PREMIÈRE PARTIE. > CHAPITRE XIU
il y a un défilé qui conduit à Fétape suivante, Adony, mais il est impraticable pour mes bœufs; j'envoie donc tout mon monde par la nouvelle route qui décrit un cercle autour de la chaîne, et accompagné seulement de mon palefrenier je m'aventure au milieu de ces précipices. Bien de plus âpre et de plus sauvage ; ce sont de vraies cascades de granit : je suis à la fin obligé de mettre pied à terre n'osant plus me fier à mon cheval. En descendant le versant méridional on a une succession de vues magnifiques , et en dernier lieu le panorama de la petite ville d'Adony qui se déploie à vos pieds et que Ton voit à son avantage de cette position élevée : les maisons des classes pauvres, presque toutes en pisé, sont serrées les unes contre les autres et Ton n'aperçoit que leurs toits de tuiles , tandis que les mosquées et les demeures des riches se détachent sur un espace ouvert et montrent des murailles de pierres. Les arbres qui depuis long-temps manquaient au paysage reparaissent superbes , et du milieu d'un épais feuillage s'élèvent' des minarets h cimes dorées. C'est le moukrabbah ou mausolée de je ne sais quel Nuwab; c'est un séjour si frais et si élégant que je préférai y descendre plutôt qu'au bongalo de la Compagnie.
Les tombes musulmanes, quoique généralement fort simples en elles-mêmes, sont presque toujours trop jolies et trop léchées dans leurs accessoires. Ces arabesques , ces moulures fantastiques , ces minarets . recouverts d'émaux ; cette balustrade de marbi*e qui les entoure , taillée à jour avec ime surprenante légè* I. 18
«74 liude anglaise m isi^
reté, éloigne bientôt Timpression que la simpKcité du sarcophage pourrait éveiller. Les morts semblent devoir éire si bien sous ce monument , ils sont entourés de tant d'élégance que leur pensée n'inspire plus aucune mélancolie. On n*est plus tenté de les plaindre, on est sur le point de les envier. Mais alcHrsk mort n'a plus de leçon et cette tombe est inutile. L'architecte musulman me parait avoir manqué son but en le dépassant.
Plusieurs imans desservent la tombe d'Adony et se relèvent pour y prier. C'est toujours avec intérêt que je suis ce rite mahométan , si touchant, si noble que si je n'étais chrétien je voudrais être un disciple du prophète. Durant le jour, ils se contentent de réciter à certains intervalles quelques versets du Koran, mais c'est le soir, au coucher du soleil, que ce culte atteint une grandeur vraiment sublime. La ferveur qui les anime , leur contemplation prolongée les jettent dans des attitudes si naturelles , si gracieuses, soit qu'ils prient debout les bras croisés sur leurs larges poitrines , soit qu'ils s'agenouillent sur le gazon la figure dans leurs mains, ou prosternés le front appuyé sur la terre. La foule, les bruits du monde passent près d'eux sans les distraire; ils semblent ravis bien loin de cet humble monde, et je crois que dans ces mo mons, comme pour le sage d'Horace , sifraciu^ illahainr orbis impavidum /erieni ruinœ , la voàfe da ciel' s'écroulerait sur eux sans ébranler lenr âme. .Voilà réunies toutes les conditions de- la prière : la solitude, l'immobilité, le silence! Cht^tiensqui prétendons à une religion plus pure et plus mystique,
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combien de momens de notre vie oserons-nous comparer à ces sublimes extases.
La grande mosquée située au milieu du bazar est d'une construction fort ordinaire; elle offre pourtant une curiosité : c'est une chaîne de granit d'un travail exquis, supendue à la voûte, formant une guirlande de soixante pieds de long et dont la série d'anneaux , évidemment taillée d'un seul bloc, n'a pns une soudure. On ne trouve à Adony ni Européens ni cipayes (excepté le vieil invalide qui a soin du bongalo); quelques scribes et agens de police natifs, nomn.és par le collecteur du district, suffisent à son gouvernement. Ce magistrat y fait cependant chaque année une tournée de quelques jours pour exercer la justice de paix et pour renouveler les affermages. La principale industrie de cette ville est de la tapisserie de Turquie de toutes les grandeurs et de tous les prix, dont il se fait un commerce considérahle; on sait y donner aux laines des couleurs admirables et qui ne passent jamais. La population peut s'élever à 6 ou 8,000 âmes.
17 septembre, à Ballour (cinq lieues). — Presque toutes les terres depuis Adony sont cultivées, les villages sont moins distans et assez populeux, avec des quinconces de manguiers à l'entour. Les huttessont mieux bâties , et la plupart étant une propriété de la Compagnie sont entretenues et réparées. Chacune d'elles a une sorte de petite cour formée de palissades et de branchages. La chaîne des montagnes d' Adony disparaît au nord-ouest, et il ne reste plus que des mamelons isolés. Presque tous ont la forme
a76 L'irn)E AI9GLAISE EN 1848.
d'un cône dont la partie supérieure est tronquée et aplatie.
1 8 septembre à Bellary (six lieues). — En sortant de Ballour on traverse un dernier jungle rempli de cactus, puis il n y a plus de déserts ; les terres s'améliorent à mesure qu'on avance; la route, d'abord excessivement sablonneuse et où mon cheval n'avançait qu avec peine, se raffermit; c'est maintenant une alluvion noirâtre que les Anglais appellent cotton^black^soiL Les mosquées, si communes du coté d'Adony, deviennent plus rares , et les ignobles chapelles des Hindous se montrent de nouveau de tous côtés. Un cône tronqué, couronné de fortifications, s'élèvesur un horizon toutà-fait plat, mais il faut beaucoup de temps pour y arriver. Il grandit toujours et cependant la route semble s'allonger devant vous. On tombe enfin sur une voie macadamisée entre deux rangées de beaux arbres; on passe devant un cimetière européen, on longe le glacis extérieur d'une place forte, puis laissant à gauche un vaste faubourg on entre sous une voûte qui pénètre le rempart. Deux sentinelles en habit écarlate , raides comme des piquets, les cheveux courts et blonds et sans un poil sur la figure, me regardent passer en se moquant de mon costume de voyageur. C'étaient deux soldais de mon régiment, et j'étais à Bellary.
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