‹ L'Inde Anglaise en 1843Chapitre 59 sur 268 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE X. igx · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE X. igx

culer les nâtch. Derrière nous étaient rangés nos domestiques tous fort curieux d'assister à ce spectacle. Pour les Européens cela devient bientôt fastidieux; mais les naturels du pays ne se lassent jamais de contempler les exercices de leurs danseurs et resteront assis toute la nuit avec une patience exemplaire, les yeux constamment fixés sur les groupes qui se succèdent sans interruption, dans une espèce d'extase. Je dois cependant avouer que ces nâtch chez le ministre, étaient bien supérieures à ce que j'avais vu à Nellore. « Les groupes qui arrivent en tournant en cadence se composent ici de sept personnes : deux seulement forment la danse , elles avancent et se placent vis-à-vis de l'assemblée ; trois autres sont des musiciens qui les suivent et restent en arrière; de chaque côté se plante un massalchi ( porteur de torches) avec son flambeau qu'il élève et abaisse en suivant le mouvement des bras et des pieds des danseuses. Ces femmes offrent à l'œil des formes très pittoresques quoiqu'un peu chargées par les plis volumineux de leur vêlement. Ce vêtement consiste en un pantalon de soie couleur claire, orné de bordures et de broderies d'argent et assez long pour ne laisser voir qu'en passant les riches anneaux à grelots qui entourent les chevilles. Leurs orteils sont couverts de bagues; une chaîne d'argent large et plate se croise sur le coude-pied. Par-dessus le pantalon, elles portent "ne jupe d'étoffe précieuse ayant au moins douze largeurs, garnie de larges bordures d'or ou d'argent terminées par des franges épaisses de même matière ; nne petite veste sentant la poitrine est presque enliè-

rement cachée sous un voile immense qui fait plusieurs tours et retombe devant et derrière en larges pointes. Les mains, les bras et le cou sont couverts de joyaux, la plupart d'un grand prix, et les cheveux, relevés avec des rubans d'argent sont attachés par des aiguilles du plus beau travail ; le bord des oreilles est percé tout autour d'une multitude d'anneaux qui forment une espèce de frange ; l'anneau du nez est du diamètre d'une pièce de deux francs : il est formé d'un fil d'or mince; une perle et deux ou trois autres bijoux y sont suspendus et s'agitent autour de la bouche d'une manière peu agréable. A l'exception de cet ingrat ornement, le costume est non-seulement riche mais d'un bon effet. Ces danseuses sont en même temps musiciennes ; accompagnées d'un tamtam et de deux sortes de guitare elles commencent ordinairement leur chant sur un diapason extrémementaigu qu'elles soutiennent aussi long-temps qu'il leur est possible (i). » On dirait que c'est seulement quand elles sont fatiguées qu'elles descendent à des inflexions plaintives quelquefois assez douces : c'est le seul moment où elles plaisent à un Européen. Quant à la danse nous l'avons déjà décrite; elle est encore moins intéressante que la musique.

Les danseuses de l'Inde ne sont nidlement à classer sur la même ligne que les filles publiques d'Europe: a 11 n'est pas entendu que la prostitution soit leur « gagne-pain ; elles viennent quand on les appelle, <c pour danser et chanter, et si elles font preuve a d'autres talens c'est par pure faveur. Leur air est

(i) Oritntal Ànnual, tndaction d^Auguste Urbalo.

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X généralement aisé, décent et gracieux ; vêtues avec t la plus stricte convenancej d'une riche étoffe- de X soie, tandis que les honnêtes femmes sont très c insuffisamment couvertes de haillons grossiers ; K dansant y chantant, capables de causer quelques ( minutes, tandis que celles-ci abruties par la ser- ( vitude domestique n'osent parler devant un hom« X me : les nâtchgirls semblent n'avoir qu'une noble et K élégante coquetterie. Cet ordre de choses ennoblit i jusqu'à un certain point la condition de courti- X sanes : il y a dans leur existence quelque chose X qui rappelle celles de la Grèce (i). d Aussi sontelles bien loin d'être méprisées comme en Europe; un certain hommage les accompagne même audelà de la tombe et leurs mausolées rivalisent avec ceux des inapératrices et des sultanes. Au lieu de faire un étalage de vice comme dans nos pays, elles semblent fuir les regards : c'est à peine si elles paraissent un instant aux fenêtres de quelques maisons, encore ce n'est que la plus basse classe qui consent à cette dégradation ; les autres îe laissent deviner plutôt qu'entrevoir derrière une Qatte claire de bambous qui pend à la porte de leur lemeure.

Je remarquai bientôtqu'outre la foule qui s' étendait levant nous il y avait d'autres spectateurs qui, pour hve invisibles, ne prenaient pas moins d'intérêt à la nàtch, et qui révélaient leur présence par des chuchote, niens et des éclats de rire étouffés. C'était, derrière cer-

(0 JacqDGmont. ^ ' i .

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tains treillif» en bois ouvrant surlesaton , les dames du harem de Chandoulâl et de son fils, qui voilées d'ailleurs par des rideaux de gaze pouvaient nous voir sans être aperçues. Il paraît que la vanité de quelque jeune mère avait excité une discussion sur la convenance d'envoyer ses enfans recueillir l'admiration des sahiblog (gentilshommes européens). Effectivement, une porte s'ouvrit bientôt pour admettre deux domestiques et deux enfans. Une ayah (ou bonne) portait un nourrisson entre ses bras : sur la petite tète de l'enfant était une calotte ou bonnet grec enrichi de broderies éblouissantes et son petit corps était chargé d'autant d'omemens qu'on en pouvait placer. Venait ensuite un khetmatgar conduisant par la main une jeune fille de cinq ans littéralement écrasée de pierreries; ses oreilles, son nez, ses bras, ses chevilles^ étaient tellement surchargés que ses mouvemens en étaient gênés. Son teint n'était ni blanc ni noir, mais plutôt un jaune doré et diaphane, les cils et les bords des paupières avaient une ombre de sourmah (préparation d'antimoine) qui donnait un air de langueur à ses grands yeux noirs en amandes; les bouts de ses doigts étaient teints avec de l'hennah en rose foncé Elle n'avait point la vivacité ordinaire d'un enfant de cet âge , ne paraissant faire aucun mouvement de sa propre impulsion , mais restant volontiers assise » les yeux fixés sur les étrangers ou sur les danseurs avec un sourire calme et rêveur sur ses traits.

A la n&tch succéda un magnifique feu d'artifice ^ genre de spectacle dans lequel les artistes indigènes n'ont point de rivaux : ce sont de vrais drames écrits

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avec du feu, dont les catastrophes sont des explosions qui finissent en pluie d'étincelles et dont Tobscurilé est le rideau. Ils terminent fort agréablement toutes les soirées. Au moment de prendre congé, on apporta sur un plateau de laque une quantité de petits flacons contenant de l'huile de sandal dont on distiibua une paire à chacun des convives, pendant qu'un autre domestique aspergeait nos habits et nos mouchoirs avec de l'essence de rose.

Il était minuit passé quand nous montâmes nos éléphans ; nous travei'sâmes encore une fois toute la capitale dans une obscurité profonde interrompue seulement par le reflet de nos torches, et de distance en distance par une illumination brillante devant quelque pagode où l'on distinguait des chants de bayadères au milieu d'instrumens barbares. Le service religieux des Hindous semble consister surtout dans l'effroyable vacarme que font les brahmanes en frappant sur les tambours et les tamtams toujours suspendus au plafond des pagodes, et en sonnant dans diverses trompettes de tons et d'octaves différens. La discordance de ces sons est horrible au-delà de ce qu'on peut s'imaginer. La plus terribk de leurs trompes est droite, presque cylindrique, longue de deux mètres et largement évasée $ les sons ressemblent à ceux de la cornemuse de nos campagnes, mais mille lois plus volumineux: c'est à faire tomber les murailles. Même à cette heure avancée et jusqu'à la première aube du jour la foule inonde les portiques, et parmi les assistans nul ne va pour être simple spectateur : chacun s'exerce à qui fera le plus de tapage et frappe

rgô L'INDE ANGLAISE EN 1843.

OU souffle de son mieux; ils semblent se délecter dans l'affreuse discordance de leur vacarme. Noiis étions déjà bien loin que les sons perçans et lugubi'cs de ces redoutables trompes nous poursuivaient encore et déchiraient nos oreilles. Je me rappelle qu'en traversant dans notre fuite une rue étroite, Téchelle suspendue au côté gauche de l'éléphant que nous montions accrocha une poutre qui s'avançait, et l'animal insensible à cette résistance enleva sans s'en douter toute la toiture d'une maison. Nous ne nous aperçûmes de cet accident qu'aux cris de détresse des habitans ainsi soudainement appelés à coucher à la belle étoile. Vers deux heures nous étions de retour au faubourg de Chaderghât où la majeure partie de la société trouva un asile dans les demeures hospitalières des messieurs Palmer.

Puisque me voici à Chaderghât, j'en profiterai pour décrire une société toute particulière qui n'existe que dans cette petite localité, qui ne ressemble à aucune autre sur la surface du monde et qui passera bientôt à l'état fossile. Le ton qui y règne n'a aucun rapport avec celui de Secunderabad ou de Bolarum ; ce n'est ni la nullité exclusivement militaire du premier de ces cantonnemens , ni le sybaritisme indolent, gracieux et raffiné du second. Cette société de trente personnes présente deux nuances parfaitement distinctes : dans les vastes salons de la résidence, dans les élégantes demeures des attachés, on retrouve les manières guindées, froides et polies, la conversation à voix étouffée (sotto voce) , les habitudes et le ton d'une cour européenne: c'est Vienne ou Berlin.

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