‹ L'Inde Anglaise en 1843Chapitre 83 sur 268 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

EQ(rée «a régiment; composition d^an régiment anglais; égalité entre

tous les officiers à titre de gentleman; institution de la masse (cercle)

militaire; président de masse; président de table; démarcation

Infranchissable entre Tofflcier et le soldat.

Une lettre d'introduction, dont j'étais porteur pour un officier d'artillerie de la garnison , m'assurait un pte jusqu'à ce que je pusse apprécier ma position et savoir comment on allait disposer de moi. Une recommandation de ce genre suffit presque toujours , dans cette terre classique de Thospitalité , pour vous autoriser à vous installer chez une personne jusqu'à* lors inconnue comme si vous étiez chez vous : il va sans dire que vous prenez votre place à tous les repas, et toute la maison, bêtes et gens, est à votre service. Dans un pays où il n'y a pas d'auberges pour le voyageur, pas même un abri pour plus de deux familles à-la-fois dans aucun centre de population quelque grand qu'il soit, et où cependant l'existence est constamment nomade , on a senti la nécessité de consacrer un pareil usage et de le rendre en quelque sorte obligatoire. Ce qu'on donne aujourd'hui on le reçoit demain, c'est un échange où tout le monde gagne. On conçoit cependant qu'un pareil système est possible

i78 L'INDE ANGLAISE EN 1843.

seulcincTit dans un paysoùil n'y a qu'une seule société privilégiée, où tout le monde a sa place marquée, où chacun est rcconnaissable à sa couleur , à son uniforme, à son langage, et dans laquelle aucun aventurier ne peut se glisser. Cette hospitalité ne peut germer que sous la tiède atmosphère des colonies, là où il y a peu de besoins, et où les premières nécessités de la vie sont à bon marché. Peut-être aucun corps de Tarmée indienne ne la porte à un plus haut degré que celui de l'artillerie. Les olïiciers de cette arme ont * aussi plus de sympathies pour ceux de larmée royale connuandant comme eux des Em-opéens, et par conséquent moins tourmentés de cette jalousie de métier qui aigrit l'officier decipayes, toujours disposé à relever le gant sur cet interminable sujet de querelles, l'appréciation du mérite militaire des indigènes.

Rirkpatrick Timmins et Lyon Barrow^ , tous deux lieutenans d'artillerie, étaient les plus joyeux convives et les plus agréables compagnons que l'on pût désirer dans un salon ou à une table d'hôte. Le premier vient de succomber à ime mort prématurée, victime du climat, l'autre palpite encore sous le ciel de l'Inde, puisse- t-il lui être plus léger qu'à son ami ! Ce fut près d'eux que je me recueillis quelques instans avant d'interroger ma destinée.

Mon cœur battait violemment comme je passais k seuil du bongalo où je devais trouver mon commandant ; le hasard me l'avait déjà fait rencontrer à Hyderabad où il était venu pour siéger dans un conseil de guerre , mais je l'avais alors peu étudié ne prévoyant guère combien le sort nous rapprocherait. Au

PREM^RE PARTIE. *~ CHAPITRE XIY. x^g

moment où je me présentai, il était assis à une table couverte de rapports militaires , entre deux officiers dont l'un portait le sabre à fourreau d'acier d'un adjudant. Le lieutenant-colonel Charles Mill pouvait avoir cinquante ans, et son teint avait cette pâleur bronzée qui indique un long service dans des climats malsains et sous les tropiques. C'était un vétéran de l'armée d'Espagne dont toute la vie s'était passée dans les camps et qui se trouvait mal à l'aise dans un salon. Ses yeux étaient pénétrans et remplis d'intelligence; mais une timidité assez gauche les lui faisait baisser souvent, et il hésitait en s' exprimant quoique dans un langage choisi et de la plus grande élégance. Ecossais et patriote à l'excès comme toute sa race, il avait appris à respecter les Français sur vingt champs de bataille sans pouvoir parvenir à les aimer. Sa vie avait été trop ballottée d'un hémisphère à un autre pour qu'il trouvât le loisir de se marier , et il avait reporté toute la surabondance de ses affections sur un jeune homme de sa province, son parent éloigné, pour lequel il sollicitait depuis long-temps la sous-lieutcûance qui venait de m' être accordée, et qui servait à ses frais comme volontaire depuis deux ans. Ce jeune homme, Alexandre Campbell, était le favori de tout le régiment; personne n'avait douté de sa nomination, et au désappointement général avait succédé une explosion d'indignation quand la renommée avait publié que son rival heureux était un étranger. C'était sous cette impression doublement fâcheuse que je nie présentais au corps et devant mon chef. Ce fut pourtant avec la plus exquise politesse quUl

aSo LiNDE ANGLAISE EN 1848.

reçut la déclaration de mon grade et de mon nom. Dans sa manière de m'adresser la parole il n'y avait aucun air d'autorité , rien qui tranchât du commandant. Il me donna la bien-venue au régiment , espéra que mon voyage avait été agréable, laissa tomber quelques mots sur le cours d'instruction et les exercices militaires par lesquels il me faudrait passer, et finit par m'avertir en plaisantant de l'exactitude de la discipline dans le 55% et de l'importance que je devais attacher à mériter les bonnes grâces de M. l'adjudant, qui devait diriger mes études et apprécier mes progrès. Il donna ensuite quelques ordres pour mon équipement, puis se tournant vers l'autre officier: « Monsieur Daubeny, lui dit-il, vous aurez la bonté de présenter M. deWarren à nos camarades (Am/A^r^* cers) ; il trouvera, j'en suis sûr, parmi eux, une société des plus agréables... Adieu, messieurs, j'aurai le plaisir de vous rencontrer à la table d'hôte. «

Je sortis avec mon introducteur : c'était un jeune homme d'une charmante figure , ronde , blanche et rose, pleine de franchise et de bonhomie, aimant passionnément le service en général , et d'une extrême coquetterie pour Je régiment en particulier. Il voyait avec un excessif chagrin la coupe française de mon habit noir, et se désolait, sans pourtant me l'avouer, de me voir ainsi vêtu le jour d'un grand dîner de corps. Il proposa de m'accompagner chez le sergent maître tailleur, et de surveiller les détails de mon équipement qu'il voulait rendre aussi élégantque possible. Tout en le remerciant de sa complaisance que j'acceptai , je ne pouvais m'empêcher de sourire et de

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