CHAPITRE II
§ 1. - LA DEMOGRAPHIE
Le Census de 1901; estimation, dénombrement, recensement; le rapport d'ensemble; les rapports par province. — Les chiffres; accroissement de 1891 à 1901 ; causes de la faiblesse du taux d'accroissement; — longévité; natalité; mortalité. — Répartition de la population; densité; tentatives d'une répartition plus uniforme.
Migration et émigration; la migration des travailleurs à l'intérieur de l'Inde; émigration proprement dite; l'émigration d'Inde en Birmanie, ses causes et ses conséquences. — Immigration : Gourkhas, Afghans, Chinois, Arabes.
Contingent masculin et contingent féminin; infériorité considérable du contingent féminin; en quelles provinces; explications possibles de ce phénomène. — Les mariages ; taux de nuptialité; mariages des enfants; veufs et veuves, leurs âges; raison de ces mariages et veuvages prématurés. — Polygamie, monogamie; polyandrie, matriarcat.
L'Inde a une population {Census de 1901) de 294 361 056 habitants. A Ce chilîre, exact à une unité près, atteste des prétentions bien ambi- ^ lieuses. On n'est pas habitué, en Asie, à de véritables recensements; on s'y contente (dans notre Indo-Chine, par exemple) de dénombrements, ou mieux de calculs basés sur des chiffres-indices (nombre des maisons ou dos cases, nombre des inscrits, etc.). En Inde aussi, on a débuté par les estimations; mais on est arrivé à des procédés j»lus précis. En 1901, ça été un véritable recensement; et, comme ceux qui le dirigeaient avaient été élevés ou avaient étudié en Allemagne, c'a été un recensement d'après les méthodes allemandes les plus méticuleuses. Il n'est pas, en ces pays, question que ce soit le public qui déclare et inscrive lui-même les renseignements demandés. Le gouvernement seul en est capable : cela accroît ses obligations et ses difficultés. Il le sait, et rien ne peut donner l'idée de tant d(î précautions prises pour arriver à un résultat satisfaisant : nombre
anormal des fonctionnaires : 9 872 surintendants, 122 053 inspecteurs, 1323478 énumérateurs, les uns déjà fonctionnaires publics, les autres agents temporairement engagés, payés ou volontaires; le plan préparé en haut lieu; les ordres longtemps d'aA^ance transmis aux divers échelons de la hiérarchie ; les imprimés distribués aux agents d'exécution, en telle sorte qu'il n'y ait plus qu'à remplir les blancs. Des fonctionnaires spéciaux ont passé partout, vu les agents désignés et, avec eux, visité villes, villages et hameaux; avec eux, compté et marqué les maisons de chaque bloc et évalué les chiffres probables qu'il y aura à inscrire sur la feuille de recensement, etc., etc. Quelques jours avant l'opération, par toute l'Inde, il s'est fait une sorte de répétition. Au jour dit, la machine ainsi montée est entrée en mouvement, et, très peu de temps après, le gouvernement a été en mesure de publier des chiffres peut-être exacts.
Mais les chiffres ne sont pas tout. Le recensement doit fournir et fournit de multiples et précieuses indications sur la démographie du pays et les divers phénomènes ou sociaux : races, religions, castes, langues; ou économiques : richesse et production de la richesse, etc. Tous ces renseignements sont rassemblés et, dans chaque province, remis à un fonctionnaire, ordinairement choisi pour l'intérêt quil porte à ce genre de questions; puis, dans l'Inde entière, centralisés et finalement confiés au surintendant du Censiis.
C'est à cet ensemble de précautions que l'on doit des publications, comme celle du Census de 1901, qui comprennent quelque quinze à vingt volumes : deux pour l'Inde, avec des résultats d'ensemble et des thèses générales, et ensuite un, deux, trois par province, chacun contenant un rapport sérieux où l'ethnographie, la statistique, l'économie politique et sociale, la religion et la philosophie ont été appelées à discuter et ensuite à interpréter de bonne foi les chiffres. Ce sont des œuvres gigantesques qui rivalisent avec tout ce qui vient d'Europe et d'Amérique et sont fort honorables pour l'administration de l'Inde.
Le Census àe 1901 fournit donc ce chiffre : 294 millions d'habitants, dont 232 appartenant aux Provinces Britanniques et 62 aux États Indigènes'. Les recensements précédents avaient donné : en 1891, 287; en 1881, 254; en 1872, 20G millions. Mais ce n'étaient pas là des chiffres exactement comparables entre eux. D'une date à l'autre, des territoires nouveaux ont été, pour des causes diverses, inclus dans les opérations du recensement. On ne peut
1. Sur les 294 millions, 29 vivaient dans 2 148 villes de 5000 habitants et au-dessus et 265 dans 728 601 villages.
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donc pas s'y fier pour calculer l'accroissement de la population. Néanmoins, on peut assurer que le taux de cet accroissement n'a pas été le même de 1891 à 1901 que de 1881 à 1891.
Règle générale : dans l'Inde, d'un recensement à l'autre, la population augmente. Tout y contribue : le nombre des mariages, la fécondité de la race, l'absence de pratiques malthusiennes, enfin le développement progressif du pays; là, fertilité naturelle de la terre (vallée du Gange); là, irrigation (Provinces-Unies, Pendjab); ailleurs, cultures introduites (thé, coton, jute, opium) ou nouvelles industries (jute et coton). Mais certaines causes opèrent en sens inverse : parfois les mœurs locales : certaines formes, devenues plus rares, d'infanticide dont je parlerai plus loin, et des causes naturelles : la fièvre, la peste et la famine. De 1891 à 1900, la famine a sévi sur de grandes étendues de l'Inde : la Présidence de Bombay et les Provinces Centrales, certaines parties des Provinces-Unies et du Pendjab, et divers Etats indigènes inclus dans ces régions : Baroda, Haïderabad, et les Etats du Radjpoutana et de l'Inde Centrale. Elle a d'ailleurs fait plus de victimes dans les Etats gouvernés par les princes indigènes que dans les provinces administrées par les Anglais. Dans ces Etats, la population a diminué en chiffres absolus. L'augmentation constatée par le recensement de 1901 est due tout entière aux Provinces britanniques : 4,8 p. 100. Dans l'Inde des princes, au lieu d'une augmentation, c'avait été une diminution de 5,4 p. 100. En tenant compte des totaux respectifs auxquels ces proportions s'appliquent, on arrive, après défalcation, à l'excédent, bien faible, de 2,4 p. 100. Sans la famine, il eût été de 5 ou 6 p. 100.
L'Indien ne vit pas vieux, et il est vieux de bonne heure. Son âge moyen, si l'on peut parler de moyennes dans un pays composé d'éléments si différents et si peu comparables, ressort à 24,9 ans. L'homme du Nord vit plus vieux que celui du Sud et de l'Ouest; la race aryenne a une longévité supérieure à celle des Dravidiens ou des Mongols. Mais ce ne sont là que des affirmations très générales et que souvent démentent les faits locaux. C'est que l'Inde souffre encore de causes do misère et de mort que l'Europe ne connaît plus : notamment la famine, qu'il faut toujours rappeler. Le taux de mortalité (mais ces catégories de statistiques sont défectueuses et l'on en est réduit à des estimations) est probablement (pour l'Inde entière) 38,4, et le taux de natalité, 44,4 p. 1000. En temps de famine, le nombre des naissances s'abaisse, et celui des morts s'élève; par suite, les régions exposées à la famine accusent une longévité moyenne inférieure à celle des régions qui y ont échappé (Bengale).
Ce taux de natalité, 44,4, est très élevé quand on le compare à celui des nations d'Europe: Allemagne, 39; Angleterre, 35,1; Belgique, 31, S; France surtout, 25,3. Il tient à plusieurs causes : notamment à la proportion énorme des Indiens mariés. C'est un sujet auquel nous aurons à revenir. Donnons tout de suite un élément de comparaison : sur les femmes de quinze à quarante-cinq ans, il en est de mariées, dans l'Inde, 78 p. 100; en Angleterre, 47 p. 100. De là, un nombre énorme de naissances et un taux de natalité fort élevé. Mais si, au lieu du taux de natalité on comparait le « taux de fécondité », l'avantage, léger d'ailleurs, resterait à l'Angleterre : 254 p. 1000 contre 247,5.
La mortalité moyenne, d'autre part, est beaucoup plus élevée dans l'Inde qu'en Europe. Notons ce détail, qui ne surprendra personne : 47 p. 100 des morts constatées sont des morts d'enfants. Dans les agglomérations d'hommes adultes, la mortalité descend bien audessous du chiffre moyen : 29 p. 1000 dans les prisons; 11,7 p. 1000 dans l'armée indigène; 15,6 p. 1000 dans l'armée anglaise.
Nous ne pouvons insister sur tant de statistiques intéressantes que fournit le C'e/isus. Bornons-nous à celles qui mettent en relief d'importants phénomènes économiques ou sociaux.
Cette population totale de 294 millions est très inégalement répartie. Aux Provinces Britanniques, avec une superficie de 1087204 milles carrés (1 mille carré vaut 2 km ^ 6), il en revient 232 millions; aux Etats Indigènes, avec 679 393 milles carrés, 62 500000 millions. Dans l'ensemble de l'Inde, la densité moyenne de la population est de 187 habitants au mille carré; celle de l'Inde britannique est de 213; celle de l'Inde des princes, de 92. Mais ces chiffres moyens ne donnent qu'une notion trop vague des inégalités de la répartition. Le Bengale, tel qu'il existait en 1901 ', avec une superficie de 190 000 milles, avait une population de 78500 000 habitants, 413 habitants au mille carré, 636 dans la région appelée North Bihar, et jusqu'à 1 688 dans le district de Howrah, près Calcutta, où l'on tisse le jute. Bombay, avec 189 000 milles carrés, n'a que 25 500 000 habitants, soit 135 au mille carré, proportion qui s'élève à 267 dans le Coudjerat, région de cultures riches. Les Provinces Centrales, avec 134 000 milles carrés, n'ont que 14 500 000 habitants ou 109 au mille carré. La Birmanie, avec 236 738 milles, n'en a que 10500 000. soit 44 au mille carré. Citons
1. En 1905, les districts orientaux du Bengale (50000 milles carrés et 25 millions d'habitants) en ont été détachés et réunis à l'Assam pour former une province nouvelle : Eastern Bengal and Assam.
encore quelques chiffres : Madras, avec 151 000 milles carrés, a 42 millions d'habitants, soit 270 au mille carré, proportion qui monte à 1 920 dans un des talukas de l'État de Cochin, le long de la mer; le Pendjab, avec 134 000 milles carrés, a 25 millions d'habitants, soit 180 au mille carré, et 214 dans la vallée, nouvellement irriguée et colonisée, de laChénab; les Provinces-Unies, avec 102 000 milles, ont 48 500 000 habitants, soit 432 au mille carré, et même 791 dans le district de Ballia, centre de la culture de l'opium*.
Une population ainsi inégalement répartie peut avoir pour conséquence un territoire insuffisamment exploité. L'Inde a souvent souffert de la famine. Il n'y aurait peut-être plus de famine si toute la terre inoccupée était mise en culture. Mais, c'est ici la terre, là les bras qui font défaut. Il semblerait que rien ne fût plus simple que d'opérer une péréquation, en déversant sur les districts presque déserts le trop-plein des districts « congestionnés ». C'est ce qu'on a fait sur une petite échelle dans le Sind et au Pendjab, quand on y a ouvert les canaux du Jamrao et de la Chénab. (Je décrirai l'opération, dans un autre volume, au chapitre de l'irrigation.) Les populations s'y sont prêtées : de la terre neuve et irrigable a pour eux un invincible attrait. Mais précisément, dans les districts moins peuplés, si des terres sont demeurées vacantes, ce sont les moins bonnes; elles n'ont rien qui attire l'émigrant. Aussi, les tentatives pour « décongestionner » les districts surpeuplés sont demeurées à peu près vaines. L'homme reste attaché à son village par des liens trop puissants, l'organisation communale et la famille, la religion et les dieux domestiques. Le Census de 1901 a fait cette constatation : sur 294 millions d'habitants, on n'en a dénombré que 8 millions, qui fussent nés hors de la province dans laquelle le recensement les a trouvés. Pour hâter l'exode désiré, on a été jusqu'à proposer de relever par places le chiffre du Land-Revenue (sorte d'impôt foncier) que paie le cultivateur; mais ce procédé rencontrerait dans le monde indigène une formidable opposition.
Il existe bien une migration locale, entre villages ou districts voisins, motivée soit par le manque de travail et de pain, soit par des coutumes de castes exogamistes qui forcent l'Indien à chercher sa femme hors de la tribu; mais c'est un mouvement sans grande importance économique et qui n'apporte presque pas de soulagement à la commune détresse. Il existe aussi une véritable émigration intérieure : coolies qui vont cultiver les caféières des monts Nilghiri et
1. Les chiffres de superficie et de population donnés pour les diverses provinces comprennent les petits États placés sous le contrôle de chacun des Gouvernements Provinciaux,
surtout les plantations de thé de l'Assam; c'est un courant continu qui amène dans cette dernière région quelque 7 à 800 000 travailleurs. — un huitième de la population totale — venus du plateau de Chota- Nagpour, dans le Bengale, des Provinces-Unies, des Provinces Centrales, de Madras, du Radjpoutana même et des Etats de l'Inde Centrale, et qui, parfois, se change en véritable colonisation. Il faut citer encore les usines de jute et de coton, les mines de charbon et enfin les grands domaines et les travaux publics du Bengale qui attirent quelque 500 000 travailleurs des Provinces-Unies; et les plantations de thé de Ceylan, qui empruntent 400 000 coolies à Madras.
Le plus curieux de ces mouvements de migration intérieure est celui du Bengale et de Madras vers la Birmanie*. La terre y est si riche qu'elle donne de gros profits. Le Birman, philosophe qui entend jouir de la vie, ne connaît pas ce sentiment qui pousse d'autres races à amasser. Le sol, rarement, lui refuse une récolte; ses besoins présents satisfaits, une aisance acquise, il n'en ambitionne pas davantage. Qu'on ne vienne plus lui proposer de travail, même bien payé : il le dédaigne. Mais ce qu'il refuse en tente d'autres. Un pays neuf, aux trois quarts désert, offre des perspectives attrayantes. L'Indien, misérable et laborieux, envahit peu à peu la Birmanie, Basse et Haute. Ce furent d'abord des Musulmans de l'Est. Mais déjà l'Hindou du Bengale et de Madras a pris la même route, malgré le voyage en mer qui fait perdre la caste. Le Census constate la présence, en 1891, de 264 580 et, en 1901, de près de 500 000 habitants Hindous et Musulmans, venus de l'Inde proprement dite. Les Musulmans demeurent encore les plus nombreux, mais l'Hindou gagne du terrain. Sur 10 000 personnes habitant la Birmanie, 303 au moins professent l'Hindouisme. On les trouve partout, de Rangoun à Myitkyina (prononcer Mitchina). Seule est encore préservée de l'invasion la partie purement agricole de la Birmanie. Mais le commerce, l'industrie, les travaux publics sont aux mains des Hindous; les grandes villes, les points frontières, les côtes se peuplent « d'étrangers ». Et voici qu'en pleine Birmanie, l'hindoustani devient une langue qui s'impose aux entrepreneurs, aux marchands, aux fonctionnaires, etc.
Bien que — fait gros de conséquences sociales — les cinq sixièmes de ces immigrants soient des hommes, le Birman, jusqu'ici, semblerait regarder cet envahissement sans dépit ni appréhension. Mais
1. La population de la Birmanie, Haute et Basse, était, en 1901, de 10 500 000, soit 9225 000, abstraction faite des États Chans et des Chin Hills. Ce dernier chiffre attestait un accroissement de 19 1/2 p. 100 sur ceux du recensement de 1891.
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ce n'est là qu'une apparence. Le Birman, au fond, est un pur nationaliste'. Il subit l'Anglais, mais il déteste l'Hindou. Il n'accepte, s'il peut, pour collaborateurs que des nationaux. Si, présentement, il se tait, ce n'est pas indifférence ni résignation. C'est pis : c'est paresse. Son pays est riche; il gagne de quoi vivre ou est habitué à être nourri par les moines; il a peu de besoins et encore moins d'ambition. Mais cette éviction graduelle qu'il subit lui pèse.
Et qui, même un indifférent, pourrait voir sans tristesse cette race birmane, jolie, fine, rieuse, aimable, ouverte, apte à tout comprendre, vivant jusqu'ici d'une vie de plein air et de liberté, tomber sous l'influence du sombre et taciturne hindouisme, se plier aux exigences de la caste, cloîtrer ses femmes, et, probablement, avant peu. proscrire les costumes seyants, aux couleurs vives, gaieté des villes et des champs, et ces entretiens libres et passionnés, qui sont l'étonnement et la joie de l'étranger?
Outre les mouvements de migration intérieure, il y a ceux de migration extérieure, c'est-à-dire l'immigration et l'émigration proprement dites. L'Inde renferme plus de 300 000 étrangers - dont le contingent le plus considérable, au delà de 230 000, vient du Népal. Sur cette frontière orientale, il se produit un échange continu de populations, motivé par les mariages, les achats de terre, etc. Au premier rang figurent les intéressants Gourkhas (quelques-uns définitivement fixés sur les pentes de l'Himalaya, en territoire britannique) fort appréciés dans l'armée de l'Inde, qui en enrôle 13 000 et la police 6 000. Viennent ensuite 116 000 Afghans, les uns établis au Pendjab, les autres marchands ambulants, si actifs et entreprenants qu'on les rencontre, durant l'hiver, par tout le Nord, et même par toute l'Inde et jusqu'en Australie, où ils vont vendre des chameaux; 47 000 Chinois, marchands et artisans, qui habitent surtout Rangoun et Calcutta, et 33 000 Arabes, Bombay ou Haïderabad {dominion du Nizam).
Les chiffres de l'émigration indienne hors de l'Inde sont moins certains. Le Census de 1901 l'évalue à 800 000 environ: un document de 1904 donne celui de 1 370 000. J'ai déjà mentionné 436 000 coolies qui travaillent à Ceylan. Il y aurait quelque 200 000 Indiens, probablement musulmans et bouddhistes, en Afghanistan, au Hhoutan, au Tibet, au Népal. Il y en aurait plus de 600 000 dans les Indes Occidentales {West Indies) et dans l'Afrique du Sud, auxquelles ils fournissent une main-d'œuvre, que nos colonies (qui pourraient