LE SWADESHISME ET LE SWARAJ
IxrropucrIoN, — A la suite de la partition du Bengale, accomplie le 16 octobre 1905, les babous du Bengale, c’est-à-dire ceux de Calcutta, se considérant lésés par cette division territoriale fictive, provoquèrent une agitation menaçante qu'ils essayèrent d'étendre vainement dans l’Inde entière. Quelques mois plus tôt, le 7 août de cette même année, dans le but avéré d’empêcher la promulgation de la partition, ils avaient décrété le boycottage des marchandises anglaises, afin d’effrayer le gouvernement local, supposant qu’à leur tour les marchands de Manchester, en Angleterre, membres du Parlement, frappés dans leur industrie manufacturière, protesteraient auprès du secrétaire d'Etat, à Londres, lequel, pensait-on, s’oppeserait à la partition.
L’attente des intéressés fut déçue, et les remaniements territoriaux proposés par lord Curzon “’accomphrent selon les vues britanniques.
Cette prohibition des marchandises anglaises,
ou protectionnisme local, prit le nom de « swadeshi », adjectif provenant du mot sanscrit « swadesha », synonyme de sua-patria, prononcé souadéchi. Et aussitôt on donna le nom de produits ou marchandises swadeshi à tous ceux sé fabriquant, dans l’Inde ou en provenant.
Les promoteurs de ce protectionnisme de circonstance, à peu près tous bengalis, s’efforcèrent de faire adopter le boycottage dans l’Inde tout entière, en agissant activement dans les provinces les plus importantes : Bengale, Bombay et Madras. Ils n’y réussirent pas bien., Cependant par la presse, par persuasion ou menaces, ils firent appel aux sentiments profondément religieux des Hindous, et colportèrent que les marchandises importées étaient souillées, autant que les cartouches, enduites de graisse, qui provoquèrent la sanglante
révolte des cipayes de 1857. D’après les babous,.
le sel d'Europe était raffiné avec du sang, le sucre avec des os, et les étoffes étaient préparées avec de la graisse de vache et de porc.
Rien n’y fit ; la masse du peuple continua à acheter les marchandises anglaises, en général meilleur marché et meilleures que celles du pays, sauf de rares spécialités. D'autre part, le Congrès refusa d'accepter le boycottage des marchandises anglaises et européennes pour l’Inde entière et déclara que s’il était légitime au Bengale, il ne l’était pas ailleurs.
Du reste, pour maintenir cette politique swadeshi, il eût été indispensable de créer des indus-
ne 193
tries au moyen de capitaux hindous, puisque celles qui existent presque partout dans l'Inde ont été établies avec des capitaux européens et sont dirigées par dés Anglais. |
Or, les Indiens n’ont pas paru vouloir donner leurs fonds disponibles, et il n’y a qu’à Bombay, Nagpur et Ahmédabad où des filatures de coton fonctionnent avec les capitaux indiens. Dans le Bengale, au contraire, les usires à jute appartiennent à des compagnies anglaises ou européennes, ce qui semblerait bien prouver que les Hindous bengalis ont oublié d’appliquer leurs principes chez eux.
D'ailleurs, le mouvement swadeshi signifiant seulement «€ own country » eût été fort intéressant et eût obtenu sans aucun doute l’appui des pouvoirs publics. Tandis que le boycottage n’était en somme qu’une menace directe visant non seulement toutes’ les provenances anglaises, mais encore toutes celles de l’Europe.
Les babous bengalis ne s’en cachèrent pas, du reste, et firent savoir publiquement que le Boycott Act serait supprimé, si le gouvernement anglais rapportait la partition du Bengale. Maïs le gouvernement de l’Inde ne céda pas plus que celui de la Couronne. À la Chambre des communes, le secrétaire d'Etat de l’Inde, saisi en février 1906, par plusieurs membres du Parlement, de cette question du scindement administratif, se retrancha derrière la difficulté de revenir sur un fait ac-