PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE XV. 3oi
subir le sort d'Antée, il l'étouffera clans ses bras nerveux. Je préférerais le premier pour assaillir une brèche ou pour la guerre de montagnes, partout où il faudrait de Télan; mais dans une lutte en plaine, à la baïonnette, je préférerais, je crois, l'infanterie anglaise surtout au commencement d'une campagne. Cette infériorité tient à la misérable nourriture qu'on donne à nos soldats, également insuffisanle en quantité et en qualité. Quelle force peuvent-ils tirer de cette soupe insipide et noyée où viandes et légumes doivent être péchés en plongeant et rappellent tristement ce vers latin :
Kari oanles in gurgiie vnslo ?
Le soldat anglais au contraire est nourri selon sa faim et en proportion de ses fatigues, de vivres sains, abondans et substantiels. Voici les réglemens militaires à ce sujet, je me contenterai de les citer:
< Les soldats casernes ou en quartier dans la Grande- Bretagne recevront trois quarts de viande et une livre de pain par homme et par jour, dont le prix sera payé au moyen d'une retenue sur la solde journalière qui n excédera pas 6 pence ou 60 centimes, c'est-à-dii'e la moitié de la solde du plus simple soldat d'infanterie. Si le prix de ces deux denrées excédait cette somme, le surplus serait acquitté par l'état.
« Les troupes en marche en Angleterre et logées dans les auberges recevront chaque jour des aubergistes un repas chaud qui consistera en une livre et un quart de viande pesée avant la cuisson, une livre de pain, une livre de pommes de terre ou lequiva-
3oa L'INDE ANGLAISE EN 184S.
lent en légumes, deux pintes de petite bierre avec ie sel, le poivre et le vinaigre nécessaires. Cette dépense sera acquittée aux aubergistes d'après de certains tarifs et les fonds seront remboursés aux régîmenspar l'état. s>
Dans leurs campagnes en Europe, dans leurs marches et leurs campagnes dansl'Inde* la ration de pain et de viande est toujours la même. Ici le riz est substitué aux autres légumes, l'eau-de-vie ou l'arrakàla bierre: mais dans aucun cas l'on n'économise aux dépens de la vie ou de la santé du soldat. « La nourriture est tout r homme », est un ancien adage dont le gouvernement anglais a eu la sagesse de profiter.
J'ai dit que le soldat anglais était le mieux soigné. Tous ceux qui se rappelent les campagnes d'Espagne du temps de l'Empire ou qui voudront comparer aujourd'hui les guerres d'Alger et d'AfFghanistan, n'auront qu'une voix pour confirmer ce que j'avance. Règle générale, on peut dire que le soldat anglais ne bivouaque jamais ; je n'ai bivouaqué dans Tlnde que trois fois, en vedette ou après une déroute. Il en était généralement de même dans les guerres d'Espagne, il en est encore de même dans les armées de Caboul et de Candahar. Une armée anglaise traîne toujours à sa suite un commissariat immense ; quelque argent qu'il en puisse coûter au gouvernement, les troupes ne doivent souffrir aucune privation. On verra toujours à leur suite un énorme matériel de campement pour protéger le soldat contre les intempéries de l'air, d'amples approvisionnemens si le pays n'offre pas les ressources suffisantes, un enchaînement admira-
PREMIÈ&E PAETIE. — CHAPITRE XY. 3o3
ble d'hôpitaux et d'ambulances pour recueillir les malades et les blessés. Un général anglais, le duc de Wellington en est un exemple, s'inquiétera peu de la rapidité de ses mouvemens pourvu qu'il amène son corps d'armée frais, sain et repu en présence de l'ennemi. Ceci est de plus d'importance pour une armée anglaise que pour toute autre. Que le soldat ait bien déjeuné ou bien dîné avant le premier coup de canon et on peut s'en fier à lui pour le reste, il s'acquittera de son rôle comme un ouvrier auquel on a tracé son ouvrage du jour, gaîment, consciencieusement, non comme je l'ai dit pour la gloire ou pour Tavancement puisqu'il ne doit espérer ni l'une ni Tautre^ mais pour ne pas manquer à sa qualité d'homme, son manhoodj pour n'être pas méprisé de ses camarades. Il se battra sans réflexion, sans intelligence mais avec l'obstination et le patriotisme carac- ^ristiques de son pays.
Le chiffre de F armée nationale est peu élevé, elle coûte trop cher à recruter et est trop bien payée pour être nombreuse. Les bataillons étant rares , il faut qu'ils soient au moins effectifs ; il faut donc les ménager pour qu'au jour du combat personne ne manque à l'appel. Il y a encore une autre raison, c'est qu'on n'improvise pas une armée anglaise. Il faut un an ou dix-huit-mois pour convertir en soldat un rustre du Cumberland ou d'Invernesshire : on obtiendrait les mêmes résultats d'un paysan français en six semaines.
^'ai dit que l'armée anglaise était la mieox discipii* tiée, la mieux armée, la mieux exercée et cela découle
6o4 riNDE ANGLAISE EN 1843.
encore du^même système et surtout de sa composition : Tenrôlement étant pour la vie, les deux tiers des cadres sont des vétérans. On veut une armée aussi disponible que possible, les entreprises les plus hardies sont quelquefois confiées aux plus faibles détachemens ; il faut donc qu'elle soit toujours parfaite à tous égards et dans toutes ses parties, que l'on puisse dans tous les instans se fier à l'efficacité de son armement. On n'épargnera donc rien pour la perfection du matériel, pour assurer la précision et la justesse du tir. Un jour de chaque semaine est consacré à l'exercice de la cible et le soldat bnile au moins trois cents cai'touches à balle dans l'année. Le colonel Mill qui avait fait les guerres d'Espagne me disait souvent que dans les feux de peloton et de bataillon qui s'échangeaient entre les troupes françaises et anglaises, le carnage était toujoure quatre fois plus grand dans les rarïgs français, par la double raison que l'infanterie anglaise visait mieux et avait de meilleurs fusils.
Il ne nous reste plus que deux sujets à traiter avant d'en revenir au 55", c'est le mode d'avancement parmi les officiers de l'armée royale et la solde dés différens grades.
Dans l'armée royale on avance de deux manières: à l'ancienneté ou en achetant la démission d'un officier dans le grade immédiatement supérieur; moyennant ce système le gouvernement anglais affranchit ses finances d*uue dépense énorme, celle des retraites qu'il faudrait payer, comme chez nous, à ses officiers après un certain temps de service. Un officier d'un