PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE X. i
un labyrinthe de kiosques, de jardins, de fontaines, de pièces d'eau; c'est à-peu-près la grande allée de Versailles en face de l'orangerie, si vous vous figurez nos chênes et nos charmilles remplacés par le cocotier, le cyprès, l'arékier, le mimose, le bananier, par la richesse et la variété de couleurs de la végétation orientale. Il faut supposer encore qu'au lieu de larges, pelouses de verdure ce sont des parterres de fleurs de toute espèce, mais où l'on remarque surtout les balsamines^ les géraniums et plus fréquemment encore des pavots blancs et rouges. Il y a d'ailleui*s le même nombre de bassins et de jets d'eau, mais beaucoup plus mesquins. Le kiosque central appelé par excellence le Kangmahl ou pavillon des mille couleurs est celui qui est préparé pour notre réception. Cest une espèce de chalet en bois, quadrangulaire, composé d'un rez-de-chaussée et d'un premier, formé de deux galeries supportées par de légères colonnes à cannelures torses ; celle du rez-de-chaussée s'ouvrant à l'extérieur, celle du premier sur une cour cloîtrée , où se trouvent les retraites mystérieuses du ïénanah.
CiOmme nous descendions de nos éléphans au pied des degrés devant la principale façade, nous vîmes s'avancer à notre rencontre, supporté par deux serviteurs, un petit vieillard courbé en deux et en apparence arrivé au dernier degré de décrépitude. Son turban était celui d'un brahmane de la caste des écrivains ou commis et il portait au cou le cordon brah- "Ionique. Il était vêtu avec la plus grande simplicité. IJiie tunique de mousseline de laine blanche nouée
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sur la poitrine avec des cordons, des paejamas ou pantalons turcs de soie cramoisie, des chaussettes de soie blanche sans pantoufles ni babouches (il les avait dépouillées pour nous faire honneur), enfin un très beau châle de cachemire en guise de ceinture complétaient tuut son costume. Les seuls bijoux qu'on put lui voir étaient des bagues de grande valeur, dont un immense diamant qui jetait un feu extraordinaire, un rubis avec son cachet gravé en caractères persans, et quelques émeraudes. Toutefois il n'affecte pas toujours cette simplicité : dans les grandes occasions il se pare souvent de perles, de pierreries et de diamans , pour la valeur de phisieurs millions.
Après avoir échangé avec le Résident le salut d usage qui consiste à s'incliner et à porter trois fois la main avec les doigts étendus de la hauteur du genou et quelquefois même de la terre jusqu'au front, Chandoulâl, car c'était lui, après le salamaleikoum et les questions ordinaires, prit le Résident par la main et le conduisit à la salle de réception élevée de quelques degrés qui commandait une vue générale des jardins. Nous avions pris la précaution de nous faire précéder chacun par nos khctmatgars ou valets de chambre; ils étaient à leur poste sous le péristyle extérieur, prêts à nous débarrasser avant d'entrer de nos bottes et de nos souliers qu'il eût été aussi impoli de conserver que d'entrer dans un de nos salons d'Europe le chapeau sur la tête. la foule des natifs autour de nous marchait de même pieds nus ou en bas de soie : cet usage ne paraît plps étonnant, on lo trouve même fondé en raison,
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quand oo coDsidère que les Orientaux se couchent sur leurs tapis , y posent constamment les mains et quelquefois le front à l'heure de la prière. Il est donc essentiel qu'ils soient de la plus grande propreté. Ciiez Chandoulâl ce tapis consistait en une simple toile blanche tendue sur tout le plancher. Après nous^ être donc déchaussés conformément à rétiquette, nous montâmes d'un pied léger les quelques degrés qui nous séparaient de l'estrade où le ministre était déjà assis à côté du Résident, puis passant successivement en revue devant lui, nous lui fîmes notre salâm et allâmes nous asseoir dans les fauteuils qu'on nous avait préparés à sa droite et à sa gauche en un demicercle dont il occupait le milieu. Ce lut alors que j'eus le loisir de l'examiner pour la première fois , et je trouvai bientôt un étrange plaisir dans cette étude. I^ tête de Chandoulâl est éminemment caractérisée. Pendant qu'il s'entretenait en persan avec le Résident et souriait avec une grâce et une finesse singulières, ses yeux parcouraient lentement toute l'assemblée. C'était de ces yeux qu'on ne peut sonder; il sortait de leur prunelle noire des flots de lumière , deux éclairs qui rayonnaient sur vous, qui vous pénétraient, qui allaient chercher vos pensées jusqu'au fond de votre cœur : c'était le regard de la couleuvre capelle qui fascine l'oiseau; on ne pouvait s'en détacher. XI n'avait plus de dents et sa lèvre inférieure d'un rouge foncé ressortait et contrastait avec sa peau presque blanche ou plutôt d'un jaune doré, ainsi qu'avec ses ïnoustaches d'un noir mat et artificiel démenti par ce que l'on pouvait voir de sa barbe.
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Dès que nous fumes assis on fit jouer les grandes eaux dans les bassins. Les Indiens ont évidemment quelque prétention en hydrostatique, mais Tefiet général m'en parut assez médiocre , comparé surtout à ce qu'on voit chez nous; ils diminuent l'effet de Tensemble en s'ingéniant à trouver mille |>etites combinaisons dans lesquelles ils gaspillent leur eau : le grandiose est sacrifié au coquet. Après un assez long intervalle consacré à ces jeux aquatiques dont on varie à l'infini les évolutions comme on change les décorations sur nos théâtres , des serviteurs se présentèrent avec des colliers de fleurs blanches (une espèce de jasmin très odorant) qu'ils passèrent au cou de chacun des convives et nous fûmes introduits dans la salle du festin. Là nous trouvâmes encore une fois nos propres doinestiques, chacun derrière le siège réservé à son maître et chargé des couverts d'argent que nous avions dû apporter avec nous, ces ustensiles ne se trouvant pas dans un établissement hindou, pas même dans un palais, puisque prince et populace mangent avec leurs doigts. Des masses de viande dans des plats énormes encombraient la table , mais tout était servi sans goût et sans ordre, tout était froid à la glace, les mets ayant été apportés depuis plus d'une heure. Des plats d'argenl massifs, des candélabres de toute beauté contrastaient sur la même table avec des chandeliers de cuivre comme on en peut voir dans nos cuisines. -D'énormes glaces couvraient toutes les murailles et eussent paru superbes sans la malpropreté et les efflorescences qui les ternissaient; il eût été presque aussi facile de se voir