une montagne , là même où vous venez de passer* Mais cette admiration cesse bientôt d'être mêlée d'effroi, quand on considère avec quelle facilité, on serait tenté de dire quelle intelligence, votre vaisseau^ comme le pétrel, rase la surface des mers, couronne et franchit successivement ces vastes palpitations.

Six semaines finirent par s'écouler, c^r même les

PREMIÈRE PAaTXE.*-iCHÀPrrR£ III. «3

jours les plus ennuyeux ont une fin» et le beau temps nous favorisant toujours, l'île de Ce^ylan s'éleva bientôt à Tborizon. Par un beau soir, nous reconnûmes le pic d'Adam, la brise de terre nous apportait les parfums du rivage et nous fit regreUer de ne point aborder à cette île enchantée* Deux jours après nou^ étions à Ja hauteur de Porto-Novoj nous devinons Cuddalore ; vient ensuite la longue frange de cocotiers, puis Pondichéry , si gracieusement assise , dor-» mant au murmure de sa barre, sur la rive d'une mer d'azur ; puis Sadras avec ses bosquets, ses pagodes à demi noyées; enfin cet amas de lumières étincelant da^ns une nuit obscure, c'est sans doute Madras* Nous jetons l'ancre entre deux vaisseaux dont nous n'apercevons que les silhouettes, et tandis que tout )e monde dort, je rêve tristement ^u lende^lain, qui me jettera tout effrayé au terme de mon voyage,

Tout-à-coup une main presse légèrement mon épaule ; «A quoi pensez^ vous, Warrpn ? à votre famille? comment on va vous recevoir? îïe vous inquiétez pas, mon enfant, si la terre natale ne vous est pas hospitalière, revenez à mon bord; VJtuvQra ne vous man^ quera pas, et vous ramènera, s'il le faut, jusqu'à la belle France. » C'était la voix du vieux Samuel Qv^ren. Les larmes aux yeux^ je remerciai le digne capitaine, et par reconnaissance pour lui, je commençai à ai* mer le peuple dont il était un si noble représentant.

^e i^mai i83i, ^ la ppinte du jo^r, j'avais f|ni pjir m'cndormir sur une des cages à poulet de ^ pQupp,Jqrsquejefifs réveillé en sursaut, en leoteu: %f ^» ^^Vf^ WÎ sernblj^içul çortir de \^ pgfert ftega^

dant par-dessus le bord , je vis efFeclivement deux hommes assis dans la mer , Tun accroupi, l'autre à cheval sur une espèce de navette très longue, excessivement étroite, et légèrement creusée à la surface. Chacun tenait une rame avec laquelle il guidait ce fragile esquif comme un animal sur lequel il serait monté : c'était un catimaran. Ces singulières constructions, faites de deux ou trois solives liées ensemble en forme de radeau, franchissent la barre, quand tout autre bateau y périrait; et les hommes qui les montent s'aventurent ainsi dans l'espoir de gagner peut-être quelques centimes, en vous apportant des lettres de vos amis du nvage, ou en vous vendant des fruits ou du poisson plus ou moins frais. On jeta une corde à l'un des rameurs; le catimaran fut amarre , et mes deux compatriotes , grimpant avec l'agilité de deuxsinges^ furenten un moment sur le pont. C'étaient deux Hercules de bronze, nus comme la main, à l'exception d'un langouti, petit chiffon passé entre les jambes. Je fus un peu surpris de cette première apparition et de ce léger costume ; plus tard , la couleur des Hindous finit par me paraître un habillement suffisant. Pourvu qu'ils eussent leur langouti, j'avais la même impression que s'ils étaient vêtus de noir, et rien de plus.

Mes yeux se tournèrent ensuite du côté de la plage. Le port de Madras, vu de la rade, offre un coup-d'œil très remarquable, a La somptuosité des édifices, rehaussée par les effets d'optique, les hauts vérandahs, les toits en terrasses, les colomiades blanches et élancéeS| se détachant sur un ciel du bleu le plus pur;

PREBIIÈRE PA&TXÉ.-^ CHAPITRE Ul. aS

tout cela couronné par la masse imposante du fort, le ressac de la mer écumante, qui bondit sur une étendue de côtes à perte de vue , la diversité des embarcations qui sillonnent la surface des eaux, les groupes de figures humaines , noires et affairées qu'on voit rassemblés çà et là sur la plage, tout concourt à frapper vivement le voyageur avidede nouveauté (i).» Je fus tiré de la contemplation de ces rives presque fantastiques, qui me faisaient , je ne sais pourquoi, Teiïet d'un mirage, par Famvée de plusieurs schelingues ou massoulahs, qui devaient nous conduire à terre : ce sont de grands bateaux sans ponts, bimples coquilles de cuir et d'écorce, dans la formation desquelles il n'entre ni clous ni chevilles. Les morceaux sont grossièrement cousus avec du nâro, espèce de chanvre tiré des filamens qui entourent la noix du cocotier. C'est dans un de ces bateaux que le voyageur qui veut débarquer à Madras doit tenter , au péril de sa vie de franchir le ressac, cette formidable barre qui se fait sentir tout le long de la côte du Coromandel , mais ici avec plus de terreur que partout ailleurs. Toute embarcation européenne y périrait en quelques secondes. Je descendis avec le capitaine Owen dans la première schelingue qui se présenta le long du bord. Nous y trouvâmes dix-neuf rameurs, dont un servait de pilote, tenait le gouvernail et dirigeait les mouvemens. Il était aussi chef d'orchestre; car, du moment que les rames plongèrent dans la mer, nos bateliers entonnèrent un détestable chant,

(1) (Maniai annuaif tndacUon de M. Augnsle Urbtio.

26 L'INDE Ai^GLiUSE EN 1843.

mélange de malabar et d'hindoustan, sur des airs bi« zarres et monotones. Les vers sont rimes ; le pilote chante le premier vers, et tous le redisent en chœur; puis il chante le second, et tous le redisent pareillement.

Bientôt nous approchons de trois lignes parallèles d'écume qui vont successivement mourir en mugissant sur le rivage, mais celle qui se dissout est immédiatement remplacée par une quatrième , en arrière des deux autres , qui se rue du fond de la mer avec un bruit épouvantable sur les pas des précédentes. L'art du nautonnier consiste ici à présenter toujours la pointe du bateau perpendiculairement à la ligne qui s'avance : la vague est ainsi coupée et glisse k droite et à gauche , tout en vous couvrant d'écume, puis elle soulève le bateau , qui semble faire la bascule d'abord en avant, puis en arrière. Vous avez jeté un cri, et la première ligne est passée. C'est maintenant que le danger est le plus grand, que le pilole s'agite^ crie, trépigne: c'est une pythonisse en fureur. Les rameurs répondent cri pour cri , agitent les rames à tour de bras, tout en regardant en arrière avec ter* reur: on dirait des diables qui se démènent. C'est qu'il y va de la vie!Regagnerez-vous à temps la perpendiculaire ! serez-vous prêt à recevoir l'ennemi sur 1^ pointe? S'il vous frappe en travers, dans une seconde il ne restera plus de votre esquif qu§ quelques fragr mens d'écorce et de cuir tournpyant svjr l'abîme. Vous avez encore un espoir cepen()ant ; voyez-vous à droite et à gauche ces brins de paille dansant dans l'écume, cesintrépidfiftcaiim^ransqui semblent d'ici des pétrels

PREUJÈIIE PA&TIE. — CHAPimE III. %j

de tempête? Ce sont de hardis plongeurs prêts à vous repêcher, si les requins toutefois n'ont pas pris les devants. Quatre fois^ ^u moins, vous passez par les mêmes épreuves, vous subissez les mêmes terreurs, et, Dieu aidant, vous venez enfin échouer sur le sable, où vos rameurs vous enlèvent aussitôt dans leurs bras et vous déposent sur le quaif palpitant encore, rendant grâces au ciel, et jurant qu'on ne vous y prendra plus.

Aussitôt notre arrivée , le capi^iue me conduisit chez MM. Arbuthnat, chefs d'une célèbre maison de commerce, où je devais trouver des nouvelles de ma famille. J'appris d'eux, à \na grande surprise , qu'ils étaient mes tuteurs, et que j'avais entre leurs mains un faible débris de fortune , fragment de Théritage de monpèrei qui allait me tirer momentanément d'un état de dépendance que j'avais cru imminent, et que ma nouvelle expérience m'avait si bien appris à redouter. Rassuré par cette planche de salut, je commençai à regarder autour de moi avec moins d'inquiétude et plus d'intelligence. Mes yeux s'arrêtèrent surpris et encbantéssur tous ces objets si nouveaux, siétonnans, sidifférensde la vieille Europe, C'était enfin \^ terre ▼ers laquelle tendaient mes vœux depuis ma première jcunessej j'y étais parvenu à travers tous les obstacles, je la teqais enfin f et cette prepaière victoire faisait l>atlre mon cœur de joie et d'espérance.

«Quel ravissement nouveau, dit Jacquemont, quel «étonnement incrédule n'éprouve-t-on pas quand on « descend poiu* la première fois sur la rive des tro- « piques! quelle impression profonde laisse à jamais « dans 1 ame d'un homme sensible aux beautés de la

a8 L*iNDE ANGLAISE EN 1843.

a nature 9 le premier tableau qu'il a contemplé du a monde équinoxial. — « H y a, dit M. de Humboldt , « quelque chose de si grand et de si puissant dans l'im- « pression que fait la nature sous le climat des Indes, « qu'après un séjour de quelques mois, on croit y c< avoir séjourné une longue suite d'années. Tout eu « effet, ici, p^traît neuf et merveilleux. Au milieu des (c champs, dans l'épaisseur des forets, presque tous « les souvenh's de l'Europe sont effacés ; car c'est la « végétation, surtout, qui détermine le caractère du (c paysage; c'est elle qui agit sur notre imagination par « sa masse , le contraste de ses formes et l'éclat de ses « couleurs. Plus les impressions sont fortes et neuves, « plus elles affaiblissent les impressions antérieures. La « force leur donne l'apparence de la durée, sous le c( beau ciel du midi la lumière et la magie des cou- « leurs aériennes embellissent une terre presque dé- « nuée de végétaux. Le soleil n'éclaire pas seulement, « il colore les objets, il les enveloppe d'une vapeur « légère, qui, sans altérer la transparence de l'air, rend « les teintes plus harmonieuses, adoucit les effets de « lumière, et répand dans 4a nature le calme qui se « reflète dans notre âme. »

Après avoir pris ma part d'un somptueux déjeûner, où je fus initié aux mets et aux fruits parfumés de l'Inde, j'appris de mes généreux tuteurs, qu'en attendant que tout fût prêt pour le voyage de Pondichéry, où je devais trouver une de mes sœurs , je recevrais l'hospitalité dans une magnifique villa qu'ils occu* paient alors dans la campagne de Madras. Effective* ment , après une heure délicieusement employée à

PREMIÈEE PARTIE.— C3IAPITRC in. «9

contempler, de la fenêtre ouverte à la brise, la barre, les vaisseaux dans la rade, le mouvement du port, on nous annonça que le cabriolet nous attendait. J*y montai avec M. Edouard Arbuthnot, et pour la première fois , je volai à travers les avenues de ma ville natale.

Divisée en deux parties distinctes, la ville blanche et la ville noire, Taspect de Madras est irrégulier et singulièrement bizarre. C'est l'Europe et l'Asie séparées par une esplanade. Des casernes , des maisons à toits plats y dans le genre espagnol , la plupart entou* rées de petits jardins et séparées par de belles rues ombragées de grands arbres; un palais, plusieurs églises, quelques bâtimeus construits sur les plus beaux modèles de l'architecture grecque ; enfin , une noble forteresse avec ses glacis , ses embrasures , ses canons, un murmure de vagues qui résonne dans toute Fatmosphère, et qui vous suit en s'afÊiiblissant jusqu'à prés d'une lieue: voila la ville blanche. Puis, un im« mense village où la vie fourmille, des huttes de boue entassées les unes sur les autres, des minarets, des pagodes, des mosquées : ici, tout un quartier dans le genre portugais; ailleurs, une maison isolée parmi les huttes, couverte en tuiles^ mais bâtie d'un seul étage et peinte en bandes verticales de diverses cou-» leurs; au-dessus, des cocotiers élançant leurs gerbes empanachées , le tamarin , le pipuol , le figuier sacré s'appuyant à terre par vingt troncs vigoureux, formant des voûtes et secouant de ses vastes rameaux l'ombre, la fraîcheur, le sommeil ; un peuple bronzé qui remuej qui dort^ qui travaille, qui fume, qui fait

3o L'tNDH ANGLAISE ETf 1843. "

ses ablutions; tout cela au milieu tie la rue : voilà la ville noire. Enfin, des avenues à perte de vue, larges, plantées des plus beaux arbres et bordées de ces magnifiques habitations, de cette longue suite de palais, doriques, ioniques, corinthiens, ces temples d'Athènes, qu'une belle pelouse ornée de bosquets et de fleurs met à Vabri du bruit et de la poussière : voilà the Gardens^ la délicieuse campagne de Madras. La villa occupée par MM. Arbulhnot est célèbre entre les plus belles des environs. J'y trouvai installée toute une colonie d'oiseaux de passage, tels que moi. C'étaient de nouveauic débarqués, des clients qui ne faisaient qu'une halte à Madras , en se rendant d'une station indienne à une auti^e ; des malades qui étaient venus chercher les brises salutaires de la mer. C'était un petit caravansérail où chacun avait à sa disposition, outre le salon commun, chambre à coucher, chambre de bains séparée, deux ou trois domestiques toujours prêts à paraître comme les serviteurs de la Lampe merveilleuse, et toujours prêts à vous offrir tout ce que vous pouviez demander: vin, fi-uits succiilens, café, liqueurs, l'humble cigare, le suave narghillé, ou leiéger gourgouri.Lescoursétaient remplies, les pelouses étaient couvertes des chevaux , des tentes des serviteurs de tous ces hôtes si royalement reçus. Hélas ! cet âge d'or ne pouvait durer ! Ma résidence dans l'Inde a été assez longue pour voir son déclin. Les profits du commerce ne sont plus suffisans pour soutenir cette hospitalité gigatilesque, et puis les bonnes traditions se négligent et se perdent à mesure que les communautés augmentent.

PREMIÉHE I^AKTre. -^CrtAPÎTHE IIL 3 1

Ce qu'il y â de certain , c'est qu'à mon dernier retour à Madras, en janvier 1840, je fus attristé du changement survenu dans les relations sociales. Les saints , comme on les appelle dans le pays y se sont répandus comme une lèpre sur toute la société. Le méthodisme , c'est-à-^lire un fanatisme sombre , excusable quand il est sincère, mais odieux quand c'est un masque hypocrite pour l'avarice ou l'ambition , a tout envahi. Les commerçans , les hauts fonc<> tioniiaires civils et militaires , qui désirent économiser la presque totalité de leurs profits ou de leurs énormes appointemens , le prennent assez volontiers ^\\r se soustraire à l'obligation de contribuer aux f^aisirs de la communauté , et se refuser à une hospitalité ruineuse, autrefois presque exigée d'eux. Au Heu de dîners et de bals qui leur coûtaient beaucoup , ils donnent aujourd'hui des sermons qui ne leur coûtent rien. Les jeunes gens qui veulent parvenir prennent aussi le même masque , qui leur sied plus mal encore, afin de plaire aux puissans, et en obtenir des places ; de sorte qu'en ce moment , à Madras, si l'on n'y prend bien garde, une invitation à diner ou même à une soirée, est un vrai guet-apens. Immédiatement après le repas ou avant les rafraichissemens , le maître de la maison vous fait acheter ou expier vos plaisirs, en vous retenant au moins une heure, sur vos genoux, tandis qu'il débite un sermon, sous forme de prière , avec le récitatif nasal des têtes rondes du temps de Cromwell. Dans mes visites précédentes, à Madras, j'avais cru pouvoir me plaindre de ce que les Anglais ne parlaient pas ; mais, comme

3a L'INDE ANGLAISE EN 1843.

le père de la muette, dans le Médecin malgré lai, j'a« voue que je préférais leur silence d'autrefois à leurs rapsodies d'aujourd'hui, et les aurais volontiers rendu muets j comme ci-devant.

Pour porter un dernier coup aux vieilles traditions d'hospitalité, les habitans des présidences ont eu recours à un moyen assez adroit : rétablissement d'un club ou cercle, où tout étranger, tout nouveau débarqué, tout voyageur de l'intérieur, peut s'abonner et trouver, à ses propres frais, bon gîte et bonne table. Toutefois , ces changemens peu gracieux ne se font encore sentir que dans les capitales ; partout ailleurs, dans l'intérieur du pays, l'hospitalité est encore la même. C'est encore un glorieux pays, où le cœur est chaud comme le soleil.

Pour en revenir à la villa Arbuthnot , nous entra* mes par un superbe escalier à double rampe, terminé par un portique grec , dont l'élégante colonnade se prolongeait tout autour de l'habitation , formant une galerie couverte ou vérandah. Cette galerie en supportait une autre toute symétrique, mais plus légère, qui entourait les appartemens supérieurs. Je fus d'abord conduit dans un vaste salon octogone, ayant huit portes ou fenêtres descendant jusqu'à ten^, et toutes fournies de jalousies, à travers lesquelles la brise de mer soufflait délicieusement. Un divan occupait le centre de la chambre; et, sur deux côtés parallèles, deux sophas se faisaient vis-à-vis. Du reste, très peu de meubles, dont on évite autant qu'on peut, l'usage dans ce pays, à cause du nombre d'insectes, et surtout de moustiques, qu'ils attirent.

PRESIIÈRK PARTIE. — CHAPtrUE III. 33

Après une simple formule d'introduction aux personnages rassemblésau salon, j'obtins la permission de me retirer dans l'appartement qui m'était destiné. Je le trouvai composé d'un salon, d'une chambre à coucher et d'une salle de bains. Les cinq ou six fenêtres commandaient dans le lointain une vue délicieuse de la rivière Addjaar et de toute la contrée voisine, tandis qu'immédiatement au* dessous, un parterre étalait des trésors de roses , de géraniums, de myrtes , de tubéreuses, dont l'air était embaumé. Le centre, ou plutôt la moitié de la chambre à coucher, était occupé par un immense lit carré, ayant huit pieds de côté et trois pieds au-dessus du sol. Sur la sangle reposait un matelas extrêmement dur, et au lieu de draps et de couvertures, une natte de paille blanche de la plus délicieuse finesse. Un rideau de gaze verte, léger et transparent, faisait le tour entier du lit et devait protéger le dormeur contre les moustiques. Une table de toilette, fournie de tous les objets indispensables à la propreté la plus raffinée» un fauteuil, quelques chaises et un secrétaire, complétaient l'ameublement. Mes ablutions terminées, je sentis le besoin de me recueillir. Il fallait écrire à mes sœurs , les prévenir de l'arrivée d'un frère dont l'existence n'avait été jusqu'alors qu'un rêve, qui venait leur demander peut-être une longue hospitalité , et qui n'avait plus d'autre patrie que la terre où il venait d'aborder, et où il s'était condamné à tailler son avenir.

l'étais absorbé depuis quelques heures dans celte occupation, quand mon attention fut soudainement réveillée par un petit cri perçant qui semblait s'élever

de la table même où j'écrivais. Enlevant les yeux, j'aperçus deux petits écureuils qui venaient d'entrer par une des fenêtres ouvertes (c'est une espèce grise plus petite que la nôtre et marquée de trois raies noires sur le dos). Ils avaient une querelle à vider, et ma table servait de champ de bataille. Après quelques secondes de combat, ils traversèrent la chambre en se poursuivant, et disparurent par une fenêtre. Cet incident me fit jeter les yeux tout autour de l'appartement, et je fus surpris du nombre d'insectes et de reptiles de toute espèce qui partageaient avec moi la jouissance des localités. Des lézards de toutes formes et de toutes couleurs bruissaient, couraient sur tontes les murailles et sur le plafond, à la chasse aux mouches; les écureuils ne faisaient qu'entrer et sortir; ils se considéraient comme tout-à-fait chez eux ; quelquefois une grosse araignée tarentule traversait rapidement le plancher; enfin des bourdons, des guêpes, des moustiques, chantaient en chœur sur tous les tons. Je conservai long-temps mon préjugé européen contre ce mélange de société; mais après quelques années de séjour dans l'Inde , on finit par s'habituer à toute cette rie qui fourmille et bourdonne autour de vous , comme on s'habitue en Europe au tapage bien plus fatigant d'un canari dans le coin de la chambre.

Je trouvai que les préparatifs pour le voyage de Pondichéry demandaient trois jours : tout en regrettant ce délai, je me proposai d'en profiter le mieux possible pour exploiter Madras , pour commencer l'étude dé cette grande mosaïque de l'Inde, pour bien saisir ces mœurs bizarres , ces couleurs locales si tran-

PREBUiRE Partie ^chapithe m. 35

chées parmi le peuple conquérait comme parmi les races conquises. Je commeiiçaî mes observations le soir même à table: c'est l'heure où T Anglais se montre le pins communicatif et parait le plus à son avantage^ il puise momentanément dans son verre une bonhomie étrangère à sa nature.

Les maisons de ces princes marchands de Madras et de Calcutta présentent, quand on les éclaire pour le repas du soir, un spectacle d'un grandiose et d'un édat extraordinaires. Les salles offrent toujours les pins nobles dimensions. Il faut de l'air dans ce di*mat brûlant; aussi le plafond s'élève, toutes les portes «ont ouvertes, voilées seulement de rideaux de gaze ou d'un léger tissu de bambous pour en défendre l'entrée aux chauves-souris,qui prennent possession de l'atmo»sphère au coucher du soleil. Les murs sont généralement de stuc blanc, fait avec des coquillages concassés, et d'un reflet admirable. De distance en distance, des candélabres à plusieurs brancbes sont adaptés à la muraille, supportant des lampes de verre où bruie de l'huile de noix de cocos, et d'où s'échappent dans tout l'appartement des torrens de lumière. Les frian-^ diers sont couverts de nattes de rotins de Calcutta , fines, luisantes et polies, qu'un pied novice n'aime point à fouler, mais qui paraissent plus tard déli*^ cieuses par leur fraîcheur. Le rare ameublement est de la plus somptueuse élégance ; la variété et le nom*^ bre des domestiques, leur air grave et respectueux , donnent une telle dignité à œs demeures, que voti$ vous croirie2 dans un palais.

Entrea&dmis la salle k manger: iat«ble est écrasée

3rs L*INDE ANGLAISE EN 1843.

80US le poids des viandes, tandis que, suspendu à quelques pieds au-dessus, un énorme et massif écran oscille comme un balancier: c'est le punkah. Jusqu'à l'arrivée des convives, son mouvement est presque imperceptible; mais du moment qu'on est assis, un serviteur le met en branle. L'atmosphère, ainsi déplacée, vient baigner vos tempes , prévient la sueur, ou l'enlève à mesure qu'elle se forme. C'est un immense soulagement, après la fatigue d'avoir marché d'un appartement à un autre; et quelques momens passés hors de son influence vous la font encore mieux apprécier ; aussi vous le retrouvez dans près* que toutes les pièces, car c'est ici un meuble indispensable de la vie. Derrière chaque chaise se tient un domestiqueen turban, à barbe et moustaches épaisses, les bras croisés sur la poitrine. Illesouvre',dèsque vous êtes assis, pour vous pousser plus près de la table, pour déployer et étendre votre serviette sur vos genoux , service très nécessaire , car vous n'en auriez pas le courage.

Sur la table, des bougies brûlent dans des cloches de verre de la plus grande beauté. Ces cloches sont renversées et adaptées à des chandeliers; la partie évasée qui est au-dessus est fermée par un couvercle percé à jour, qui protège la flamme contre le vent du punkah. Près de chaque convive est un assemblage de verres de différentes grandeui^, destinés à différentes espèces de vins. Chaque verre est couvert d'un petit chapeau chinois en argent, précaution indispensable contre les mouches et les insectes, car vous verrez quelquefois une nuée de sauterelles ou de fourmis

Page 1