PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE XIV
quand elle n'est pas annulée de fait, y est restée très imparfaite. 11 est très rare que ces régimens puissent établir une table commune, le nombre des pension* naires ne suffisant pas aux frais de l'établissement : Dès-lors rien n'oblige ceux qui ne désirent pas se voir à se rencontrer , si ce n'est sous les armes , aux heures de service. La vie de chacun n'est pas surveillée par l'hoimeur jaloux des autres. Mais qu'en résulte-t-il en dernier lieu? une succession de cours martiales que je vois sans cesse convoquées pour juger non des soldats^ mais des officiers prévenus d'escroquerie et quelquefois de crimes honteux dont l'isolement et l'oisiveté ont été les premières causes. Ce scandale est presque inconnu dans l'armée royale.
Une autre conséquence nécessaire du régime que nous venons d'exposer, c'est qu'aucune hostilité entre deux officiers ne peut être de longue durée. Effectivement, il faut vider immédiatement la querelle ou I oublier, car il est impossible de se trouver tous les jours dînant à la même table , mêlés dans la même conversation générale, obligés de se rencontrer à chaque moment de la journée, et de persister longtemps à se bouder: ce serait un supplice insupportable pour les deux parties.
Entre autres règles prescrites dans le code d'instructions pour le président de table , il faut en observer une assez remarquable : il doit interdire tout sujet de conversation ayant rapport à l^écoh ; c'est-à-dire aux détails pratiques ou lieux communs du métier militaire. La convei'sation doit rester celle d'un salon , comme il convient à des gentilshommes réunis , c'est-à-dire
mondaine ou littéraire , sur les arts ou l'histoire ; c est tout au plus si Von peut effleurer les grandes théories de la profession. Il s'ensuit que chaque ofEcier étudie pour briller à la masse , et prépare souvent son éloquence du jour. Il s'ensuit aussi que chacun y gagne sous le rapport du ton , de l'instruction et des manières. C'est une causerie du grand monde, pleine de gaîté franche, piquante y spirituelle, animée.
Je fus immédiatement frappé du contraste de ces relations presque françaises par leur aisance et leur bonhomie avec celles de la société mêlée que nous rencontrions dans le monde. Là je retrouvais tous les défauts du caractère national partout et toujours également détestable par sa vanité , sa raideur, son plat esclavage de la mode. Les qualités extérieures , les dehors physiques recevant et absorbant tous les hommages, tandis que l'esprit, le mérite ne peuvent s'y faire jour.
Les jeunes gens traitent les vieillards sur le pied d'une égalité parfaite que tout le monde approuve; on justifie ainsi une présomption inouïe. Un polisson échappé du collège porte dans le monde l'assurance d'un homme s'il en a la taille. Ne lui demandez ni naturel ni modestie, il en serait honteux comme d'un aveu tacite d'infénorité. U ricane avec Fàge mûr et la vieillesse , eC s'indignerait de leur tutelle délicate et éclairée.
Tous ces vices du tempérament national et de la société anglaise disparaissent au creuset militaire. La camaraderie fait justice de la présomption, la vie intime bannit la morgue, l'esprit chevaleresque met un frein
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à l'insolence. Ainsi constitué^ avec des lois si sages, chaque corps d'officiers forme une société d'élite, école de mœurs et de talens , serre*chaude de vives et tendres amitiés capables de résister aux assauts et aux orages du monde. C'est un système simple dans son action , admirable dans ses résultats , auquel je ne trouve rien à comparer. Il n'en est plus de même quand nous venons à parler des rangs secondaires et des relations entre l'officier et le soldat. « C'est un « phénomène étrange dans le monde moral , qu'une « armée anglaise: la majorité , courageuse, violente a et dédaignée , se soumettant silencieusement à une a faible minorité, qui semble prétendre à ne lui com- « mander que par la force. ( i ) »
Entre l'officier et le soldat, il y a une démarcation terrible , un abîme infranchissable : l'officier est un gentleman , le soldat ne l'est pas ; l'un tient à l'aristocratie, l'autre à la fange de la populace; l'un est le brahmane et l'autre le paria. Pas un mot de consolation 9 d'encouragement , d'intérêt ne s'échange entre ces deux classes. « Les officiers s'étudient à pa- « raître n'avoir rien de commun avec les hommes a auxquels ils commandent. Us les éloignent par une (c affectation sans relâche de froideur cruelle , la plus « insultante que je connaisse. » Cette hauteur fait même partie de la discipline. J'ai vu un sous-lieutenant cassé par un conseil de guerre pour avoir invité et reçu deux sous-officiers à souper avec lui.
Un soldat ne doit jamais sous aucun prétexte adresser la parole à un officier ou s'entretenir avec lui
(i) Jacqaeroont.
lui que la main au schako, accomplissant le salut mili- , taire, ou debout à la position du soldat sans armes, \ De son côlé, l'officier quelle que soit son origine, i quand même il se serait élevé des rangs (ce qui est { extrêmement rare , car il n'y a que deux postes que le ' sous-offîcier puisse atteindre : celui d'adjudant , c'està-dire lieutenant instructeur ou de quartier-maître) , l'officier, dis-je , ne peut un seul instant se départir de , sa raideur avec un inférieur, pas même avec son fi-ère, i dans le cas que nous venons de supposer. Il serait ré- i primandé, puni s'il lui serrait la main en public, | s'il lui permettait le moindre témoignage de familiarité. Il s'ensuit que peu de sous-officiers désirent parvenir : ce titre de gentleman qui accompagne le grade d'officier leur est trop pesant ; il leur faut renoncer à tous leurs anciens camarades , à leurs amitiés de caserne , et qu'obtiennent-ils en échange? une froide politesse de leurs associés aristocrates, qui froisse incessamment leur vanité et leur brise le cœur. S'aj> piochent-ils d'un groupe animé où la conversation parait gaie et spirituelle , où Ton rit aux éclats , à Finstant le sourire abandonne les lèvres , la conversation tombe, on essaie d'en recommencer une autre, plus à portée peut-être de leur instruction , mais elle est froide, languissante, et le groupe finit bientôt par se dissoudre. Il n'est point dans le monde de gens dans une position plus fausse, plus isolée , plus malheureuse.
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