‹ L'Inde Anglaise en 1843Chapitre 55 sur 268 · PREMIÈRE PARTIE. *«-QHtfnilE X. i^g · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. *«-QHtfnilE X. i^g

larges avenues qui viennent se croiser à vos pieds , et Tceil s'y promène librement avec la foule qui les anime sans cesse. De toutes parts on distingue des guichets, des tours, des arcs gothiques, le tout dé« coré avec une certaine profusion de toutes sortes d'ornemens, de balcons, de jalousies, de créneaux, de balustrades, de tourelles, de coupoles, de dômes ronds ou pointus, qui semblent un concert d'architec* tare orîentale varié sur tous les tons. Ce tableau a quelque chose de si neuf et de si étrange qu'on serait tenté de s'arrêter pour le contempler ; toutefois c'est un plaisir auquel il est pnident de ne se livrer que momentanément par cela même que Ton jouit ici^ à la lettre, du privilège presque toujours dangereux du diable boiteux, celui de plonger dans l'intérieur des familles. Les toits des maisons généralement plats sont entourés d'un parapet suffisamment élevé pour permettre aux femmes de chaque citadin d'y venir humer l'air sans voile et sans crainte d'être aperçues, soit des passans dans les rues adjacentes, soit même des terrasses du voisinage: elles sont donc dans rhabitude de s'y promener. Souvent aussi par une bizarre contradiction^ ce toit sert de lieux d'aisances. Or, les Musulmans sont tellement jaloux de la curiosité qui pourrait vouloir interroger le secret de leurs demeures qu'il est dangereux de se mon« trer trop long-temps dans une position aussi domi-* nante que la galerie de la grande mosquée : la balle de quelque époux de mauvaise humeur ne tarderait pas à siffler aux oreilles du curieux qui y stationnerait trop Jong-temps.

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Descendez donc bien vite de ce pinacle élevé, mais gardez- vous de plonger dans les allées latérales: vous vous sentiriez bientôt oppressé ; Tair semble manquer à vos poumons, et une impression de tristesse, de malaise et de dégoût succède à l'agréable surprise que vous venez d'éprouver. Les masses confuses de pierres, serrées les unes contre les autres , dans cette ville si tassée, avec leurs façades nues et élevées, rappellent constamment à l'esprit l'idée d'une prison ou d'une forteresse; le soleil et même la lumière n'arrivent plus jusqu'à vous. Les maisons ont deux, trois et jusqu'à quatre étages, les rues sont non-seulement étroites , mais des arches jetées hardiment d'une maison à l'autre , dans leur largeur, forment souvent une voûte interrompue, qui sert de communication entre les rangées d'habitations opposées. De distance en distance, une muraille est jetée de même entravers delà voie publique, avec une porte qu'il suffit de fermer pour convertir chaque quartier en une forteresse détachée. On se perd dans des impasses impraticables, réceptacles de la misère et du choléra, sillonnées par leur milieu et dans toute leur longueur par une ornière profonde) remplie d'un limon noir et infect dont les exhalaisons sont pestilentielles. Dans leTchorae, au contraire, c'est-à-dire, les quatre rues aboutissant à la grande place, tout est gai et plein de mouvement : ce La foule qui s'écoule et a se renouvelle sans cesse est éminemment pittoresa que par l'éclat et la variété des couleurs dans les « costumes; sa démarche lente, son indolence sont « pleines de grâce et de noblesse : on y rencontre

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« rarement l'expression de la grossièreté, jamais celle « de la brutalité; les contenances les plus rudes n'y ff sont que fières. La multitude oisive jouit de son « repos, comme d'un bien qui lui est familier, et l'ex- <( cessive misère qui en est la conséquence semble ne « pas l'attrister (i). » Elle n'a pas de plaisirs vifs et bruyans ; mais aucune émotion, aucun souci ne précipite ses mouvemens ; elle marche aussi lentement aux spectacles qu'elle aime, qu'au travail léger auquel sa subsistance l'oblige quelquefois. C'est peut-être le secret du plaisir qu'on éprouve à la contempler; sa quiétude , son calme même sont communicatifs.

Quant aux femmes, on en voit très peu dans les rues, et toutes celles qu'on y aperçoit sont des bayadères de la plus basse classe ou des esclaves. Ce n'est pas cependant que les femmes soient enfermées : elles peuvent sortir sous le moindre prétexte pour visiter leurs mères, leurs sœurs , une amie, pour faire des emplettes; seulement, pour peu qu'elles aient de prétentions au rang ou à la fortune, elles ne s'aventurent qu'en palanquin, strictement voilées, ou en hacquerey (petite voiture à bœufs, surmontée d'une tente, qui remplace nos fiacres dans les cités de l'Asie).

Hyderabad est une ville d'une grande étendue et la plus peuplée de l'Inde méridionale; on fait monter le nombre de ses habitans à deux cent cinquante mille. Sa construction, d'une date assez récente, est évidemment d'une époque de décadence dans les arts, el à l'exception du Tcharminar qui n'a d'extraordinaire que sa masse^ elle ne peut se vanter de posséder

(() Jaeqœmont.

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aucun monument remarquable. Parmi beaucoup d'édifices étranges el grotesques , les seuls qui offrent quelques traces de cette perfection que nous avons observée ailleurs, à Sadras par exemple, sont les petites pagodes mitrales à l'antique que Ton rencontre dans les quartiers hindous et dont les ornemens de pierre sculptée sont d'une beauté et d'un fini remarquables. L'architecture musulmane avec ses constructions élégantes et aériennes ne s'y retrouve que sur les tombeaux. 11 est vrai qu'ils sont nombreux ; les morts tiennent autant de place que les vivans. A chaque instant on traverse un cimetière du goût le plus exquis, où la maçonnerie se joue en dentelles, en arabesques, en moulures fantastiques, revêt une légèreté, une grâce, ime coquetterie qui éloignent toute impression pénible. C'est la promenade, le rendez-vous du soir surtout à l'heure de la prière qui se dit en public; chacun s'incline devant Allah, les genoux sur le tombeau de ses pères, dans la poussière de ceux qu'il a aimés et perdus. Les fleurs et le feuillage cultivés avec un soin religieux contrastent avec les tnonumens funéraires et répandent à l'enlour leur fraîcheur, leur ombre et leurs parfums. La mort ainsi parée se dépouilla de toutes ses terreurs. A l'exception des boutiques et des temples, presque chaque maison ne présente à l'extérieur qu'un simple mur de boue sans ouverture, si ce n'est quelque étroite meurtrière à vingt ou trente pieds audessus du sol : toutes les portes et fenêtres hormis la porte d'entrée donnent sur une cour intérieure oii l'œil ne peut pénétrer. Les quatre grandes rues dont

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nous avons parlé fout exception à la régie précé<dente : ce sont aussi celles qui offrent le plus dMntérét au voyageur curieux de connaître les occupations , les besoins et les habitudes du peuple et surtout de la classe industrielle. C'est proprement le bazar, c'est ici que l'on observe le plus de mouvement et de commerce et que se trouvent les principales boutiques. Dans celles des tailleurs, vous voyez étalés les produits les plus précieux de Cachemire et de Delhi. « Ces artistes habiles qui savent faire aux étoffes des reprises en points invisibles sont assis en groupes dans leurs ateliers , occupés à raccommoder de superbes châles qui en sortant de leurs mains seront vendus à des acheteurs peu clairvoyans pour des tissus tout neufs. » Toutes espèces d'artisans se livrent également dans leurs boutiques ouvertes aux occupations de leurs métiers. Les demeures des teinturiers se distinguent par de grandes pièces d'étoffes aux couleurs réjouissantes, suspendues au bout de longues perches; celles des chaudronniers, étincelantes -de vases de cuivre et d'airain, sont plus apparentes encore. Dans chaque rue, im banquier ou changeur est assis à côté d'une pile de cowris (sorte de coquille qui sert de monnaie dans une partie de l'Afrique et de llnde ). Ces hommes réalisent d'énormes bénéfices dans le courant de chaque journée. Dans leurs échanges, ils retiennent sur chaque roupie un agio et font en outre Tusure en prêtant leur argent à gros intérêt (i).

Après eux viennent les confiseurs, personnages au moins aussi importans à Hyderabad qu'en France,

(sj Oriental Ànnuah Description de Bénarès , traducUon d'Urbain.

i8o i;i\DE ANOLAISR EN 1843.

malgré notre réputation méritée de gourmandise. Mais ici vous êtes initié aux mystères les plus intimes de leur alchimie; la manipulation ne s'arrête jamais; à toutes les heures du jour vous les voyez occupés à confectionner en public leurs gâteaux de sucre et leurs friandises les plus recherchées. Dans une marmite de fer placée sur un feu de charbon , on voit bouillir le sirop qu'on remue de temps en temps à Taide d'une cuiller de fer. Quand le mélange a acquis le degré voulu de consistance et de viscosité et qu'il a absorbé une quantité suffisante de la poussière qui s'élève en nuage du sol, on le verse par cuillerées dans un plateau de fer où on l'entend frire et siffler. De là quand les gâteaux sont bien cuits , on les replace sur le comptoir ou plateforme où s'opère toute la manipulation , et où ils sont de nouveau saupoudrés de poussière jusqu'au moment d'être enlevés par les amateurs. Rien ne saurait être moins tentant pour un Européen.

C'est encore à Hyderabad que vous trouverez même aujourd'hui les plus belles pierreries du monde, diamans, rubis, émeraudes, grenats et surtout des perles ; mais il vous faudra guetter patiemment et les acheter une à une à mesure que la noblesse qui s'éteint envoie successivement tous ses bijoux au marché pour se procurer le pain du jour. C'est ici qu'il faut chercher ces tissus plus légers que des ailes d'abeilles. « Ces écharpes de Bénarès en étoffes d'or ou d'argent, hor* dées de larges franges ; enfin ces fameux kincabs qui défient les secrets les plus merveilleux de la mécanique moderne : mais rien n'égale en beauté les bro-

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