‹ L'Inde Anglaise en 1843Chapitre 56 sur 268 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE X · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE X

deries sur velours qui ornent le pugri ou turban indien. Cette superbe coiffure ressemble à un groupe de pierres précieuses, et quand un Indien d'une belle figure et de belles proportions est vêtu d'une veste et d'un pantalon de brocard cramoisi et or, d'un cachemire en guise de ceinture, d'un autre châle jeté sur son épaule, avec une robe et un cimeterre garnis de diamans, ce costume peut rivaliser de luxe et de magnificence avec les plus riches du monde » ( i ). Des nobles revêtus de cet habillement resplendissant et montés sur des chevaux de bataille dont le harnais est couvert d'argent massif traversent parfois les places publiques comme des météores, suivis d'un cortège plus ou moins nombreux de bravos armés de hallebardes, de sabres et de fusils à mèches qui , pour être à-peu-près nus, n'en sont pas moins pittoresques. Nous rencontrâmes plusieurs de ces dandys I mais ils se détournaient généralement de notre passage; l'antipathie des chevaux entrait dans cet éloignement pour au moins autant que celle des cavaliers ; ces animaux ne peuvent surmonter leur terreur en présence de l'éléphant et se renverseront en arrière plutôt que de passer à côté.

Cependant, vers le centre de la ville l'ouverture d'une immense porte cochère dans un massif de maçonnerie servant de corps-de-garde laisse apercevoir la cour en terrasse du palais de ChandoulâL A Texterieur c'est encore la même muraille nue et grise; seulement de petites tourelles suspendues aux créneaux et ressemblant assez aux anciennes tours de

(i) Oriental .Inraual, traduction de M. Auguste Urbain.

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garde du château féodal donnent un air un peu plus distingué à cette demeure. Le fils du ministre, Raja- Bala-Poursat, descend pour complimenter le Résident du balcon d'où il guettait notre arrivée ; nos élépbans se rangent en ligne dans la cour et nous descendons de nos montures pour profiter de la permission qui nous est donnée de visiter le séjour de l'homme étrange qui dispose en maître du plus riche fleuron de la couronne brisée du grand Mogol.

Sous un péristyle peu élevé, supporté par de petites colonnes de bois peintes et dorées d'une manière fantastique, s'ouvrent plusieurs petites portes, r^efil» de notre hôte, accourant au devant de l'ambassadeur, le prend par la main suivant l'étiquette orientale, et le fait entrer par celle de droite ; tout le cortège se presse à la suite comme le troupeau suit le bélier. Nous grimpons un petit escalier de bois très obscur où deux personnes peuvent à peine avancer de front, et nous arrivons au premier dans la salle du balcon d'où nous pouvons étudier tout le plan de r habitation. I-*a maison de Chandoulâl est le type exact de celle de tous les riches Hindous ; elle est composée d'une grande cour carrée entourée sur trois côtés de deux étages de petits appartemens s'ouvrant tous sous une galerie irouverte. Cette galerie est aussi supportée par des piliers eu bois indignement bariolés , tandis que sur la face correspondant à l'entrée ?e trouvent deux salons, le diwan e àm et le diwan ekhas, salon public et salon intime; le premier ayant vue sur les jardins extérieurs, l'autre sur la cour intérieure. Quanta l'ameublement, on trouve

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çà et là quelques articles dispendieux mais de mau* vais goût, et tout auprès des vieilleries qu'on ne soudrirait pas dans la plus modeste maison européenne. Les boiseries du plafond sont sculptées , mais il n'y a pas une porte qui joigne ni une fenêtre qui ferme. On rebâtirait plutôt une nouvelle maison que de remettre une vitre cassée. Ce qui sert au bien-être réel, à la commodité est entièrement négligé, et à défaut du nécessaire qui manque partout en toutes choses on est étonné de rencontrer un superflu bizarre qui se montre par intervalle : un piano^ par exemple, dont personne dans la capitale ne connaît l'usage, des pendules françaises qu'on ne remonte jamais, des lustres dans toutes les chambres et dont il faut constamment se garer la tête , de petits cadres de mauvais goût contenant des gravures coloriées comme on en peut voir dans une auberge de village, des fauteuils de bois doré couverts de velours superbe mais tout rongés par les insectes et dont on ne fait usage qu'en présence des Européens : c'était toujours luxe et misère. Au milieu de tout cela, l'objet le plus curieux était certainement le fils de notre hôte qui nous faisait les honneurs de la maison de ville de son père, tandis que celui-ci nous attendait à la cam pagne. Raja-Bala-Poursat semble la gloutonnerie incarnée : c'est un monstre d'obésité dont le corps se meut difficilement, mais dont les yeux stupides roulent continuellement sur ses visiteurs, tandis que ses tnâchoires ruminent sans cesse quelques feuilles de bétel préparées avec de la chaux, du pan et autres épiées qu'il a toujours près de lui dans une espèce de

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bombonnière. L'expression de ses yeux trahit à chaque instant les émotions ignobles de son âme : on sent qu'il voudrait flatter, ramper, se coucher à vos pieds, qu'aucune bassesse ne lui coûterait s' il espérait vous plaire, mais qu'en dépit de lui-même il est gêné : un mécontentement invincible, une sourde haine l'animent contre ces Européens qui ont l'instinct spontané de sa nullité, qui lisent dans chacun de ses traits sa sensualité brutale, ses vices, ses mœurs infâmes. De tous les sujets du Nizam, il n'en est pas un moins capable de succéder à son père. Il nous faisait à tous une impression pénible : c'était de l'aversion et du dégoût comme au contact d'un reptile; aussi le Résident demanda-t-il bientôt le rukhsat (la permission de se retirer): tel est l'usage universel en Orient |)our prendre congé, et nous remontâmes sur nos éléphans pour traverser le reste de la ville et gagner la campagne.

Un long faubourg formé de maisons bizarrement construites, tombant en ruines et dispersées sans ordre, mais dont l'ensemble est pittoresque à cause des arbres et des arbustes fleuris qui les entourent, conduit à de vastes champs de riz dans une fraîche vallée. Les tertres formés par les tombeaux à droite et à gauche tracent un étroit sentier sur cette mer de verdure; les arbres dorénavant solitaires deviennent plus rares; un seul massif d'une couleur plus sombre s'élève dans le lointain derrière de hautes murailles; des flèches et des globes dorés étincellent parmi le feuillage : c'est le Baghaderi , la villa de Chandoulâl ; c'est une page dérobée aux Mille et Une Wuils; c'est

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