PREMIERE PARTIE.— CHAPITRE W. 2o
près le programme des représentations qui se renouvellent chaque année exactement de la même manière. On ne se fait pas une idée de la foule que ce spectacle attire en plein air, surtout le dernier jour et la dernière nuit, celle du 8 au 9 octobre, qui est terminée par un feu d'artifice vraiment magnifique.
Monté sur un éléphant, j'accompagnais une de mes sœurs qui avait voulu assister à ce spectacle. On eût dit un vaste camp de cent mille Bohémiens. Aussi loin que la vue peut s'étendre, ce ne sont que tentes, quebanderoUes, que hacquereys et voitures de toutes espèces, que groupes aux raille couleurs , aux mille costumes, aux armes de toutes les époques , la lance, le bouclier, la cotte de mailles, le fusil à mèche, le tromblon. Tout ce monde s'agite, gesticule, rit, fume, chante et crie* C'est une mer mouvante de têtes d'hommes et d'animaux. Nous ne pouvions avancer que lentement et avec peine, et quelquefois l'éléphant enlevait doucement avec sa trompe ceux qu'il aurait du inévitablement écraser.
Le soleil était couché depuis long-temps quand nous atteignîmes la position qui avait été réservée aux Européens pour la vue du dernier épisode du drame. Une fusillade très vive était déjà engagée et dura encore plusieurs heures en augmentant toujours d'intensité. L'armée de Ravanou , ses chevaux, ses éléphans , sautent en l'air successivement, à la g^nde satisfaction de la multitude; arrive enfin la catastrophe impatiemment attendue qui doit couronner la fête : un nombre prodigieux de feux d'artifice les plus admirables du monde s'échappent si-
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nitiltanément de tout le corps du géant; ses têtes, ses bras, ses armes retombent avec fracas dans tontes les directions, et dans l'épaisse fumée qui enveloppe tous les objets et au milieu de laquelle le fort disparaît on ne distingue plus enfin que les effrayantes figures des idoles rendues plus horribles encore par T obscurité et les sombres lueurs qui les entourent: c'est une de ces scènes qui frappent vivement T imagination , qu'il est impossible de décrire et qui cependant ne s'effacent jamais de la mémoire.
Le lendemain Seeta , ainsi délivrée et représentée par une petite fille de sept ou huit ans, nouvellement mariée, est conduite en triomphe dans un superbe palanquin où elle est assise à côté de son mari. Ces pauvres petites créatures ont un rôle des plus fatigans à jouer; peu s'en faut qu elles ne soient étouffées par les nuages dépoussière et de fumée qu'elles sont obligées d'aspirer pendant tant de jours.
L'année dans l'Inde ne suit pas les mêmes divisions atmosphériques que dans nos climats septentrionaux. On n'y reconnaît à proprement parler que trois saisons : la saison chaude, depuis le i* février jusqu'au i5 juin; celle des pluies jusqu'au i*' octobre; et enfin l'hiver depuis le i" octobre jusqu'au i'' février. Cette dernière saison dans la latitude d'Hyderabad est délicieuse. Les nuits sont souvent très froides et accompagnées quelquefois d'une légère gelée blanche. On peut à cette époque sortir toute la journée, excepté peut-être de midi à deux heures. 11 s'ensuit que c'est aussi le temps de l'année où Ton remarque le plus de mouvement dans la société, où
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Ton échange le plus de visites, je dirais presque que cest la saison des plaisirs; mais la mode ne fixe dans r Inde aucune règle à cet égard. Ce qu*on appelle généralement les plaisirs^ c'est-à-dire les bals , les réunions, les dîners, dépend ici de circonstances toutà'fait accidentelles et sans liaison avec la saison de Tannée , telle que l'arrivée, le passage ou le départ d'un régiment, une nouvelle importation de jeunes anglaises à marier dont on est pressé de disposer le plus vite possible avant qu'elles aient perdu leur fraîcheur , et ainsi de suite des autres causes. Je me trouvais naturellement compris dans toutes les invitalions que recevaient mes amis de Bolarum pour les réunions qui se donnaient à Secunderabad, vis à-vis de laquelle nous étions dans les rapports du château à la ville. J'avoue cependant que quel qu'en fût le motif, dîner, soirée ou bal, ces invitations avaient peu cV attraits pour moi. Les Anglais n'ont point d'expansion en société : ils semblent réserver leur esprit , comme leurs bonnes qualités, pour leur home^ leur intérieur. Il faut toute la douce chaleur du foyer pour fondre cette croûte de glace dont ils s'enveloppent dans le monde : là vous les trouverez sans doute bons et aimables; et dans leur cabinet, la plume à la main , brillans , touchans ou légers , mais ils ne savent point causer. Jamais ils ne se livreront en présence d'un étranger, si ce n'est quelquefois à table après la bouteille ; mais ce sont alors généralement des individus à cerveaux creux, chez lesquels il n'y a rien à trouver. Vous les voyez toujours arrêtés par ce fléau de la vie anglaise, la mode, la crainte de
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manquer an fashionable, la servitude à toutes les co* teries. En causant avec un Anglais , vous lirez souvent sur sa physionomie qu'il a une arrière^pensée, et qu'il ne l'exprimera point: c'est généralement sa meilleure, sa plus profonde, sa plus spiriruelle; il la garde pour son intime ami , pour sa femme, sa maîtresse, ou pour lui-même, mais rarement il en fait hommage à la société. Les respects, les distinctions flatteuses que l'on montre en France au mérite personnel, quelle que soit son enveloppe, prouvent qu'on en £ait plus de cas. Dans un salon anglais, au contraire, l'esprit et la saillie sont considérés presque comme de l'impertinence , au moins comme de la présomption et ne reçoivent aucun encouragement. 11 leur est surtout défendu de paraîtres'ils ne se cachent sous un habit de drap fin et sous du beau linge blanc. « Aux jeunes gens, dit Jacquemont, nous témoignons de la bienveillance surtout quand ils sont modestes. » Les jeunes Anglais n'en ont pas besoin, car ils ont le pas sur les vieillards; il est vrai qu'ils sont hommes plus tôt que chez nous; ils le deviennent sans noviciat, sans apprentissage : ce de là l'air de raideur déplaisant « d'un grand nombre d'entre eux : au lieu de se lice vrer à l'aimable gaité de leur âge, ils songent à ce avoir l'air mâle et grave ; il n'y a pas de naturel en « eux, ils jouent toujours un rôle, et un rôle assez <c plat et fort.peu aimable.» Après un grand diner, chacun des convives que je rencontrais ne manquait pas de se plaindre à moi de l'ennui et de la froideur delà veille , tandis qu'il a contribué lui-même à cet ennui et y contribuera encore à la prochaine occa-