CAUSES ET CONSÉQUENCES DU SWADESHISME
Les Hindous du Bengale, bien que ne paraissant pas provenir d’une race unique, se figurent appartenir à une même nationalité. Pourtant, les castes supérieures se rapprochent de la race jaune, et le peuple des proto-dravidiens et des races primitives noires. Or, c’est au nom de l’indivisibilité du Bengale que l’agitation a pris naissance.
Nous ne pouvons admettre facilement ce mo:
tif, et nous pensons plutôt avec la majorité, qu’il faut attribuer ce mécontentement à une cause moins pure. Les babous, croyons-nous, ont protesté violemment contre la partition du Bengale, en prévision de l’accroissement d'influence de l’élément musulman dans la province nouvelle, qu’on évaluait à 98 0/0 de la population, tandis que précédemment cet élément se trouvait noyé dans l’ancienne province au milieu de la masse bengalie. C'était pour les Hindous politiciens de Calcutta une diminution dans leur champ d’action et de propagande. Lord Curzon l'avait certainement prévu quand il eut l’idée de la partition et les événements lui ont donné raison.
Parmi les principaux griefs invoqués par les Hinidous contre la partition du Bengale, il faut mentionner celui de l’atteinte portée à l’unité de langage que devait causer la séparation administrative des districts de l’Est. Ce grief est étrange et fantaisiste, puisque la langue bengake n’a jamais cessé d’être employée officiellement dans les deux provinces et devant les tribunaux, et qu’on a toujours laissé tout le monde libre de la parler. Il est singulier aussi que des gens réclamant dans le Congrès l’unité nationale, indépendante de la va- “riété innombrable des idiomes, soient arrêtés par cette quëstion de langue au Bengale, tout en affirmant publiquement qu’ils se placent au-dessus des rivalités de races et qu’ils ne travaillent que pour la grande patrie de l’Inde. Ce sont pourtant ces mêmes Hindous du Bengale qui prirent l'initiative de ce mouvement irréfléchi, à la suite duquel les ouvriers inconscients, excités par des babous, se mirent en grève dans les grands centres.
En présence de la décroissance du boycottage, les swadeshistes modifièrent leur attitude intransigeante, et, en janvier 1906, le journal bengali de Calcutta, organe anti-gouvernemental, insinua que si l’on ne voulait pas rétablir l’ancien Bengale, il fallait alors l’élever au rang de grand gouvernement, comme celui de Madras, désigné parfois sous le nom de « Présidence »: Dans un grand meeting tenu à Calcutta, on fit la même proposition inacceptable.
Pendant ce temps, la presse swadeshiste publiait
des articles enflammés. Aux accents du chant de « Bandé Mataram », la grève de l’East Indian Rail- Way, réseau important de chemin de fer, était proclamée à Calcutta. Les grévistes avaient-pris divers prétextes, entre autres celui-ci : le chef de gare de ia station de l’Hooghly (Bengale), un Hindou, recoit seulement une solde mensuelle de 33 roupies, soit cinquante-ciniq francs dix, alors que le chef de gare de Bandel, station voisine, aussi peu importante, touche 250 roupies par mois, soit quatre cent dix-sept francs cinquante. Seulement les grévistes oubliaient d’ajouter qu’à Bandel, le chef de gare est un européen qui, avec 250 roupies, peut vivre moins confortablement qu’un Indien avec ses 33 roupies.
Un incident administratif sans grande portée se produisit. Aussitôt, les swadeshistes en tirent un heureux présage. Ce n’était pourtant que la démission du premier lieutenant-gouverneur de la nouvelle province & Eastern Bengal and Assam », nommé par lord Curzon : sir Bämpfylde Fuller. I] démissionnait avec juste raison en maintenant son refus de retirer une instance introduite auprès du conseil d'administration de l’Université de Calcutta, pour faire rayer des contrôles deux écoles dont les élèves s’occupaient trop de politique et leurs maîtres trop peu de discipline. Sir Bampfylde Fuller passait vis-à-vis des Indiens pour s’être opposé au transfert de la division de Chittagong à la nouvelle province de l’Eastern Bengal and Assam, bien qu’il en fût l’organisateur.
Vers cette même époque (août 1906), il y eut une grève à la filature de jute Clive and Co, à Calcutta, mais elle ne dura que deux jours.
A Bombay, la grève des postiers fut plus longue et réussit assez mal pour les grévistes. Tous furent renvoyés et aucun d’eux ne fut plus repris par le gouvernement.
Dans toutes les occasions, les swadeshistes et leurs partisans chantaient le Bandé Mataram (1), hymne à demi guerrier, d’origine récente, écrit en sanserit par le babou Bankim Chandra Chatterjee, qui, dans le roman ( Anadamath », publié en 1881, le mit dans la bouche des ordres religieux hindous révoltés au XVIII siècle contre leur souverain musulman, le nabab du Bengale. Par conséquent, ces deux mots, Bandé mataram, étaient destinés à offenser les musulmans. Cependant, sa signification est : salut patrie, quand on entend donner à ces deux mots une interprétation simple. En somme, Bandé veut dire salut, et Mataram où Matram, mère, ou encore je révère la mère. D’après des Indianistes distingués, l’auteur du Bandé Mataram ne l’a jamais employé ni connu dans le sens de patrie ; et d’après J.-D. Rees, cette expression signifierait victoire à la mère, c’est-àdire à la féroce déesse Kâli, aux mains sanglantes, à laquelle on offrait autrefois des sacrifices humains. Ce serait donc un appel au bas instinct de
(1) Ces deux mots se prononcent en Bengali : Bonndé
Mat'ram.
7 JR TONER
l’hindouisme, dans son aspect le plus démoralisant. C’est pourquoi ces deux mots sont eriés avec l’intention d’insulter les Européens. D'ailleurs, voici la traduction du bengali en anglais de cette chanson qu’on appellerait à tort nationale, et dont la musique monotone ressemble vaguement à un chant religieux, malgré son lyrisme brillant. Il paraît bien approprié à l’air indifférent et empreint de lassitude des Hindous. Cette traduction est empruntée au livre de C.-J.-0. Donnel :
«My Mother land I sing
Her splendid streams, her glorious trees,
The zephyr from the far-off Vindyam heights, Her fields of waving corn, The ràpturous radance of her moonlight nights, | The trees in flowers that flame afar,
The smiling days that sweetly vocal are,
The happy blessed Mother land !
Her Will by seventy millions throats extolled Her power twice seventy millions arms uphold ; Oh ! Mother ! Possessed of immense strength thou
; [art.
Thou art my head, thou art my heart ;
My life and soul art thou, |
Before thy feet I bow.
As Doorga, scourge of all thy foes, As Laksbmi, bowered in the flowers, That in the water grows.
As Bani, wisdom, power ;
The source of all our might,
Our every temple shows thy form unfold, Unequalled, tender, happy, pure,
Of splendid streams, of glorious trees, My Mother land I sing,
The stainless charms that e’er endure, And verdant banks and wholesome breeze, That with praises sing ! »
(1) Traduction : Je chante ma patrie,
Ses cours d'eau splendides, ses glorieux arbres,
Le zéphyr qui souffle des sommets lointains du Vindyam, Ses champs de blé moutonnant,
La ravissante splendeur de ses nuits au clair de lune,
Les arbres en fleurs qui flamboient de loin,
Les jours radieux qui sont délicieusement harmonieux, La patrie heureuse el bénie !
Soixante-dix millions de voix exultent sa volonté,
Deux fois soixante-dix millions de bras maintiennent son
pouvoir.
O mère ! Lu es animée d'une force immensé, Tu es ma tlèle, tu es mon cœur ;
Ma vie et mon âme sont tiennes,
Devant Les pieds, je fléchis le genou.
Comme Dourga, le fléau de tous Les ennemis,
Comme Lakshmi, enfermée dans les fleurs, Qui croît dans l'eau,
Comme Bani, la sagesse et le pouvoir,
La source de toute notre puissance,
Chacun de nos temples expose ton image
Sans pareille, Lendre, heureuse, pure, Je chante ma patrie,
Ses splendides cours d'eau, ses glorieuses forêts,
Ses charmes purs qui dureront toujours,
El tes rives verdoyantes el ta brise salutaire
Que nous chantons dans pos louanges ! !
: RTS
C’est aux accents de ce chant que toutes les manifestations publiques dans le Bengale, à Madras et à Bombay furent accomplies. Mais, ni le sens agressif du Bandé Mataram, ni les écrits où pamphlets violents n’émurent le gouvernement. Voici d’ailleurs, l’aperçu d’une circulaire qui fut distribuée dans l’Eastern Bengal-Assam par les soins de la Librairie des avocats (1) :
Les Hindous y qualifiaient les Anglais de voleurs qui les ruinent, ruinent leurs industrie en important leurs propres produits, pillent leurs champs et sèment la fièvre, la famine et la peste, sucent leur sang. « Le supporterons-nous plus :longtemps ? Ces Européens ont divisé notre Bengale d’or en deux parties ; jJurons, au nom de Kâli, que nous, Hindous et Musulmans unis, défendrons notre patrie et décapiterons quiconque s’y Opposera. }) j
Ces menaces et d’autres du même genre de la presse swadeshiste démontraient que.la partition du Bengale avait porté un coup surprenant à l’influence des politiciens bengalis qui cherchaient à faire adopter l’idée d’unité nationale dans l’esprit de la population Hindoue du Bengale.
Lord Curzon l'avait vu et avait fait le sectionnement à temps ; mais ses adversaires lui reprochèrent d’avoir agi trop soudainement avant son départ de l’Inde, motivé par l'incident Kitchener, au sujet duquel on peut dire qu’il reçut satisfac-
(1) Cf. « The real India », page 176.
| — 132 — tion en ja personne de son successeur, lord Minto, le vice-roi actuel, En somme, l’agitation continuait et provoquait de temps à autre des conflits entre swadeshistes et la police. Cependant, en raison de son caractère violent, les Hindous modérés commençaient à ne plus partager toutes les vues des babous, qui ne s’en tenaient plus à la politique swadeshi et réclamaient celle du swaraj (swa-raj, son règne, de raja ou rex) ; dans les Védas de reg-
num sui, et de regnum suum dans la langue moderne. Aussi, au Congrès de décembre 1906, tenu à Surate, près de Bombay, une scission définitive se produisit entre les extrémistes et les modérés, Ce furent ces derniers qui l’emportèrent à la suite du rejet des propositions extrémistes qui prônaient la grève des fonctionnaires, et avaient la prétention d'étendre le boycottage à l’Inde entière. I y eut des injures échangées, des coups réciproques, appel à l’intervention de la police et dissolution.
Les extrémistes, battus, se réunirent entre eux et désignèrent leur groupe : Convention mationale !