‹ L'Inde Anglaise en 1843Chapitre 79 sur 268 · PREMIÈRE PARTIE.— CHAPITRE XIU. aS · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE.— CHAPITRE XIU. aS

d'être surpris dans l'acte de se restaurer. « Un « des traits distinctifs de l'homme avec la béte , K c'est le plaisir qu'il éprouve à manger en com- « pagnie. Dans l'Inde , grâce à la caste , ce plaisir « n'existe plus à aucun degré. L'homme y mange «comme labéte, solitaire et taciturne; et les basses « classes , c'est-*à-dire l'immense majorité de la po- « pulation, s'y nourrissent comme les animaux, du Œ même grain (i). » Des galettes grossières de farine de blé ou de maïs, cuites avec du beurre fondu plus ou moins exécrable , des lentilles desséchées au feu et légèrement torréfiées de manière à se briser sous la dent, voilà leur nourriture la plus ordinaire. Ces mêmes graines sont la 'nourriture habituelle des chevaux auxquels on ne les donne pas sans les avoir auparavant fait ramolHr dans l'eau. Ce n'est que dans les jours de grandes fêtes, ou si le maître veut bien leur faire un cadeau (inam), qu'ils connaîtront par extraordinaire les douceurs d'un plat de riz fortement épicé avec de la cannelle, du piment, du safran et du cardamome.

La pluie ne discontinua pas jusqu'au matin {heureusement qu'il y avait abondance de bois mort dans le voisinage. Mes gens allumèrent un grand feu près duquel chacun vint successivement s'accroupir : c'était le rendez-vous de ceux que réveillait le froid de la nuit, lacquemont a raison de dire que tes Indiens semblent faits de sel ou de sucre: ils fondent littéralement sous la pluie ; elle leur enlève toute énergie, et pour peu qu'ils y soient exposés quelques jours de suite, ils ne

(0 lacquemont.

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tardent pas à succomber. Cela tient sans doute à leur nourriture peu substantielle et à l'insuffisance de leurs vêtemens.

Le 6, à Marcol (trois lieues et demie). — J'eus beaucoup de peine à mettre mes gens en route ; le froid les avait tout engourdis. Us n'ont pas moins de peine à se lever sur leurs pieds, de dessus la terre froide et dure où ils couchent enveloppés dans la mousseline grossière qui leur sert à- la- fois de vêtement et de couverture, que nous à sortir d'un lit mou et chaud. Sur la route, vers le lever du soleil, je les entendais se plaindre en grelottant; cependant ils préféraient souffrir et marcher lentement que doubler le pas un quart d'heure pour se réchauffer. Comme je me suis fait une règle de quitter le terrain le dernier pour voir que rien n'est oublié et qu'il n'y a pas de trainards; il était près de onze heures quand j'arrivai à Marcol. C'est un grand village qui offre plus de ressources qu'on n'en trouve généralement dans ce pays. Quelques massifs superbes de mangos plantés en quinconce que j'ai rencontrés sur la route loin de toute habitation attestent combien depuis un siècle ou deux le pays est ruiné ; car c'est une chose singulière que cet arbre ne semble indigène dans aucune partie de l'Inde; ses restes indiquent invariablement le séjour de l'homme. Chaque fois qu'une de ces plantations se présente dans un lieu isolé, c'est doiic le monuioent funéraire d'une famille hucnoine qui a disparu.

Le 7 à Maktal. C'est nne course de s\k lieues à travers le pays le plus insupportablement monotone.

PREB&IËRE PAAHE.— OIAMTllE XIII. 25g

De nouveaux rideaux s'ouvrent incessamment à Fhorizon, mais leurs aspects sont toujours les mêmes. Les bois et même lesjimgles ont en grand partie disparu : c'est une succession de rochers isolés et de plaines onduleuses couvertes de speargrass, une herbe tranchante remplie de piquans^ qui blesse les pieds de mes gens et fait boiter mon cheval et mes bœufs. Maktal est ime ville considérable où il se fait un com<merce assez actif de nappage et de toiles grossières. Son nom de mauvais augure (la ville du meurtre) lui a été donné à cause du nombre de crimes qui se commettaient dans le voisinage. £lle était encore récemment le quartier-général de la société d'assassins francs-maçons connus sous le nom deThugs ou Phansigars (les étrangleurs). Aujourd'hui c'est un cantonnement de l'armée du Nizam.

La |;arnison se compose d'un seul bataillon indigène discipliné par quatre officiers européens, c'està-dire un capitaine- commandant 9 un capitaine en second et deux lieutenans faisant les fonctions d'adjudant et de quartier-maître : il y a en outre un chirurgien aide-major. Je passai trois jours très agréablement dans ce petit cercle pour lequel mon arrivée était une véritable bonne fortune. Les individus qui le composent sont libéralement rétribués et pourraient se faire une fortune en peu d'années sur leiATS économies; mais l'ennui et la nostalgie les dévorent et leur rendent la vie insupportable. Cet ennui les jette entre deux écueils, le vin et les plaisirs des sens. Imaginez une colonie limitée à quatre ou doq jeunes gens dont le chef reçoit 3o,ooo fr.^

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le second ao,ooo fr. et les autres i5,ooo fr. de traitement annuel , dans Timpossibilité de dépenser ce revenu et réduits absolument à eux-mêmes, n'ayant jamais l'occasion d'une visite à faire à quarante lieues à la ronde; et à force de lire, prenant au bout d'un certain temps la lecture et les livres en horreur. Si l'un d'eux est marié , loin d'ajouter à l'agrément général, ce lien ne fait que le retrancher de la petite communauté, que gêner les relations journalières et placer un épouvantail dans son bongalo. La raideur et la pruderie des mœurs anglaises retiennent le couple conjugal en une espèce de quarantaine perpétuelle dont il n'ose lui-même s'affranchir. Et puis que dire à une Anglo-Indienne si vous ne pouvez lui parler ni de chiffons, ni de modes, ni d'anecdotes scandaleuses puisqu'elle s'obstine à se retrancher dans son insipidité et qu'elle accepté avec fanatisme le triste rôle que la mode lui a tracé, celui d'un meuble pour la chambre à coucher ou tout au plus d'une bonne d'enfans? Que feront donc nos quatre solitaires? Ils renonceront bien tôt au labeur d'amuser cette poupée; passeront la journée à fumer le houkah , étendus sur un sofa^ combinaison favorable au sommeil dans un pays chaud, et feront semblant de lire quelques journaux et quelques romans; il y en a qui boiront de l'eau-de-vie et de l'eau. Le soir ils sortirontàcheval, sansbut, rentreront pour dîner et se coucheront ensuite après une séance plus ou moins longue de houkah et de grog. Voilà pour eux la forme la plus commune d'existence ; mais ils sont au milieu d'une civilisation putride où tous les vices grouillent

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