LE SWARAJ
Le Congrès voulait la création d’un Parlement Indien, la séparation des pouvoirs, la. réduction des dépenses militaires, l’amélioration du régime samtaire, c’est-à-dire en un mot, la réalisation d’un self-government. Il désirait aussi une constitution élective du Congrès. Mais on ne s’entendit pas. Certains avaient proposé l’abolition du gouverneur général, vice-roi, et. son remplacement par la régence d’un prince anglais assisté d’un conseil de princes indiens. On ne tenait pas compte que les princes indiens sont légion et qu'ils ne sont jamais d’accord entre eux, aussi bien les Hindous que les Musulmans.
Les babous avaient certainement une arr'èrepensée. Eu égard à leur lointaine parenté avec les races, jaunes, ils étaient persuadés, depuis les victoires des Japonais remportées sur un peuple de l’Europe, que les Hindous seraient aussi facilement victorieux des Anglais. Ils escomptaient même une aide matérielle des Japonais, et peut-être au besoin des Russes, sans réflédhir sur les causes du succès du Japon. Ils ne devaient pourtant
pas ignorer que les Japonais n’y étaient pas parvenus par une agitation oratoire et tapageuse, et qu'ils étaient prêts depuis longtemps à tous les sacrifices, même de leur vie. Enfin que tous appartenaient à une race unique, douée d’initiative ef préoccupés de la grandeur de la nation entière uniquement et non des intérêts privés ou publics d’une seule fraction comme les Bengalis, hypnotisés par jeur riche Bengale. Ils savaient fort bien, ces babous intelligents de Calcutta, qu’il n’existe pas de nation indienne et que, sans la suzeraineté anglaise ou celle d’un peuple fort, il n’y aurait pas la moindre unité. Leur mouvement hâtif, mal combiné, trop superficiel, était frappé d’avance de stérilité. D'ailleurs, il manquait d’homogénéité et peut-être de véritable conviction. En effet, comment supposer qu’une masse de 300 milkons d’habitants qui ne comprend que 170.000 Européens, dans lesquels on compte seulement 74.000 soldats anglais ne puisse secouer la domination d’un peuple qu’elle déteste, malgré le bien-être qu'il lui a apporté !
Aceuser tous les peuples de l’Inde de manque de courage, serait une erreur profonde, alors que parmi eux se trouvent des guerriers vaillants, qui ne craindraiént pas de se mesurer avec des troupes européennes et peut-être sans infériorité. Mais, d’une manière générale, quoique les Indiens regardent la mort avec indifférence, leur courage n’est pas comme celui des nations de l’Europe.
La persévérance, l'énergie, l’esprit de discipline sont compris autrement.
Dans des grandes villes, des sociétés de gymnastique, de maniement d’armes, ont été organisées par les jeunes gens, dans le but de s'entraîner d’après les méthodes anglaises. Les adhérents y sont nombreux. D’autres, plus hardis, se sont formés en petit corps, dit &« Volontaires nationaux ». Mais ceux-ci, dans l'intention évidente de maintenir et d'étendre le boycottage par la force dans les localités où la police était insuffisante. C’est ‘par ces moyens que les swadeshistes partisans du swara] crurent posséder le courage nécessaire.
Poussés et excités pär la propagande incessante ds chefs du parti extrémiste, et par la véhémence croissante des articles de la presse swadeshiste, les volontaires provoquèrent des émeutes sanglantes. À Jamalpur (Eastern Bengal and Assam), localité de 20.000 habitants, située non loin du Gange, à 500 kilomètres de Calcutta, et où est placé le dépôt central des locomotives de l’East India Railway, ainsi qu'à Dewangong, près de Mymensingh, les volontaires attaquèrent les musulmans, pour leur imposer le boycottage ; mais ceux-ci les frappèrent et les mirent en déroute. Lie lendemain, les volontaires revenaient en plus grand nombre. Cette fois des coups de feu furent échangés. Aussitôt, la population hindoue abandonna la ville sous la crainte des représailles des musulmans. Un Hindou fut blessé, et un vieillard et un enfant furent tués, pendant qu’ils pillaient les boutiques des mu-
Pa CURE sulmans. Ces derniers profitèrent de l’occasion pour enlever avec leur consentement quelques veuves hindoues (1).
Dès que la nouvelle de l’émeute fut connue, les chefs bengalis et la presse swadeshiste ou swaraj répandirent les bruits les plus faux et les plus invraisemblables, sur Îles atrocités commises par les musulmans. Comme les journaux musulmans sont peu nombreux, il ne fut pas difficile aux journaux hindous extrémistes de dénaturer à peu près complètement les incidents, et de pousser à bout les jeunes gens. Aussi, les journaux, Le Bengali, L'Amrita Bazaar Patrika, Le Bandé Mataram, engagèrent les Hindous à se protéger eux-mêmes contre la furie islamique, et à ne pas tenir compté des dispositions de la « Loi sur les armes ».
Tout aussitôt, en mars 1907, de graves bagarres se produisent à Comilla (Eastern Bengal and Assam). Les agitateurs cherchent par n'importe quel moyen à faire croire à un mouvement de révolte générale. Dans le Punjab, un avocat hindou, Lajpat Raï, pousse à la rébellion les habitants de Rawalpindi. En plein tribunal il prône la révolte et semble être appuyé par les plaideurs. On révo-
(1) I estinterdil par la tradition aux veuves Hindoues de se remarier ; or, il arrive fréquemment qu'une fillette Hindoue se marie à l'âge de 8 ans, devienne veuve, sans même avoir cohabilé avec son mari, qui attendait la nubilité de la femme, C'est pourquoi la prostitution clandesline el les infanticides sont fréquents chez ces victimes de coutumes barbares,
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que immédiatement des avocats. La foule hindoue, surexcitée, se rue sur les établissements des Européens et met à sac des maisons et des magasins. Les musulmans indignés s'apprêtent à chasser les Hindous et à leur faire payer cher ces actes de vandalisme, mais les troupes sont appelées et l’ordre est rétabli par la peur.
À Lahore, des troubles semblables éclatent en guise de protestation contre le jugement en appel condamnant à la prison les éditeurs du journal swara] Le Punjabee, pour articles séditieux.
Le gouvernement en a assez. Il interdit les meetings dans les grands districts des deux Bengale et dans ceux du Punjab et administrativement, déporte les agitateurs Lajpat Raï et Ajit Singh. Ce Lajpat Raï passait pour être le chef d’une association connue sous le nom d’Arya Samaj. Auparavant, les sociétés d’Arya Sama], composées exelusivement d’Hindous, n’avaient qu’un caractère religieux. Dans les réunions on chantait des louanges à la divinité. Mais, depuis le mouvement swadeshiste, l’Arya Samaj est devenue à peu près partout une société politique, dont la morale sinœulière a été adoptée dans les établissements scolaires du Punjab. Elle vise au développement de l’Hindouisme renforcé par l’expansion d’une éducation rétrograde, qui ne reconnaît eu fait de lois que celles des Védas ou celles qui puisent leur source dans ces livres sacrés. L’Arya Sama] a
Pappui du monde des plaideurs hindous, classe à
Le iaquelle appartiennent les chefs de l’agitation et les journalistes natifs anti-partitionnistes. :
L’arrestation inopinée de Lajpat Raï et de Ajit Singh, suivie de leur déportation immédiate, appliquée conformément au Règlement IIT de 1818, calma l’effervescence. Il y eut des protestations Juridiques contre cet acte de fermeté légale du gouvernement ; mais les troubles diminuèrent. En novembre 1907, après une détention d’environ six mois, au moment de la scission complète entre les modérés du parti swadeshiste et les extrémistes swara}, les deux agitateurs furent remis en liberté.
Cet acte gouvernemental fut généralement approuvé. Néanmoins, les journaux de l’opposition exprimèrent la crainte que la politique de conciliation ne nuise au réveil de la conscience nationale. Les swadeshistes eux-mêmes n’étäient done pas convaincus de l’existence de l’idée nationale dans les esprits, et semblaient différer d'interprétation sur sa signification. D'ailleurs, les véritables directeurs et promoteurs de troubles se trouvaient parmi les Hindous bengalis, lesquels ne visaient qu’à faire rapporter le scindement admimstratif du Bengale, qui avait détruit leurs rêves précoces d’un Bengale indépendant de l'Angleterre, se gouvernant lui-même et faisant de l’Inde des Etats- Unis placés sous la suzeraineté provisoire d’une République ou gouvernés par une oligarchie de chefs bengalis suffisamment rétribués.
Pour la réalisation d’un tel programme, il fallait d’abord appartenir à une même race, avoir des
aspirations semblables et posséder ensuite la méme énergie et le même caractère. Or, dans l’Inde autant de peuples, autant de races différentes. Ainsi, pour ne citer que deux exemples, puisque nous ne pouvons nous étendre ici, les Bengalis auxquels on est redevable de l'agitation swadeshiste sont de parfaits rhéteurs, parfois éloquents. Mais s’ils parlent et écrivent avee violence, il ne leur plaît pas de se battre. Aussi, les habitants du Punjab. tous courageux, tiennent-ils les Bengalis en piètre estime. D’autre part, le babou, lorsqu'il est fortuné, n'ira pas sacrifier sa fortune à ses idées ; il préférerait peut-être s’emparer plutôt de celle des Européens. ,
Dans ces conditions, la suprématie britannique n’est pas en danger. Puis, la minorité conduit ce mouvement duquel la masse se désintéresse. Que peut, en effet, lui faire, à celle-ci, que des professeurs, des plaideurs et des étudiants réclament une autonomie quelconque ou une plus grande part dans l’administration du pays, autrement dit dans la distribution des emplois rémunérateurs ? Peu lui importe. Du reste, lorsqu'on a voulu effrayer la population agricole, commerçante et industrielle par la menace des inconvénients que serait pour elle le partage administratif du Bengale, qui devait se traduire à son égard par un accroissement d’impôts plus lourds, cette majorité est restée indafférente et n’a pas daigné répondre.
Le danger consiste principalement dans Îles rela-
tions établies par les agitateurs du Bengale avec
les petits groupes de mécontents où d’ambitieux des provinces de Madras, Bombay et du Punjab.
Le gouvernement l’a compris et l’a prouvé par les condamnations sévères qui furent prononcées contre les auteurs d’écrits, d’articles de journaux séditieux, en particulrer contre Balbou Bépin Chandra Pal, éditeur et propriétaire des journaux swaraj, New India et Bandé Mataram. Il est vrai que jamais gouvernement ne s’était montré précédemment aussi tolérant.
À ce sujet, nous donnons quelques extraits des articles de la presse swadeshiste, dont une grande partieil y a peu d’années, soutenait la politique anglaise.
Le Véhari, journal mahratte, dit que l’Inde est tombée dans l’esclavage et que le sabre doit être dégainé pour acquérir l’indépendance !
L'éditeur fut condamné par la Haute-Cour à deux ans de prison.
Le Deccan Herald publia un manifeste engageant tout honnête Bengali à se révolter et à jeter les Européens dans la mer.
Le Punjabi, de Lahore, accusa un Européen d’avoir tué volontairement un agent de police pour une inconvenance insignifiante, C'était faux, le journal fut condamné à un an de prison.
Le Hindsiwarajya, de Bombay, terminait un article contre les Anglais par ceci : & Les Indiens devraient engager la bataille contre l’ennemi. »
Le Bandé Mataram fut aussi agressif, Le babou