PREMIÈRE PARTIE.— CHAPITRE UI. 4x
fume gravement son houkah. I^femniei ou plutôt les femmesy car il y en a généralement plusieurs, avant de s'occuper de leur propre toilette, balaient la maison et ia partie de la rue qui a servi de chambre à coucher ; puis elles Farrosent et badigeonnent les murailles de bouse de vache délayée avec de Teau. Il y a un double motif pour cet usage : la vache est un animal sacré; cette eau est donc leur eau bénite ; et puis une raison de salubrité, cette préparation détruisant les miasmes et les insectes.
Au milieu, au-dessus de ces groupes, devant le seuil de chaque maison , le cocotier s'élance , le figuier sacré élève sa noble cime, les élégans mimoses penchent leur feuillage léger. Quelle richesse! quelle beauté de la nature! quelle misère! quelle pauvreté des hommes ! Les enfans des deux sexes se roulent , se traiuent, sans que personne s'en occupe, ou courent tout nus jusqu'à l'âge de neuf ou dix ans. On les voit jouer entre eux, mais avec beaucoup de flegme, sans rire, sans se battre. Presque tous ont un ventre énorme , qui vient du riz dont ils sont gonflés ; tous ont de lourds bracelets d*argent aux bras et aux jambes. Ils sont craintifs comme des animaux sauvages, et se sauvent en criant à la vue d'un étranger.
Enfin, le canon se fait entendre; c'est celui du fort Saint-George, qui proclame que le disque du soleil va paraître. Au même instant, des voix sonoi^s retentissent dans l'air. Du haut de chaque mosquée, le muezzin appelle les croyans à l'azan (la prière) par la formule bien connue :
La Allah il allah , Mahonuncd Eussoul oulUli !
4a L'INDE ANGLAISE EN 1843.
« Il n'y a d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. »'Je m'avançai parmi les fidèles vers la mosquée la plus voisine. Elle m'offrit le type simple et primitif de ce genre d'édifices religieux circonscrit dans le plan accoutumé. Une grande cour carrée, ou piazza , avec une galerie intérieure élevée de quelques degrés, qui règne sur trois des côtés, un bassin au milieu pour les ablutions, préliminaire obligé de la prière; et en face de la porte, le temple lui-même, vaisseau considérable porté sur des colonnes, et dont le toit en terrasse est surmonté d'une énorme coupole renflée, flanquée de deux plus petites. Ce vaisseau est une salle en maçonnerie, rectangulaire, dont la plus grande longueur est construite perpendiculairement à la ligne qui mènerait du centre du bassin d'ablutions à la kaaba, tombeau du prophète à Médine. Il manque à ce rectangle une muraille: c'est qu'il reste ouvert du côlé qui permet aux fidèles d'avoir, pendant leur adoration, le visage tourné vers le saint lieu. Aux deux coins extérieurs de la façade de cet édifice s'élèvent deux piliers (en arabe minar), d'où vient notre mot minaret. Un de ces minars est creux et contient im escalier tournant qui mène à la plate-forme servant de toit à la mosquée. Cette plate-forme est entourée d'un parapet en style mauresque, plus ou moins richement travaillé, mais toujours d'un goût très pur. Les minars se prolongent au-dessus de la terrasse et du parapet , s'arrondissent en globe , se resserrent pour s'arrondir encore, toujours en diminuant, et finir en pointe. Ces dei|x colonnes, sveltes et gra-
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cieuses, forment toujours un point charmant dans le paysage.
Les pagodes ont aussi im type commun : c'est un petit temple carré, en forme do mitre^ ou plutôt une pyramide quadrangnlaire tronquée, à toit plat, avec six chapelles de côté. Chacun des plans inclinés de cette pyramide est richement sculpté en reHef. C'est une série de figures et de groupes bizarres, souvent de la plus révoltante indécence, où le lingam prédomine toujours. Généralement, devant ces pagodes sont bâtis des gauths ou degrés par où les Hindous descendent jusqu'au bord de la rivière ou du puits sacré , près duquel le temple est bâti, et où ils doivent se purifier de leurs souillures physiques et morales avant d'adresser leurs prières à la divinité. Dans ce cas, les brahmanes font de ces eaux régénératrices une source de revenus par les contributions qu ils lèvent sur les pénitens. Vous voyez toujours dans le voisinage du gauth quelques-uns de ces malheureux fanatiques, étendus dans la poussière, couverts de cendres, et faisant amende honorable pour leurs péchés, par la saleté la plus repoussante.
Après une promenade des plus intéressantes, pleine de sensations toutes neuves, j'eus quelque peine à retrouver la route de la villa, où je rentrai à neuf heu« res du matin. Je fus aussitôt saisi par les naokars, ou domestiques de mon hôte , entre les mains desquels il me fallut renoncer à mon ancienne pudeur sur les mystères de la toilette. Malgré vfta résistance , je fus déshabillé en un çlin-d'œil, baigné, frotté, massé, et finalement, habillé de vétemensblancs qu'on avait
eu la bonté de me fournir. Encore tout abasoui*di de cette manipulation générale, je me trouvai attablé devant un véritable déjeûner anglo-hindou. Du poisson excellent, du riz, du cary, des œufs, du pain blanc, du pain bis, des moffins, des rôtis, couvraient la table. La théière anglaise occupait, comme toujours, la place d'honneur devant le maître hospitalier, mais fournissait à nos libations une liqueur bien autrement aromatique que Tinfusion de la feuille dégénérée qui arrive jusqu'à nos climats du nord. Le café, au contraire^ ne paraissait point sur la table ; on le présentait timidement par-dessus l'épaule , dans de très petites tasses qui semblaient un aveu de sa médiocrité. C'estque, effectivement, il est toujours détestable chez les Anglais ; on dirait de la suie délayée dans de l'eau chaude. L eau et le beurre avaient été refroidis avec du salpêtre. Il y avait enfin à manger pour deux fois notre nombre : le surplus devait être en pure perte, au profit des corbeaux et des jackals , car rien au monde ne déciderait les domestiques à y toucher.
La conversation roula sur un seul sujet, le même que j'ai retrouvé à presque toutes les tables pendant neuf ans et demi de séjour : la misère de l'époque et l'impossibilité de faire une fortune rapide, comme au bon vieux temps, où Varbrê aux roupies^ c'est-à-dire l'arbre de la fortune, n'ayant pas été si souvent secoué, versait une pluie d'or à leur première étreinte sur la tête des aventuriers de l'Europe. A les entendre, c'était à peine si l'on pouvait vivre. Mais qu'est-ce que vivre, comme dit Jacqueroont ? « C'est avoir un che- « val de selle, un cabriolet, une maison pour soi seul,