CHAPITRE XII
U saison des chalenrs ; celle des pluies. — Fêtes religieuses ; la Dourgah- PoiiJali , le Mohorram.
Après avoir consacré tinc semaine ou deux à errer parmi ces vestiges des géans des premiers âges , hâtons-nous de revenir sur nos pas. Le soleil n'est plus une divinité bienfaisante, c'est Apollon exterminateur. Cherchons au plus tôt un abri contre cet implacable ciel sous les beaux ombrages de fiolarum ^ sous ses bananiers , sous ses cyprès, et surtout au pied de ses gracieux cassuarinas, dont le léger feuillage agité par le vent laisse échapper des sons plaintifs et doux comme le murmure de la mer sur la grève. Mais l'élément dévorant nous poursuivra bientôt jusque dans cet asile. Viennent ensuite trois mois où la vie est un Eairdeau , où l'étude n'a plus de charmes, et l'indolence n'a plus de rêves, où la conversation est un effort et la solitude insupportable. On dirait que le monde est en feu. On n'a plus qu'un seul instinct, un désir égoïste de se soustraire personnellement à l'incendie de toute la nature. C'est un sauve-qui-peut général; on n'aime plus son livre i ni ses amis, ni sa femme, on ne ferait pas un pas au-dehoi*s pour sauver
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son enfant. Les sensarions qu'on éprouve sont comme si tout le sang se portait à la tête ; vous voyez les gens les plus raisonnables s'appliquer aux tempes des sangsues, par amusement y par jouissance; c'est comme une envie de femme en couches à laquelle ils ne sauraient résister. La respiration est courte et haletante. Quand on se lève le matin y c'est une fatigue et une langueur générale de tout le système; les membres, les reins surtout, succombent sous le poids du corps. On sent avant tout le besoin d'échapper à ces flots de lumière qui calcinent les yeux et dévorent le cerveau : il faut dès-lors se condamner k une obscorité complète : les maisons des Européens ne s'ouvrent que la nuit ; dès que le soleil se lève on les ferme exactement. Devant les fenêtres exposées au vent ^ devant chaque porte où l'oo peut créer un courant d'air, sont tendues des tatties, espèce de paillassons très grossiers, très peu serrés, faits avec la radne du Tétyver ; ils sont montés sur de légers cadres de bambous qui s'adaptent exactement k la largeur de l'ouveiture. De chaque côté sont placés <de grands vaisseaux de terre, dans lesquels le behîsfatiou porteur d'eau vient incessamment vider son outre remplie au puits voisin. Deux ou trois béarers on boyfois , nus jusqu'au langoti, noirs et luisans comme du jais, ruisselans de sueur et d'eau , se tiennent en dehors et aspergent les tatties à chaque instant. L'air qui passe au travers de ces tissus pour entrer dans les appartemens, vaporisant incessamment l'eau qui s'égoutte le long des nh> cines , se refroidit beaucoup et apporte , av«c la fraîcheur qu'il enlève, l'agréable parfum <du vétyver«
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— CHAPITRE Xn.
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mons. Il faut alors, pour obtenir un moment de repos, que le punkah oscille sur votre corps nu durant la nuit entière. Dans ce cas, la corde de l'écran devra s'ajuster exactement à une ouverture dans le rideau, traverser la muraille et aller aboutir dans la chambre voisine à la main d'un domestique qui devra veiller pour que son maître dorme. Ce calme suffocant est l'apogée et la fin des chaleurs : c'est en général le premier avant-coureur de 1 époque des pluies. Le tonnerre se fait déjà entendre au loin par intervalles, le soleil se couche dans un lit de nuages et des éclairs illuminent chaque soir tous les points de l'horizon. Avec la fin de mai arrivent les premiers orages, courts, mais d'une violence extrême. La pluie pendant une demi-heure tombe par torrens; au bout de quelques jours sa durée augmente , et vers la mi-juin elle règne exclusivement; s'il ne pleut pas, le ciel du moins se couvre tous les jours d'un rideau épais et menaçant. Il pleut quelquefois, surtout au mois de juillet, pendant trente et quarante heures consécutives , et ce n'est point en traits fins, brisés et presque imperceptibles comme dans nos climats, c'est généralement en lignes droites, parallèles, et souvent comme une nappe d'eau qui descend à-la-fois avec la fureur et l'impétuosité d'une cascade.
Les chétives masures d'argile des malheureux nati&se détrempent sous cette avalanche continue, leurs toits s'écroulent et les ensevelissent, ou bien ils se trouvent exposés à toutes les intempéries de l'atmo* sphère et périssent eu grand nombre. C'est l'époque d'une immense misère qui n'épargne pas même les
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riches et les conquérans; les reptiles les plus odieux , inondés dans leurs gîtes j s'élancent à la surface de la terre et cherchent un abri parmi les habitations des bommes. De nombreuses variétés de couleuvres , de mille-pattes, de scorpions remontent vos escaliers , envahissent vos demeures et s'introduisent dans tous les appartemens. Il est impossible de faire un pas dans sa chambre la nuit, sans lumière, sans s'exposer à une morsure qui peut être mortelle. Il faut se défier de tout ce que l'on touche ; un dard cruel peut TOUS assassiner au fond d'une botte ou dans la manche d'un habit. C'est pour quelque temps une vie d'alarmes et de contacts immondes; mais ces ennuis ne sont point de longue durée : la mousson tire déjà à sa fin avec le mois d'août et expire dans les premiers jours de septembre. Les cinq mois qui vont suivre jusqu'au commencement de février sont délicieux et font oublier ceux qui précèdent : il y a du bonheur dans la simple existence, l'air est si frais et la nature si belle 1 Avec ces beaux jours reviennent les grandes fêtes du printemps, où le pauvre Hindou oublie tous ses iQaux dans lardeur avec laquelle il se livre , soit au luysticisme, soit au plaisir. La plus extraordinaire de <^ fêtes est la Dourgah*Poujah en l'honneur de la cruelle Kali, la déesse du meurtre et du libertinage, qui se plait aux spuffrances des hommes. C'est dans cesmomens que le caractère de l'Hindou devient touti*&it inexplicable : c'est un contraste continuel des phénomènes les plus contradictoires. L'homme qui ^ira à toutes jambes devant un coup de fouet, qui i)e saura que baisser la tête et jeter des cris si un
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Européen lève la main'surhii^ parfaitement préparé à une mort affreuse, aura de l'impassibilité pour se îeàïe écraser sous le char de Jagarnath. Sans aucune exaltation morale , pour une somme modique il se fera mettre k la torture , et il souffrira avec une incroyable indifiérence des souffrances atroces. Dans quel autre pays trouverez-vous des malheureux qui pour une récompense médiocre se feront tournoyer en l'air avec vitesse, suspendus à une conde par deux crochets aigus de fer passés comme des hameçons dans les chairs du dos? Cest pourtant oe que Ton voit chaque année à la fête de la Dourgah. Il n*est pas une ville, quelque petite qu elle soit, qui ne voie s'élever ces cruels mâts de cocagne; où Ton ne trouve des gens de bonne volonté pour se soumettre à cessup* plices, tf payés par des hommes riches ethy pocrites qui « prétendent faire leur salut par la mortification de a la chair d' autrui , et ils les subissent sans proférer oc une plainte, quelques-uns en chantant. Guéris de tt leurs blessures, on les voit s'y soumettre de nmitf veau l'année suivante. Cependant ce ne sont pas ce des martyrs; ils ne jouissent pas dans leur supplice « de la perspective des béatitudes célestes, ils savent ce très bien que leur récompense se bornera à une a centaine de roupies (aôo fr.). » (i)
Dans tout ceci nous n'avons encore pai'lé que et» iétes indiennes. Les musulmans ont aussi les leur», beaucoup moins horribles, sans doute, et fondées sm* une rehgion plus élevée et plus pure , mais toujonrs plus ou moins iropnégnées (par le contact avec les
(i) Jacqtiemont.
PREMIERS PARTIE. «-CHAPITRE XII. a 35
moes hindoues) de \sl oonleiir et de )a bisarrerie lo^ caies. le ne contenterai de décrire une de ces fêtes qui se présente précisément k Tépoque de Tannée où je suis arrivé dans ces mémoires ; c'est celle [qu'on appelle le Mohorrum , célébrée le 7 juillet par les sfaiahs on musulmans de la secte d'Aly. Pour com-^ prendre le drame religieux dont elle est la représen* tation, il faut savoir qu'à la mort de Mahomet, le khalifat ou droit de succession à la souveraineté des croyans demeura incertain et fut disputé par quatre concurrens.
i' Aly, gendre du prophète, mari de sa fille unique Fetimah ; a" Aboubeker, son beau-père et son ami , père d'Aysha , sa plus jeune femme ; 3" Othman , son secrétaire; 4* Omar, un de ses partisans les plus distiogdés.
Après quelques difficultés , Aboubeker succéda au prophète comme premier khalife , et mourut natu* rellement.
Après hii, la couronne passa à Omar, puis à Othman ; tous deux moururent assassinés.
Enfin Aîy rfamva au trône que le quatrième.
Ce fut cet ordre de succession qui amena le fameux schisme entre les sounnies et les shiahs. La différence de leurs opinions consiste en ce que les sounnies con-* sidèrent les quatre premiers khalifes comme égale*ii>^t légitimes , tandis que les shiahs regardent Abonder, OmaretOthman comme autant d'usurpateurs, ^ Aly, le neveu et le gendre du prophète , comme le ^ khalife approuvé de Dieu.
A l'époque de la mort d'Otbman , un nouveau ccm*
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current avait eu l'idée de se présenter , mais redoutant Tascendant et la valeur d'Aly il avait ajourné ses desseins : c'était Moaviah , l'un des lieutenans du prophète. Il avait reçu d'Omar, le deuxième khalife, le gouvernement de Damas, qu'il avait adtninistré comme lieutenant et comme chef indépendant pendant plus de quarante ans , lorsque la mort d'Aly vint offrir à son ambition une occasion qu'il avait constamment et patiemment attendue pendant toute sa longue carrière , de s'emparer de la royauté et de la rendre héréditaire dans sa famille. Les circonstances le favorisèrent : Aly avait laissé plusieurs fils, dont lesdeui aines étaient Hassan et Houssein. Le plus âgé, Hassan, se trouva d'un caractère trop faible ou trop grand pour ambitionner un trône. Moaviah commença donc par négocier son abdication , et n'eut pas d« peine à lui persuader de renoncer volontairement a la succession pour se retirer dans une humble cellule près du tombeau de son grand-père. Houssein le second frère étant d'ailleurs trop jeune pour opposer un obstacle à son ambition , le khalifat tomba entre les mains de Moaviah qui le laissa en mourant à son fils Yezid. Cependant Houssein avait crû en âge et s'était fait généralement chérir pour sa piété et sa bravoure. Devenu à son tour chef de la famille , il voulut soutenir ses droits contre Yezid. Des amis imprudens lui persuadèrent qu'il n'avait qu'à se présenter pour qu'un soulèvement général éclatât en sa faveur; od lui envoya même une liste des familles qui n'attendaient que ce moment pour se réunir à sa cause. Sur ces informations que l'événement ne justi&a mille-