‹ L'Inde Anglaise en 1843Chapitre 98 sur 268 · CHAPITRE XVtl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVtl

Li table d'hâte ; Ks God savê îhe King; la pbee d'interprète.

- Description do fiellary. — Le prisonnier d'état. — Les baiars }

les trois temples.

Le jour de mon arrivée au régiment sô trotivait être un mercredi : c'était le public àay^ c*est-à*dire le jour de la semaine spécialement consacré à Thospitalité. Un nombre considérable d'étrangers, tant militaires que civils , figuraient comme nos hôtes à la masse , c'est-à-dire à la table du cercle. On y reniarquait le collecteur et le juge de la province , plusieurs jeunes subordonnés de ces deux magistrats , le ministre protestant , enfin de nombreux officiers des clifférens corps de la garnison. La table était mise pour soixante couverts. Je fus un peu étourdi de me trouver en si nombreuse et si nouvelle compagnie ; tous les yeux se portaient naturellement sur moi comme Nouveau venu et comme étranger. J'entendais glisser tlans la foule ce terrible mot de foreigner , French- ^«», qui semblait élargir le cercle autour de ^oi et m' entourer d'une muraille de glace. Je dois cependant rendre cette justice aux officiers du 55**; ^tte froideur était plus remarquable chez leurs

3ao L'INDE ANGLAISE EN 184S.

hôtes que parmi eux. Quelques-uns même se dévouèrent à encourir les sneers de la majorité (expression amère d'un rire qu'on ne rencontre que chez les Anglais, rire de persiflage, de cruauté et de mépris), pour accueillir et encourager le pauvre exilé. Le plus jeune, le plus chevaleresque de tous est celui dont le souvenir se représente encore ici le premier: Henri Bayly, sous-lieutenant comme moi, fut le premier qui brava l'orage pour me tendre une main amie, pour s'asseoir, pour s'attachera mes côtés, pour me soutenir durant cette journée si difficile. Parvenu enfin à surmonter ma timidité, je fus ébloui du spectacle que j'avais sous les yeux. C'était une pompe vraiment royale; une vaisselle et une argenterie massives et ciselées du plus beau travail , que l'on changeait à chaque instant , des cristaux resplendissans, des candélabres et des lampes de la plus grande richesse, versaient ou reflétaient la lumière. Des urnes à l'antique en or, en vermeil, en argent massif; des trophées de courses; des vases dignes de Benvenuto Cellini remplis de fleurs , ornés de devises , de modèles de chevaux ou de cimiers en relief jalonnaient la table d'une extrémité à l'autre. A l'éclat des lumières, au nombre prodigieux des domestiques, à la richesse des uniformes, on aurait pu se croire à la table d'un ambassadeur ou d'un souverain. L'atmosphère et la conversation étaient celles d'un salon, salon anglais bien entendu, rien qui rappelât la tabagie ouïe corps de garde ; les sujets traités étaient la politique du jour, la chasse les chevaux, quelque peu de médisance. On me força, aussi d'y prendre ma part et de

PliEMIÈRE PARTIE.— CHAPITRE XVn. 3%i

donner quelques détails sur la station d'Hyderabad que je venais de quitter et sur le gouvernement du Nizam, détails qu'on parut écouter avec plus d'atten« tion que d'indulgence.

Après le pudding on enleva la nappe d'étoffe da* massée , et je vis se prolonger devant moi, entre deux longues lignes de convives, une table d'acajou massif de quarante pieds de longueur, polie comme un mi- , roir, et qu'on eût crue d'un seul morceau. Sur cette brillante surface reparurent bientôt les fruits de la saison , les vases d'or, les cristaux , les vins de Madère, d'Espagne et de France. Il y eut un moment de silence et de recueillement général ; toutes les conversations s'arrêtèrent soudainement pour attendre le signal d'usage du président. Quand tout fut symétriquement disposé selon les formes prescrites, celui-ci se leva, remplit son verre, et s' adressant à l'assemblée prononça d'une voix grave : the King (à la santé du roi) (i). A cet appel les bouteilles circulèrent rapidement de main en main , et quand tous les verres étincelèrent d'ambre ou de rubis , toutes les voix se joignant à celle du président répétèrent simultanément : the King. Gomme ce mot s'échappait de nos lèvres et comme l'écho de la vaste salle prolongeait encore les sons, la musique du régiment , placée dans une salle voisine, entonna avec une explosion de symphonie militaire l'air national, Gol save the King! Il est impossible de rien concevoir de plus noble, déplus touchant, de plus solennel que ce mouvement enthousiaste et simultané, cette libation à-la-fois calme , reli-

(i) te souverain était alors Gaillaume IT.

3aa L'IMDB ACfOLÀlSB BN 1849*

gietise et énergiquede tous ces hommes partout ailleurs ai froids I mais ici profondément émus en appelant les bénédictions du ciel sur celui qui représente à leurs yeux la liberté, Tordre, le gouvernement, la patrie. C'est par son patriotisme que la race anglaise est la première du monde» qu'elle mérite notre admiration eC nos hommages, qu'elle devient grande comme son ambition et son génie.

Le lendemain je commençai mes premiers exercices militaires sous la conduite du sergent instructeur. Dans mon enfance j'avais appris d'un vétéran d'Âusterlitz le maniement du fusil selon la méthode française. La méthode anglaise est tout-à^fait différente : elle est plus longue à acquérir^ mais elle donne un meilleur port au conscrit , le rend plus adroit, plus vigoureux j et elle est beaucoup plus rapide. L'infanterie anglaise tirera cinq coups contre nous quatre, et un tiers au moins des balles atteindra la cible à loo mètres de distance. Elle n'aborde une infanterie ennemie qu'en ligne et sur deux hommes de profondeur; elle perd par conséquent beaucoup moins de monde. Elle ne se sert de la formation en colonnes serrées que pour se mouvoir plus rapidement d'un point à tin autre ou en présence d'un corps de cavalerie; somme toute , l'instruction de l'infanterie anglaise est parfaite comme son armement et sa discipline.

En arrivant au corps j'appris que la place d'interprète hindou pour le régiment, la seule place d'état-major ofïerte, à la concurrence, aux officiers de l'armée royale, était vacante. Depuis trois ans que le régiment était dans l'Inde aucun de nos ofEciers n'a^

Page 1