‹ L'Inde Anglaise en 1843Chapitre 80 sur 268 · PREMIÈRE PARTIE.— CHAPITRE XIII. a6i · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE.— CHAPITRE XIII. a6i

à la surface, où tous les genoux plient devant le veau d'or. La mère indienne leur vendra sa fille et s*en fera honneur; le ciel brûlant fait fermenter les passions: bientôt ils céderont à l'attrait du plaisir, s'entoui^ront d'un petit sérail et s'enfonceront chaque jour davantage dans la fange des voluptés. Une petite famille de mulâtres s'élève autour d'eux, à laquelle ils s'attachent inévitablement et qui rend impossible tout retour à une vie meilleure. Adieu tout espoir de former un jour une union morale, de revoir le toit paternel, le pays natal. Le chagrin survient; on a beau le noyer dans le vin ou l'opium, il surnage, il vous tue à la fin, et un noble cœur a cessé de battre sans avoir rempli la mission que le Seigneur lui avait donnée. U ne faut pas s'imaginer que cette description s'applique seulement à Ja garnison temporaire de Maktal ou aux officiers du Nizam; c'est l'histoire des trois quarts des officiers de la Compagnie dans toutes les stations de l'intérieur , partout où les mêmes circonstances d'isolement se représentent.

1 1 septembre. — Ayant renouvelé mon escorte à Maktal et reposé mes gens et mes bétes , je me remis en route pour neplusm'arréter qu'àBellary. A trois heures du matin je me séparai, non sans regret, de mes hôtes si francs, si généreux, si hospitaliers. Il me fallut d'abord traverser tout le bourg de Maktal qui n'offre rien de remarquable : ce n'est qu'une ignoble et interminable série de huttes, toujours de la boue entourée d'une muraille de boue. Un quart de lieue plus loin je trouvai une rivière, le Kirahully, qu'il me fallut passer à cheval, attendu qu'il ne se

26a L'rNDE AI96LAISE Elf 1849.

trouve pas de bateau sur ses borch. Teits quelque peine à trouver le gué , et plongeant au hasard je me serais noyé sans le savoir-faii'e de mon cheval, qui me porta à la nage jusqu'à l'autre rive; mon bagage fut plus heureux et passa sans encombre. Quatre lieues plus loin je retrouvai mon ancienne connaissance, le Crishnah, qui à cette saison de Tannée coulait à pleins bords avec une extrême rapidité, présentant une nappe d'eau de près de cinq cents mètres de la^ geur. Nous le traversâmes sur des paniers de la manière que j'ai déjà décrite , et vînmes camper sur la rive droite du fleuve, à Kirah, collection de cinq à six huttes, dans une contrée inhabitée et tout-à-fail dépouillée d'arbres. C'est ici l'homme qui manque à h terre, car nulle part elle ne saurait être plus fertile: c'est un sol noir, gras et léger, du genre appelé cotton ground, excessivement soluble à la pluie, et se fendant par la sécheresse en larges et profondes crevasses très dangereuses pour les jambes du bétail.

Un détachement européen du 46' de ligne de S. M. Britannique traversait le fleuve en même temps que nous , en sens contraire. C'étaient des recrues qui venaient rejoindre ce régiment alors en garnison à Se* ciniderabad. Celte circonstance me donna une première occasion d'apprécier les embarras du passage d'une rivière pour une armée anglo-indienne, i cause de la multiplicité des voitures et des bétes de somme qui l'accompagnent. C'étaient les chameaiiï qui occasionnaient le plus de tracas : ces animaux ont une peur extraordinaire de Feau ; il était impossible de les faire entrer de bonne volonté dans les bateaux;

PREMlteB PARTIE. ^CHAPFFRB XIII. 263

il bAhàt généralement leur attacher les jfimbes sous le venlre, et moyennant les bras vigoureux d^une douzaine de grenadiers, les rouler comme des pourceaux dans les paniers. Il n'en était pas de même des éléphans , qui n'ont besoin d'aucun moyen de transport; mais quoique ces derniers nagent parfaite* ment, il est rare qu'ils s'en donnent h peine. Ils descendent avec le plus grand sang-froid dans la rivière, et traversant sans quitter le fond tandis que le cornac nage au-dessus en les guidant par une corde attachée à la trompe , se contentent de jeter cette trompe à la surface et d'aspirer l'air par les deux petites narines qui se trouvent à son extrémité. Si toutefois la profondeur dépasse quinze à vingt pieds et que l'eau commence à pénétrer par ces deux petites ouvertures, ils mettent bien vile leurs grosses jambes en mouvement pour nager, mais sans s'élever jusqu'à la surface, pr^érant rester entre deux eaux , et se contentant de brandir leur trompe au-dessus dans Tair atmosphérique.

Comme il n*y avait dans ce misérable hameau qu'une seule boutique de grains à quelques pas de ma tente, je m'amusai à examiner les achats de mes gens et à calculer la dépense de leur subsistance journalière. Leur déjeuner consiste généralement en une demilivre ou une livre de riz, légèrement torréfié et écrasé, mêlé avec une espèce de pois passés au feu après avoir été humectés de feçon à en faire crever la peau. Ils s'en vont croqiftaQt ce mélange. bien sec tout le long de la route. Le tout ensemble coûte o,o4 centimes la demi-livre ; ils y ajoutent quelquefois du sucre

a64 L'INDE ANGLAISE EN 1849.

qui coûte a anas le sère (ou le kil.), c'est-à-dire 0,16 centimes la livre.

Le diner moyen coûte o, i6 centimes : il se compose d'une livre et demie ou deux livres de riz cuit à Teau, avec quelques herbes ou pimens cueillis ou volés sur la route, un peu de sel et du beurre exécrable achetés au village. Ceux qui sont un peu plus à Taise y ajoutent du safran et du tamarin préparés, et font un mélange qui serait excellent si ce n'était la proportion excessive de pimens qui vous laissent la bouche et le gosier en feu pour le reste de la journée. La dépense peut alors se monter à o,ao centimes.

Deux roupies et demie (6 fr. a5 c.) par mois sont donc le strict nécessaire de la subsistance animale d'un homme. La viande est une recherche qu'on ne se permet que dans les grandes occasions ou quand il plait au maître de faire un cadeau. C'est celui qui leur est le plus agréable , tellement qu'après un service plus fatigant qu'à l'ordinaire, ou après un intervalle plus ou moins long depuis votre dernière largesse, vos gens se réuniront devant votre tente pour vous demander un bukra (chèvre ou mouton), employant ce mot comme synonyme de cadeau. Leprix est à-peuprès le même partout, une roupie (i) pour un mouton qu'ils tuent après l'accomplissement de. certains rites, et qu'ils se partagent pour en cuire les fragmens chacun à sa manière.

Si nous voulons compléter le calcul précédent de la subsistance du prolétaire, en y ajoutant le prix de

(t) La ronpie vaut » fr. 5o c. tt se divise en i6 anas.

PREMltEE PARTIE. — CHAPITHB XIH. a65

son entretien durant Tannée , nous trouverons que sa garde-robe se compose :

D un turban, au prix moyen de a r. oo a., 5 f. oo c. Une veste .de coton doublée et

ouatée, de ar. ooa., 5 f. oo c.

Ufl paejama (pantalon turc), aussi de coton, mais d'une autre couleur que la veste , large d'en haut, étroit d'en bas, et d'une coupe disgracieuse, valant une roupie dix

anas i r. lo a., 4 f • loc*

Une pièce de mousseline grossière , roulée en ceinture autour du corps, et rejetée pardessus l'épaule gauche, au

prix de i r. laa., 4f«4oc.

Une paire de babouches. ... » r. 12 a., if. 90 c. £nfin un comli, espèce de manteau en laine grossière. . • . 1 r. 6 a., 3f. 44<^'i Ce qui nous donne pour l'entretien de l'année un total de 9 r. 8 a., a3 £. 84 c. ou une moyenne de a fr. par mois. En l'ajoutant à la dépense de la nourriture , nous trouvons que pour couvrir ses premiers besoins, pour le strict nécessaire, le journalier ou manœuvre devra gagner 8 fr. a5 c. P^rmois; et cependant le salaire par mois des gens de peine employés par le gouvernement dans les sali- '^es et sur les chemins ou par les cultivateurs dans la campagne, excède rarement 7 fr. 5o c, tandis que le sî^laire des femmes n'est que de 3 fr. 7$ c.

a66 L'INDE ANGLAISE BN 194«t

Quasid on considère que le blé et )e riz sont à meilleur marché aux Etats-Unis que dans Tlnde , et que cependant le journalier américain gagne 3 à 4 fr- \^ \ jour, on peut se faire une idée de l'existence comparative du malheureux habitant de l'Inde. « Ici, quoia que les saisons ne soient pas moins caractérisé» ff qu'à une distance double del'équateur, telle est la a misère de l'immense majorité des hommes et la « monotonie de leur chélive existence , qu'eux seuls a ne changent pas quand tout change autour d'eux : i « la même nourriture, le même costume devront tou- 1 a jours leur suffire; leui»s huttes ne les défendent' ni a des excessives chaleurs du printemps, ni des pluies et de Tété, ni des froids de l'hiver. D'un temps à a l'année à l'autre , la question pour eux n'est pasde a changer de plaisir , mais de souffrance (i). »

On dim peut-être que le travailleur indien peuts'eu prendre à lui*méme pour une partie de ses maux. U est vrai qu'il travaille peu j sans fbvce et sans intdh* gence ; il est insouciant de l'avenir et profitera rarement d'une veine de fortune pour économiser pour de mauvais jours ; mais la racine du mal est ailleurs, i Ce n'est pas même le gouvernement avec ses taxes qui réduit le peuple à cet excès de misère : le viee est dam le système d'administration qui ronge le pays coHUse UH cancer. C'est ce système que nous avons déjà décrit soufi le nom d'ijarah dans les états du Nisam, et dont nous aurons plus tard à examiner l'action dans ceux de la Compagnie, où il existe sous le nom de Zemindari dans la plupart des localités et ruine ie$

(i) JacqaemoBi;

PREMIÈRK PARTIE. — CMAMTRE XIII. 267

masses de la population poiir enrichir un homme sur vingt mille. Cest ce système qui, en conser\^ant et en multipliant à l'infini le nombre des indigens, rend le travail de fhomme la moins chère de toutes les denrées, puisque devant une pareille concurrence et en présence delà faim immédiate, impatiente, le travailleur n'osera jamais réclamer un gage en propor» tiondeses fatigues et de ses besoins.

La classe la plus heureuse est encore celle des domestiques, soit au service des noirs, soit au service desEuropéens: chez ces derniers, ils sont mieux payés. Moa kansaman ou ketmatgar ( valet ) reçoit 8 roupies ( 20 francs ) par mois sans vêtemens ni nourriture; sur cette somme il trouvera moyen de soutenir une femme et des enfans et même de les traîner à ma suite. Il en est de même de mon ghorewala ( palefrenier) et de mon lascar qui reçoivent chacun 7 roupies. Le maity et le ghanswala n'en ont que 5.

Les domestiques des natifs reçoivent des gages beaucoup moins élevés, mais il faut avouer que leur s^ce est bien plus doux. Ils se bornent à être là près du maître pour ï-épondresahib (monsieur), quand il appelle koee hae(holà, quelqu'un!) Ils ne sont astreints qu'à faire acte de présence et à lui former cortège. Le ïuéme nombre de domestiques est autour d'eux en voyage, mais le soir point de voiture à décharger, point de tente à piquer, de lit à faire; rien que son '3pis à étendre dans une cellule du caravansérail s'il pfeut ou sous un arbre s'il fait beau et son kaleioun ^ allumer. Sur ïa route chacun s'en va tranquillement avec son sabre ou ses pantoufles et son petit paquet à

ik68 L'INDE ANGLAISE EN 1843.

la maiiiy tandis que nos gens doivent porter mille choses pour nous et ont sans cesse à satisfaire quelqu'un de nos besoins.

I a septembre, Rachore ( quatre lieues. ) — Rachore est la capitale d'un petit Nuwab musulmaiif vassal du Nizam^ et dont le fief héréditaire s'étcDd sur cette bande de territoire qui est comprise entret Crislinah et la Toombuddra. Le bazar est en dehon et détaché de la ville qui est fortifiée dans le genre mauresque. Elle est entourée d'un fossé taillé dans le rocher , mais les remparts sont en mauvais état et dominés à demi-portée de canon par une montagne très accessible qui n'est point défendue. La garnisofl se compose de trois mille pathàns : on appelle aiusi la race née de pères arabes par des femmes indiennes, et dont la prétention est d'être encore considérée comme arabe. Ils ont les armes et toute la turbulence de leurs pères , mais leur sont inférieurs en bravoure. Je n'ai jamais pu comprendre pourquoi 1' gouvernement de la Compagnie a souffert si lonj temps l'existence de ce nid de guêpes; il faudra quelque jour les écraser quand les circonstances seront peut-être plus difficiles, et il en coûtera alors un san^ précieux. Presque tous les brigandages qui se commettent à plusieurs lieues à la ronde y et tous les soulèvemens dans le pays du Nizam, peuvent toujouis se suivre à la trace jusque dans cette caverne de voleurs. I^ur insolence envers les voyageurs européens, à moins que ce ne soit un haut fonctionnaire ou \^ collecteur, est vraiment incroyable sous un gouvernement généralement aussi vigoureux que celui des

Page 1