PREMIÈRE PARTIE.— CHAPITRE III
ailées s'abattre sur la table et tout souiller en un instant. Chacun mange dans une assiette à double fond, où l'on entretient de Teau chaude, probablement parce qu'on n'a pas assez d'appétit pour supporter la vue d'une sauce refroidie ; et cependant on quittera la tablcy l'estomac surchargé , séduit de plat en plat par les épices dont tout est assaisonné.
Si vous êtes Français, vous êtes surpris de l'énorme quantité de bierre et de vin absorbée par ces jeunes Anglaises en apparence si pâles et si délicates. Je ne revenais pas de mon étonnement, en voyant ma gentille voisine disposer très tranquillement d'une bouteille et demie de bierre très forte qu'elle alternait avec une certaine quantité de Bordeaux, et finir enfin, au dessert, par cinq ou six verres d'un Champagne très léger, mais très spiritueux. Le seul effet produit semblait être de lui délier la langue, et de donner de la vivacité à ses yeux. J'espérai d'abord qu'elle pouvait être une exception ; plus tard j'eus occasion de me convaincre qu'elle représentait la règle générale. C'estainsi que la majorité des dames anglaises combattent la lassitude d'esprit et de corps qu'amène le climat. Le temps arrive bientôt où un pareil régime détruit leur santé : il faut alorsse séparer chacune à son tour de son mari, et retourner avec ses enfans en Europe. Mais l'habitude fatale est contractée; le voyage à bord ne fait que l'augmenter; elle empire avec l'âge , et trop souvent on voit finir misérablement par l'eau-de-vie , des créatures qui avaient quitté belles, brillantes et pures les bras de leurs mères et le toit paternel.
Vers la fin du duier, on voit arriver le houkah, qui
3a L*INDE ii^GLAISE EN 1848.
attire aussitôt Taltention de Tétranger par son élé» gance, et parle glouglou que produit l'air en passant au travers de l'eau. I^es fumeurs ont un domestique nommé houkabadar^ dont le seul emploi est d'entretenir et de porter cet appareil partout où leur maître va dîner. Il se compose d'une énorme cloche de métal incrusté, ou plus souvent de cristal, à moitié rem)>lie d'eau ; à cette cloche s'adaptent très exactement deux tuyaux, l'un droit, qui supporte un récipient en argent, l'autre flexible, qui traîne jusqu'à la chaise du fumeur, le long d'un petit tapis très étroit, sur l'extrémité arrondie duquel repose la cloche. Le tuyau flexible est une longue spirale de fil de fer dans une écorce de bouleau recouverte de soie ou d'étoffe précieuse : il est terminé par un bec d'or ou d'argent richement ciselé.
Avant de fumer, on verse toujours un peu d'eau de rose dans le tuyau. Le godauk, espèce de pâte sèche, que l'on fume, se compose de feuilles de roses, de 8U« cre candi, d'opium, et de pommes sauvages desséchées : il y entre peu ou point de tabac. « Cette corna position ne brûlerait pas seule; on est obligé d'en «( entretenir la combustion au moyen de plusieurs ce boules composées de poussière de charbon et de « farine de riz , qui brûlent d'elles-mêmes avec ar- « deur quand on les a une fois allumées, et dont on a couvre la surface du godauk » (Jacquemont). Si le chillum (ou la charge du houkah) est bien préparé, il exhale un parfum aromatique qui serait peut-être trop fort en Europe, dans nos appartemens fermés ; mais dans las vastes salons de llnde, sous la ven-
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tiJation du punkah, les sens en sont délicieusement affectés.
C'est la seule manière de fumer qui soit permise à table: elle est non-seulement reçue, mais il n'est pas eietraordinaire de voir une dame accepter le bec du tuyau de son voisin , pour en aspirer quelques bouffées. Les femmes indigènes y depuis la princesse jusqu'à l'esclave, passent leur vie à fumer, avec les seules interruptions du sommeil, de la toilette, de la prière et des repas. L'habitude du houkah devient toujours une passion : c'est un besoin sans cesse renaissant, qu'il faut satisfaire au réveil, après le déjeuner, après le repas du jour, après le repas du soir; il le faut encore pour s'endormir : c'est aussi la plus enivrante des jouissances.
Au diner succède une soirée sans conversation générale ou même particulière, très courte et pourtant trop longue. Le café pris, tout le monde se retire à dix heures, car les Anglais ne savent pas causer, ils se parlent quand ils ont quelque chose à se dire , mais ne cherchent jamais à trouver en dehors de la vie matérielle ou de la politique qu'on n'aborde que rare« ment , un sujet sur lequel l'esprit puisse s'exercer par une discussion gracieuse. La conversation est un fruit éminemment français.
Le lendemain^ avant le lever du soleil , je fis une longue excursion dans la ville noire. Il me tardait devoir de près cette grande fourmilière humaine, que je n'avais fait qu'apercevoir la veille en courant , d'assister à sa vie intime, de la surprendre à son lever. J'étais impatient desavoiraussi ce quec'était qu'une mosquée
et une pagode, choses dont j'avais lu bien desdescriptionsyinais dont je n'avais aucune idée bien définie.
A cette heure avancée, une grande partie de la population, les pauvres de toutes les classes, artisans , manœuvres, journaliers, dormaient encore en plein air, sur des nattes, et plus généralement sur la terre nue^ chacim devant la porte de sa maison. Le turban sert d'oreiller aux hommes^ les tresses de leurs cheveux aux femmes. Chacun dort la figure couverte d'un coin de son vêtement : c'est pour se garantir de la rosée et des insectes. Le mari et la femme sont enveloppés dans la même pièce de toile^ qui sert pendant le jour de jupon à la femme et pendant la nuit de couverture à tous les deux. Quelquefois deux ou trois couples des deux sexes^ différentes générations d'une même famille, sont ainsi rangés côte à côte. A mesure que la matinée s'avance , ces corps inclinés se relèvent, se dépouillent de leurs linceuls; la toilette commence^ elle se fait en plein air. La femme va chercher de l'eau qu'elle verse sur la tête et les épaules du mari accroupi; elle le lave, le frotte, huilera quelquefois tout son corps, peignera et tressera ses cheveux, toujours très longs, mais souvent réduits à une seule touffe au sommet de la tète ; enfin , selon qu il sera sectateur de Brahma, de VischiiououdeSchiva, elle tracera sur son front différentes lignes verticales ou horizontales, blanches, jaunes et rouges, de couleurs extrêmement vives et éclatantes, qui doivent indiquer sa caste.
Cette opération terminée, le seigneur et maître s'ac* croupit comme un singe sur le seuil de sa maison, et