‹ L' Inde britanniqueChapitre 16 sur 95 · QUELQUES ASPECTS PITTORESQUES · texte numérisé non relu

QUELQUES ASPECTS PITTORESQUES

Le ciel, la lumière; la nature et les paysages; l'homme et les bêtes. Les fauves et leurs victimes.

La seconde caractéristique : la variété. Pourquoi l'Inde a moins de charme pour les Européens; l'Inde et les civilisations à nous familières; l'Inde d'aujourd'hui et l'Inde d'autrefois; quelques régions; villes modernes, temples et pèlerinages : Bombay, Calcutta, Karatchi, Rangoun, Outacamund et Simla; Haïderabad et Bénarès.

A beaucoup d'entre nous, obstinément attachés au sol natal, paresseux de corps mais curieux d'esprit, et qui lisent, et imaginent, et voient avec les yeux de l'âme, l'Inde apparaît comme un pays de beauté et de mystère, dans lequel la nature, l'art et l'histoire conspirent pour exciter et satisfaire l'intérêt du voyageur, du dilettante et du savant. La réalité ne répond pas à cette vision.

Durant la plus grande partie du jour, l'éclat de la lumière et la chaleur du soleil tiennent l'Européen des plaines enfermé, non pas inactif, pour ne sortir qu'au soir. Le soir vient et tout de suite voici l'ombre qui monte. Pas de crépuscule; pas de ces haltes indécises et charmantes entre l'âpre effort des heures de travail et la molle détente des heures d'intimité : l'cc entre chien et loup » est inconnu. C'est une des mélancolies de l'Inde. Malgré soi, on évoque l'Europe et ses glorieux soleils couchants, quand la fraîcheur mêle son apaisement à toute la splendeur de la lumière qui décroît. Subitement, l'obscurité envahit tout. Le chacal pleure lamentable, cependant que le moustique vient à l'oreille sonner sa fanfare obsédante et que, du formidable silence de la nuit, surgissent des formes : arbres tordus et rochers menaçants, ou des sons : feuillages qui bruissent, cascades qui grondent, lesquels ont dû singulièrement contribuer ù faire du néo-hindouisme ce paganisme bigarré, où toutes les forces de la nature et toutes les terreurs des hommes ont été érigées en dieux qui ont leur culte et leurs fidèles.

La campagne, non plus (sauf dans l'Himalaya), ne tient pas tout ce qu'on s'en promettait. D'avance, on s'était complu à une nature débordante d'exotisme. La région tropicale n'est qu'une petite fraction de l'Inde : les palmiers qui jaillissent de terre et, d'un bond.

lancent à 20 mètres en l'air leur panache verdoyant; les lianes qui rampent sur le sol, s'accrochent aux troncs, grimpent aux fûts, les dépassent et retombent, joignent et mêlent les feuillages et hérissent la forêt; les sources et les ruisseaux qui courent au fond des vallées, si cachés sous les herbes folles que l'oreille seule les suit à leur bruit; les haies gigantesques d'héliotropes et de fuchsias, les hampes du bambou et les crosses puissantes des fougères, les calices blancs des arums et des daturas, tout cela ne se rencontre que bien au-dessous des tropiques, à mi-chemin de l'équateur, de Calicut à Pondichéry, ou dans les deltas humides. Ailleurs, le paysage indien est presque un paysage européen : des plaines qui se déroulent et s'étendent, par de paisibles ondulations; des montagnes qui ferment l'horizon; des brouillards, tantôt fumées légères et fuyantes, tantôt masse cotonneuse tapie au creux des vallées; et, sur les pentes, des arbres aux formes familières et dont les feuilles, périodiquement renouvelées, consolent des agaçants feuillages éternellement verts. Au reste, les arbres, bien que le sol leur convienne — témoin tant d'admirables spécimens — deviennent plutôt rares. Dans l'Inde proprement dite la forêt primitive a presque disparu. Sauf dans quelques régions, comme les Provinces Centrales, où elle fut, aux époques historiques, l'asile des vaincus, et demeure encore le domaine impénétrable de la fièvre, il ne reste plus que celle — parfois replantée — abondante en futaies magnifiques, joie du peintre et davantage de l'économiste, sur laquelle s'est étendue la vigilance administrative'. Le défrichement, œuvre de progrès et d'hygiène, parfois aussi œuvre de barbarie et de laideur, a tout nivelé. Le sol est plat et nu. En maint endroit de l'antique vallée du Gange, l'œil le plus aigu n'atteint pas l'horizon. A l'infini, des champs cultivés : ici blé et millet de toutes variétés et de toutes tailles; là, riz, coton, indigo, jute, etc. Plus de bois, ni môme de bosquets, tout au plus la jungle-, des arbres isolés, sporadiques. L'indigène semble être leur ennemi. l*laines et collines, il a tout dénudé. Parfois même, il détruit pour le plaisir. Aussi les sources tarissent et le combustible est si rare que presque toute l'Inde cuit ses aliments sur de la fiente séchée au mur. Les Anglais s'efforcent de reboiser : ils reconstituent des pépinières; ils bordent les routes d'acacias ou de

1. L'adininislration des forêts de l'Inde, ([ui a si longtemps été à notre école, peut maintenant nous donner des levons pour nos colonies.

2. Le moi juwjle, dans l'Inde, a deux sens. Il peut vouloir dire tout pays sauvapo, couvert de forêts, et spécialement la forêt luxuriante, la végétation tropicale du Sud, ou simplement toute terre inculte que recouvrent des arbres chélifs et de misérables buissons. C'est en ce dernier sens qu'il est employé dans le texte.

nim, sorte de frêne; mais c'est une œuvre de patience et de vigilance, que ruinent bien vite, si la surveillance s'arrête un jour, le couteau du paysan et la dent des chèvres.

Car le bétail — tout autant que l'homme — coopère à cette œuvre de destruction. Bien qu'il y ait, par toute l'Inde, terrains et bergers communaux, partout on rencontre bœufs, buffles, zébus, moutons et chèvres errant au hasard, en liberté. Parfois un cavalier sur la route ou, sur la voie ferrée, un train les surprend et, d'une allure aussitôt ralentie, les chasse un temps devant lui. Le détour d'un chemin ou la brèche d'une haie leur permet de s'esquiver : ils pénètrent dans le champ ou dans le bois non gardé et y gâtent le travail d'une saison.

Chose curieuse, en ce pays, les animaux semblent être muets. De temps à autre, on entend l'âne braire; mais c'est à peine si le chien aboie, même aux passants; le bœuf paît silencieux et le mouton oublie de bêler. Virgile et ses beaux vers sur les bœufs mugissants et toute l'école des bucoliques risquent ici d'être incompris. Joignez à cela que les vaches, fauves ou grises, tondent des prés secs et jaunes : leur pelage se confond avec le pâturage.

De ces paysages sans couleur et sans vie, de cette lente destruction de tout ce qui fait la grâce ou la beauté des lieux, un Anglais humoriste m'offrait cette explication. Le bœuf se tait, c'est que le fauve, son ennemi, rôde aux alentours. Vous regrettez la forêt que ronge la chèvre ou que le bûcheron dévaste; louez plutôt la civilisation qui triomphe : le blé va pousser sur le repaire du tigre.

Au tigre — nom symbolique — ajoutez la panthère, le léopard, l'hyène, le loup, le serpent, voire l'éléphant, et vous aurez le gros de l'armée qui menace l'homme et que l'homme combat. Sans grand succès, d'ailleurs : la vie procrée plus vite que lui ne détruit'; les effectifs semblent ne pas diminuer. Les statistiques de 1905 accusent 23 854 morts d'homme dues à ces terribles ennemis, à savoir : 21 797 aux serpents et 2 054 aux fauves : 48 à l'éléphant, 401 au léopard (dont 126 dans les seules Provinces Centrales), 786 au tigre (et son contingent est parfois plus élevé : 1 170 en 1901), 153 au loup (403 en 1901, dont 166 dans le seul Rokhilkand). etc. Ce sont là des chiffres respectables. Toutefois, il n'est pas impossible que tigres et serpents ne soient tenus responsables de ce qui aura pu être le

i. En 1905, la statistique mentionne 64117 serpents tués et 16 915 fauves, dont 1355 tigres, 4 811 léopards, 2 236 ours, 2 016 loups, 544 hyènes, etc., pour lesquels il a été payé par le gouvernement des primes de 127 665 roupies pour les fauves et 2 676 pour les serpents.

fait de l'homme. Ce qui leur revient en propre (si l'on 3^ joint 92 277 têtes de bétail tuées par les fauves et 8 039 par les serpents) suffît à expliquer les encouragements que le gouvernement donne à leur destruction. Les primes que, de ce chef, il paie (parfois de mauvaise grâce, disent les chasseurs) s'élèvent chaque année à quelque 100 000 roupies (96 952 en 1901, 104 545 en 1902). Et les Princes, sur ce point, imitent le gouvernement britannique.

J'en aurai fini avec ces notions éparses et sommaires quand j'aurai ajouté — et c'est la seconde caractéristique que je signalais plus haut — que l'Inde est un pays infiniment varié. Qui n'en parcourt qu'une région ne peut connaître qu'elle et n'a pas le droit de parler des autres. Et les différences ne sont pas celles — même tranchées — d'une province de France à une autre province ; l'écart est immense; vingt lieues de pays, et voici que tout change : nature, langue, civilisation, peuple. Et, toutefois, d'un bout de l'Inde à l'autre, on retrouve, sous les dissemblances, un air de famille ; l'observateur le moins attentif perçoit, à mille indices, que c'est ici un autre monde que l'Europe : sauf aux lieux, limités,, où l'Européen a mis sa griffe, c'est l'Asie qui paraît et qui s'impose.

Il y a quatre-vingts ans, Jacquemont constatait déjà « qu'à l'égard du pittoresque l'Inde est bien pauvrement partagée ». Sans doute, rnimalaya proteste contre cette assertion et cent endroits la démentent. Pourtant, elle demeure en partie exacte. Oii rencontrer le pittoresque dans un pays de deltas et de plaines monotones? Comment espérer trouver l'art chez des populations, pauvres ou appauvries, aux besoins si limités et aux goûts si humbles? Qu'attendre d'une terre dont on peut dire qu'elle est le pays des dynasties renversées et des civilisations détruites?

Combien des nobles constructions de jadis ne sont plus aujourd'hui que ruines! Les sept villes du Yieux-Delhi, Fatipour-Sikri, qu'on a restaurée, Amber, Golconde, Ava, Amarapoura, résidences de souverains, que les souverains suivants ont délaissées pour le plaisir de construire eux-mêmes leur demeure, montrent encore, non loin des capitales actuelles, des tours, des minarets, des remparts, des monceaux de pierres écroulées, qui attestent l'effort ambitieux, et souvent heureux, des générations disparues. Et — détail à relever — ces ruines sont presque toutes modernes, parfois contemporaines des monuments qui subsistent. Le Taj-Mahal, à la fois tombeau et mosquée, si beau sous les rayons de la lune, de cette beauté que la clarté des nuits donne au marbre blanc, le Taj du xvi* siècle, combien peu de temps le sépare du Khotoub du Vieux-Delhi! Presque partout, dans ce

qui reste debout comme dans ce qui gît à terre, on retrouve la main ou l'influence de l'Arabe, voire de l'Européen : sur quelles ruines, vingt fois plus anciennes, celles que nous voyons encore ont-elles pu s'élever? Et de quelles merveilles n'avons-nous pas été privés par les successives barbaries qui se sont abattues sur ce pays? Le patient et ingénieux service archéologique , récemment réorganisé, nous le dira quelque jour. Mais, déjà, nous pouvons comprendre et expliquer pourquoi, sauf en quelques régions privilégiées, l'Inde, ravagée et dépouillée, peut, moins que d'autres pays, piquer la curiosité ou exciter l'enthousiasme. Elle est une terre de tristesse.

Joignons, pour expliquer la désillusion du voyageur, cette autre considération, à mon sens, capitale. Visiteurs de l'Inde, tous ou presque tous, nous sommes des élèves de la Grèce et de Rome. D'où que nous sortions, d'Oxford, de Paris ou de Berlin, notre éducation s'est faite à l'école des civilisations grecque et romaine. Elles ont laissé en nous des traces indélébiles. Que nous allions visiter Pergame ou Athènes, nous ne pouvons fouler ce sol sacré, approcher ces vestiges vénérables, sans que notre mémoire s'éveille et que notre âme s'émeuve. Toute l'histoire, toute la légende nous en est familière. Les postulats les plus audacieux de la mythologie, nous les admettons d'avance. Homère, ses héros, leurs hauts faits et leurs rivalités ; la beauté de l'Acropole et du Parthénon et la gloire de leurs artistes sublimes; tout cela est en nous et en surgit à point nommé, inonde notre esprit et décuple la beauté des choses et le charme d'un pèlerinage aux cités de Priam, d'Apollon ou de Périclès. En Inde, au contraire, la mythologie nous apparaît à la fois étrange et trop peuplée; l'histoire nous est peu connue; la religion (non pas le grossier animisme moderne, mais les formes anciennes et respectables du bouddhisme et du brahmanisme) est, à certains égards, comparable aux nôtres, et, à cause de cela, peut choquer des âmes croyantes; enfin Vichnou et Siva, les mille divinités secondaires, et les héros favoris des grandes épopées hindoues, Râma et Krichna, ne sont pas de nos familiers comme Achille et Ulysse, Jupiter ou Minerve. Tout cela, notre ignorance et leur étrangeté, empêche ce jaillissement de la mémoire ou modère cet élan de l'âme qui fait que le passé se lie au présent, et l'invisible au visible, et supprime du spectacle cet élément de jouissances : l'inconsciente collaboration du spectateur.

Malgré ces réserves, l'Inde est si vaste et si variée qu'elle abonde encore en paysages, en cités, en sanctuaires qui émeuvent la sensibilité et stimulent la réflexion.

On peut assez exactement dire qu'il y a deux Indes : l'Inde contemporaine, qui vit dans le présent et se transforme avec le temps et ses conditions; et l'Inde du passé, qui s'y complaît et qui s'y enferme.

LInde d'aujourd'hui, c'est Bombay, mi-européenne et mi-asiatique, avec sa population cosmopolite, ses 800 000 habitants, son port, où se parlent toutes les langues et où viennent aboutir les graines et les cotons du Goudjerat, du Décan, de l'Inde Centrale; ses monuments de moderne gothique inattendu sous ces latitudes; sa noble promenade le long de la mer, qui, à la journée finissante, voit défiler en voiture et se saluer et s'épier, dévorées de curiosité, les femmes de toutes les sociétés : hindoues, musulmanes, surtout \ parsies et européennes, si proches les unes des autres et cependant / si séparées.

C'est Karatchi, capitale naissante d'une terre conquise sur le désert, port depuis peu aménagé pour le commerce, qui, situé à l'entrée de la vallée de l'Indus, attire à lui, mais moins vite que ne l'espéraient et le Gouvernement et la Corporation, tout le blé que, dans le Sind et le Pendjab occidental, l'irrigation fait surgir du sable, jusqu'alors infertile.

C'est Rangoun, création nouvelle et nouvelle merveille du génie ? anglais, ville qui, émergeant à peine des boues du Delta, promène par ses rues trop larges, autour de ses pagodes étincelantes, le gai bariolage de ses foules irrévérencieuses; port né d'hier, qui déjà rivalise avec les plus actifs, et développe un commerce grandissant, à mesure que l'Iraouaddi, dans son cours de 1 200 milles, draine plus de richesses : riz du Delta, bois précieux de la Birmanie moyenne et supérieure, en attendant qu'y descendent les produits des Etats Chans et peut-être du Yunnan occidental.

C'est Calcutta, orgueil de l'Inde, la cité aux grands espaces libres, aux pâturages conservés en pleine agglomération urbaine, ville de travail et ville de plaisir, centre d'affaires colossal, tout ensemble emporium immense et gigantesque usine, avec l'Hougli et ses rives populeuses, et les convois de jute, de coton, d'indigo, qui y affluent, et les foules qui s'y pressent, serrées et impatientes comme celles qu'on voit aux abords de la Tamise; capitale digne de l'Empire, magnifique comme croissance et comme vie, lentement conquise sur un pays bas et triste, intolérable pendant l'été, délicieuse durant les mois d'hiver; redoutée et presque méprisée de ceux qui l'igno- 'ent, et qui séduit ceux qui y viennent, et qui les garde.

Et ce sont encore toutes ces stations de montagne, ces villes d'été >ù se viennent réfugier contre les chaleurs, outre le gouvernement

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de l'Inde et les gouvernements provinciaux, escortés de ce qu'il leur faut de collaborateurs et de scribes, tout ce que l'Inde du Nord compte d'aristocratie indigène et d'oisifs et de snobs de toutes les races, jaloux d'approcher les puissants de la terre. C'est Simla, capitale d'été du gouvernement de l'Inde et de celui du Pendjab; c'est Outacamund, capitale du gouvernement de Madras; Mahableshwar, de celui de Bombay; Naini-tal, des Provinces-Unies; Darjiling, du Bengale; May-Myo, de la Birmanie; Mont-Abou, du Radjpoutana; et tant d'autres, Murray, Mussourie, Dalhousie, Lansdowne, Kurseong, Lanauli, Khandala, Coonor et Kodaikanal.

Ces villes d'été, des sanitaria ', comme on les a longtemps appelées, ne sont pas une invention récente; les premières datent de soixantedix à quatre-vingts ans. Ce qui est récent, c'est qu'elles sont, au grand scandale des villes de plaine ^, devenues, pour beaucoup, une nécessité. Leur reine à toutes est Simla. Ce n'est pas la plus belle. Outacamund — Outy, dans l'intimité — l'emporte par la variété des sites et l'espace grand ouvert; Naini-Tal, par la grâce sauvage; May- Myo, un coin de Surrey, par son charme onduleux et paisible; Darjiling, par la splendeur sublime de ses montagnes. Mais Simla est le siège, pendant sept mois, du gouvernement de l'Inde, pendant six de celui du Pendjab. C'est la ville de tout l'Empire où la vie de plaisir la plus ardente se mêle à la vie de labeur la plus intense. Tout ce qui dans l'Inde travaille et tout ce qui s'amuse accourt à Simla, et le reste en rêve.

Ils le peuvent : l'endroit le mérite. Chacun des pics, chacune des croupes, sur quoi Simla s'étage, offre, à des plans successifs, des vues délicieuses ou sublimes : ici, à 23 ou 30 milles de distance, des pics neigeux, dont quelques-uns atteignent 16000 pieds; là, des groupes sombres de pins et de déodars. Toutes les pentes, et il y en a partout, puisque les chemins ont été taillés à même la montagne , sont vertes et fleuries. Autour des maisons on a, pour en parer les abords, semé des dahlias, qui ont essaimé et, maintenant sauvages, profilent parmi l'herbe du talus leur tige élancée et piquent leur vif coloris. Mais herbe, arbres et fleurs ont

I.Les Anglais distinguent, avec raison, les sanitaria, endroits où l'on conserve sa santé, et les sanatoria, endroits où on la recouvre. Macaulay, dans sa correspondance (1" juillet 1834), é(;rit à propos d'Outacamund : « C'est une nouvelle découverte; une place où les Européens vont pour leur santé, ou, comme l'appellent les fonctionnaires de la Compagnie — Dieu bénisse leur érudition — sanaierion. Gela se trouve ù 7 000 pieds au-dessus de la mer. »

2. 11 n'est pas d'année où la presse n'enregistre contre ces e.xodes de l'administration des protestations véhémentes. Elles demeurent forcément sans écho. Elles ne peuvent avoir d'autres résultats que d'élargir davantage les rangs des privilégiés qui y sont admis.

des ennemis : le paysan, dont les champs de pommes de terre ont déjà ruiné la forêt; le coolie, qui, pour nourrir les chevaux, dévaste pentes et plaines et chaque matin traîne à Simla d'énormes bottes d'herbe sous lesquelles il disparaît ; enfin le boy, qui, pour orner la table de son maître, ravage les massifs fleuris.

Mais les hôtes de Simla, troupe ardente et passagère, n'y prennent pas garde. Que leur importe la nature et ses beautés? Leurs joies — s'ils en ont — sont en eux et entre eux. Allez sur le Ridge; arrêtezvous devant la banque de Delhi ou le magasin de Ranken et surveillez le défilé : officiers et fonctionnaires, quittes du bureau; ministres et secrétaires sortant du Conseil; mondaines et ménagères courant les boutiques; élégantes à cheval, fières de leur assiette et de leur bonne grâce; rivales de toilette ou de flirt, la femme du plus brillant des colonels et celle du plus raffiné des diplomates; l'aide de camp fou de sport et l'attaché fou de littérature; tous ont assez de songer à leurs travaux ou à leurs plaisirs : au dîner de ce soir et au quadrille officiel ; au Conseil de demain et au rapport qu'attend le viceroi; au pique-nique àMashobra; à la pièce que va donner l'Amateur Dramalic Society ; au match de cricket entre deux régiments rivaux, au tennis du gymkhana et aux courses d'Annandale; à une silhouette qui peut-être surgira au détour d'un lacet, aux rencontres cherchées et aux surprises prévues, à un visage d'avance masqué de rouge pour celer de subites rougeurs.

Et, en attendant, les mois et les années s'écoulent, les jours s'envolent, trop brefs pour ce que chacun y voulait enfermer. Même, le soleil qui décline et le soir qui monte n'apportent pas d'apaisement. Dans les secrétariats, l'incessant labeur ne cesse que pour les scribes. Le coolie du rickshaw soigne ses pieds et bande ses jambes pour être dispos aux courses du soir; de chez Peliti, après les glaces et le thé, les couples, lentement, rentrent par les routes sinueuses et les chemins escarpés, las des plaisirs du jour et déjà savourant les plaisirs de la soirée; les maisons se repeuplent : en attendant de revêtir le fulldress, la femme en robe lâche et souple, l'homme en vêtement léger, se mettent au balcon et hument la fraîcheur. Devant eux, toutes proches, sous leurs yeux, des fleurs, géraniums roses et lierres; plus loin, la tête immobile des sapins; plus loin encore, une fuite du sol qui plonge, le lit asséché d'un ruisseau et l'éclat l'une flaque d'eau où le soleil, très bas, se mire; tout au bout, lermant l'horizon, le ciel gris ardoise, que strient des bandes de jaune vif; puis, à mesure que le jour décroît, toute une nappe de umière vert-pâje, sur laquelle se découpe à peine la lune au fin

croissant de cuivre vert. Encore quelques minutes, et voici que s'épaississent les teintes orangées du couchant, puis les rouges foncés du soir. La lune blanchit; Jupiter se détache sur l'azur plus sombre. Un oiseau de proie décrit en l'air ses cercles endormeurs. Les beautés calmes du ciel versent de la paix à la terre. Mais les hommes n'y prennent pas garde : le tourbillon de la vie les tient et les entraîne.

L'Inde du passé, c'est tel village oii presque nul Européen n'a mis les pieds et où se perpétuent les monuments et les coutumes de jadis : le rocher-dieu, dont l'homme s'épouvante à l'heure où le tonnerre gronde, l'arbre-fétiche, autour duquel les jeunes épouses promènent, pour devenir des mères fécondes, durant des heures, leurs prières et leurs vœux. C'est Oudeypour, siège d'une dynastie qui remonte aux dieux. C'est Haïderabad, ville des Mille et Une Nuits, où 400 000 habitants, la plupart musulmans, beaucoup de fanatiques et davantage encore de sceptiques, vivent d'une vie dans laquelle se reconnaîtrait Haroun-al-Raschid. Des terrasses secrètes et mystérieuses; des femmes voilées, des yeux, peut-être insignifiants, qui brillent à travers le masque; un marié qui passe, immobile, tout ruisselant d'or; des cavaliers, au galop, qui crient pour écarter la canaille ; un carrosse plein de seigneurs graves; un autre, pareil à un corbillard, bondé de princesses, qui se cachent ; les marchands assis devant leur porte, sous la colonnade qui borde la rue, entourés d'amis et de parents qui devisent entre eux et qui, sans en être priés, se mêlent aux marchandages et aux marchés ; un jeune homme, qui vous arrête d'un sourire inquiétant; une vieille, trop humble, qui vous invite; des hommes, à l'abord farouche, que vous découvrez n'être que des mendiants indiscrets ou des porteballes audacieux; des éléphants, peints et ornés, qui cheminent lourds et lents; des cris étranges, des senteurs inéprouvées : vous êtes à mille années du temps présent, et à deux heures de ce Golconde en ruines, dont le nom a rempli l'univers; et en vingt minutes de voiture vous retrouvez la Résidence ou le cantonnement de Secunderabad, parmi les sports et les flirts, qui vous replongent dans la civilisation plate d'aujourd'hui.

Le passé, c'est encore tel sanctuaire, comme Madura et les sombres détours de ses galeries, à travers lesquelles les éléphants circulent parmi les fidèles prosternés; comme Pouri, où l'on adoro Jaggernauth, si sauvage et d'humeur si féroce quand on longe ses temples, si paisible et si apaisant quand, derrière le dak bungalow. on se promène sur le terre-plein dallé, le long d'une mer bleue commi

la Méditerranée et tranquille comme un lac au creux d'une montagne.

Le passé, c'est Bénarès, ville et sanctuaire, objet des vœux passionnés de tant d'âmes inquiètes, asile de métaphysiciens, derniers héritiers des anciens philosophes hindous, plus sainte encore par le souvenir du Bouddha qui commença, en des lieux tout proches, à prêcher cette morale pure et ce dogme destructeur de l'activité humaine; aujourd'hui Mecque et Jérusalem des Hindous Brahmanistes; Bénarès et le Gange sacré et paternel [Mother Ganges), et ses temples, et ses pèlerins et leur piété confiante, et l'exploitation dégradante de la piété.

Voici le quartier du cuivre et les mille objets du culte; les cruches pour puiser l'eau, les bols pour la répandre, les vases et les portefleurs; les femmes et les enfants qui le fourbissent pour qu'il jette son éclat, rouge ou fauve, aux rayons du soleil. Voici les palais et les temples circulairement étages, sur une demi-lieue, le long des rives du fleuve. Voici les escaliers majestueux et croulants, par où des milliers de fidèles, accourus de toute l'Inde, êtres aux âmes impatientes et aux gestes mesurés, beaux et nobles dans leurs blanches draperies, descendent vers le fleuve pour faire au soleil levant l'offrande de l'eau sainte.

Et par milliers, incessamment renouvelés, tout proches des morts qui attendent le bûcher du soir, ils entrent dans le courant qui lave les corps et les âmes, pressés, mêlés et toutefois isolés dans la foule : des vieux si débiles qu'ils ont cru n'arriver jamais au terme du voyage, et qui prolongent leur séjour de semaine en semaine et d'année en année, attendant la mort, peut-être libératrice; des jeunes qui ne sont Avenus chercher qu'un viatique pour le voyage de la vie; des pèlerins, sublimes d'enthousiasme religieux; ici, un vieillard élevant, d'une main lente et pieuse, l'offrande de l'eau, qui s'éparpille dans l'air en gouttes irisées et ruisselle sur ses yeux clos; là, une jeune femme, les épaules et le buste nus, adorable statue de bronze, insouciante, parmi ses prières, de sa beauté et de sa nudité; plus loin, une autre, moulée dans ses linges humides qui la dévoilent toute, les fait tomber d'un geste rapide, et, preste, se glisse dans d'autres qui se referment et l'enveloppent.

Oh! la beauté des attitudes et des démarches, et les longues stations, le corps immobile et l'âme absorbée; ces abandons et ces extases; ces gestes hiératiques; ces poses de statue; ces femmes qui viennent puiser l'eau et qui, d'un souple effort, élèvent le vase jusqu'à l'épaule et l'y assujettissent, le bras replié d'un mouvement si plein de grâce. Çà et là, une purdah-lady glisse de son bateau dans

le fleuve, cachée à tous par des étoffes épaisses; un pèlerin farouche, qui hait les infidèles, nous lance un sombre regard, menace, si les Anglais ne veillaient, d'une mort certaine; un prêtre lit Vichnou, et des femmes l'écoutent, subitement inquiètes et hérissées au bruit de nos pas. Plus loin, d'autres prêtres, des prêtres innombrables (leur vache près d'eux et comme eux respectée) affectent de prier sous leur grand parasol, et marmottent et mendient, et discutent l'aumône, et dégradent la religion, et déshonorent ce poignant tableau d'une société qui s'essaye à oublier la terre. Plus loin encore, toute la clientèle ordinaire des pèlerinages, cour des miracles, la même en tout pays : marchands, cuisiniers, mendiants, lépreux, aveugles, estropiés.

Et pendant ce temps, le soleil monte et le Gange coule. D'Hurdwar, à des milles au-dessus de Bénarès, oii il commence à être saint, il s'en va maintenant, à travers maint autre sanctuaire, jusqu'à Calcutta, où sa sainteté, moindre pourtant, lave encore et guérit et console. Le temps fuit. Les pèlerins passent et se succèdent; la foi se lègue d'âge en âge; les espérances se transmettent, jamais confirmées, jamais démenties, et les hommes continuent à chercher des consolations aux désillusions d'aujourd'hui et du réconfort contre l'incertitude de demain.

A ces quelques descriptions, déjà le lecteur a perçu que l'Inde n'est pas une. Les deltas du Gange et de l'Iraouaddi, avec leurs immenses nappes de riz; le Décan heurté et chaotique, au sol rocailleux, sans eaux courantes, sans culture si ce n'est au fond des « cuvettes », et parfois, si le pays est irrigué, sur leurs pentes; le Sind et le Pendjab occidental, véritables déserts, que l'irrigation vient seulement d'apprendre à fertiliser avec l'eau des fleuves habilement distribuée; quelle variété parmi ces provinces et tant d'autres que j'aurais aimé à décrire; l'antique et étrange Radjpoutana', le sud de la Péninsule, la région de Calicut et ses palmeraies, et les divers jardins de l'Inde : Oude, Bihar et Goudjerat. Mais il faut se borner. Je me résume d'un mot : physiquement, l'Inde est un continent, vaste presque autant que l'Europe, et, à coup sûr, aussi varié.

A elle seule, pareille variété dans les formes exercerait une influence décisive sur le gouvernement et l'administration du pays. Par surcroît, il s'y en joint une autre, dont l'action est autrement considérable : la variété de la population.

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